La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne

J’ai croisé Hester Prynne, l’inoubliable héroïne du grand chef-d’œuvre de Hawthorne, il y a peu, dans un autre roman historique se déroulant dans la même Amérique — détestablement — puritaine du XVIIe siècle. Dans Moi, Tituba, sorcière…. Maryse Condé narre la rencontre entre sa tout aussi inoubliable Tituba et la jeune Hester Prynne dans la prison de Boston, quelques mois avant le commencement du récit conté dans La Lettre écarlate. Hester est encore enceinte et fulmine contre la société qui s’apprête à la condamner pour son péché. Bien que fondamentalement différents, le roman de Maryse Condé et celui de Nathaniel Hawthorne ont ceci en commun qu’ils s’inscrivent tous deux dans un cadre historique réaliste, peuplé de personnages historiques, mêlant histoire et fiction pour dresser le portrait implacable d’une société viciée. La Lettre écarlate dénonce ainsi vigoureusement le puritanisme qui s’est établi en Amérique au XVIIe siècle et ses lois rigides qui sont des entraves à la liberté des hommes et des femmes.

Nathaniel Hawthorne est le descendant de puritain·e·s qui ont contribué à installer un climat d’intolérance dans les colonies américaines ; ses ancêtres, nommés Hathorne, ont d’ailleurs participé au funeste procès des sorcières de Salem à l’origine d’une vague d’exécutions et d’emprisonnements arbitraires dans le Massachusetts. C’est ce qui le motivera à écrire un roman dénonçant les injustices et la paranoïa du puritanisme, mais aussi à changer son nom en Hawthorne.

La Lettre écarlate est l’histoire d’une « rose sauvage » qui pousse à proximité « de chardons, de chiendent et de bardanes », ainsi s’ouvre le récit, sur des symboles qui se multiplieront dans le roman. La mauvaise herbe, c’est le puritanisme, la rose, c’est Hester Prynne. On la découvre sur la place publique, au pilori, humiliée aux yeux de la communauté, une enfant contre son sein, altière, déterminée, forte. Sur sa poitrine, rougeoie une lettre artistiquement brodée d’écarlate et d’or, l’infamante lettre A, comme adultère. Car tel est le péché de Hester dont la preuve indéniable s’agite dans ses bras. Le mari d’Hester l’avait alors abandonnée depuis plusieurs années pour faire des recherches dans les communautés indiennes américaines. Hester a ainsi péché avec un homme du village dont elle refuse d’avouer le nom. Elle porte ainsi seule la honte de cette faute et pendant cette terrible journée sur le pilori , et pendant les années qui suivront à travers cette lettre écarlate qu’elle devra porter ostensiblement sur la poitrine. Alors qu’elle est sur le pilori, elle aperçoit dans la foule un homme qu’elle connaît bien, son mari revenu de ses pérégrinations et qui se fera appeler Roger Chillingworth pour ne pas être associé à l’opprobre de sa femme, mais aussi pour se venger de l’homme avec qui sa femme l’a trompé.

Le récit se déroulera pendant 7 années, de 1642 à 1649, périodes durant laquelle Hawthorne nous narre le quotidien de ses personnages et par la même, la société puritaine dans laquelle il vivent et la vie dans les colonies. On découvre ainsi que Hester et sa fille Pearl vivent en marge de la communauté, bien que la jeune femme se prête à des travaux d’aiguilles pour les habitant·e·s du village. Elle fait preuve de tant d’humilité et de force que la lettre A qu’elle porte sur la poitrine se charge peu à peu d’une signification angélique. Sa fille, la petite Pearl, est une enfant malicieuse et franche dont les espiègleries sont vues d’un mauvais œil par les superstitieux puritains. Quant à Roger Chillingworth, médecin respecté par la communauté, il met en place sa vengeance en torturant sournoisement l’esprit de l’ancien amant de sa femme, un homme adulé par tous.

La société puritaine est ici dépeinte à travers la paranoïa et les superstitions des villageois et des villageoises, hantés par la crainte du mal incarné par un « homme noir » fantasmé qui habiterait dans la forêt. Cette forêt est symboliquement importante dans le récit. Si elle représente un lieu diabolique renfermant les secrets les plus sombres aux yeux de la population avoisinante, elle abritera surtout ceux de Hester et de son amant dont la révélation nous sera faite dans ce lieu qui se chargera non pas de fantasmes diaboliques, mais de vérité et d’amour. Ce traitement est intéressant car il dénonce le regard superficiel que les puritain·e·s posent sur le monde, regard vicié par des croyances ridicules. Le traitement de la sorcellerie va dans ce sens. Il est fait mention à plusieurs reprises de sorcières et de sabbats dans la forêt auxquels participe notamment Mme Hibbins, la vieille sœur acrimonieuse du gouverneur qui est une sorcière selon l’opinion publique. Toutes les mentions directes à la sorcellerie sont narrées par Hawthorne au conditionnel, selon les rumeurs du village : ces passages sont traités comme des fantasmes infondés, avec une distanciation narrative qui renforce l’impression de trouble, d’incertitude. La vérité est évidemment autre. Ici aussi, l’auteur casse le cliché de la sorcière en donnant au seul personnage véritablement sorcier, l’empoisonneur, les traits d’un homme de bien dont la sauvagerie s’affichera de plus en plus sur le visage, dans un rictus satanique. Le diable ne se cache ni dans la forêt profonde, ni dans les facéties d’une enfant-lutin marginalisée, ni dans les traits d’une vieille femme acariâtre, ni dans la lettre écarlate de Hester, mais dans la haine d’un mari trompé.

La narration de Hawthorne met ainsi à mal les croyances puritaines de cette communauté étriquée ainsi que la morale hypocrite du puritanisme qui entrave les libertés individuelles. Le puritanisme est présenté comme rigide, hermétique aux belles choses de ce monde, notamment à l’art de Hester qui excelle dans les travaux d’aiguilles et pare sa fille de robes jugés excentriques et inconvenantes. La représentation de l’homme et de la femme est aussi mise à mal, notamment dans le couple que Hester forme avec son amant, l’une étant forte, courageuse, déterminée, solaire, l’autre étant faible, lâche, lamentable, lunaire. La force de caractère de Hester lui permet de trouver grâce aux yeux de la communauté qui finira par voir dans la lettre écarlate qu’elle porte non plus le signe du péché d’adultère, mais celui de l’absolution.

Hester Prynne est un personnage fort, une rose sur le tas de fumier qu’est cette communauté dépourvue de sens critique et de libre arbitre, confite dans la peur d’un diable imaginaire et de l’opinion publique. J’ai lu La Lettre écarlate il y a plusieurs années, pendant mes études de lettres, et je gardais un souvenir admiratif de ce roman. Quand j’ai retrouvé il y a peu Hester dans le roman de Maryse Condé Moi, Tituba , sorcière… — que je ne saurais trop vous conseiller si vous ne l’avez pas encore lu — j’ai eu envie de relire son histoire. Maryse Condé nous la présente sous les traits d’une féministe lettrée qui, lors de plusieurs dialogues avec Tituba, peste contre la lâcheté de ses hommes et sa prochaine pénitence. C’est finalement une Hester bien plus moderne que Maryse Condé dépeint, Hawthorne lui donnant peu à peu les traits d’une sainte qui sacrifiera sa vie à sa pénitence. Maryse Condé prend une distance certaine avec l’aspect religieux de la vie d’Hester. J’avoue que j’aurais aimé pour Hester un destin plus profane afin qu’elle trouve un bonheur plus individuel. J’ai un faible pour la Hester de Maryse Condé, une Hester finalement anachronique qui vient appuyer un propos plus contemporain. Il demeure néanmoins que le grand classique de Hawthorne est un texte indispensable avec une héroïne parfaitement remarquable.

Anne

La Lettre écarlate, Nathaniel Hawthorne, traduit par Marie Canavaggia, Folio, 6.80€

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7 commentaires

    1. Tu peux y aller les yeux fermés : c’est un grand classique avec de belles les qualités littéraires. La traduction que j’ai lu est un peu datée, mais c’est celle que je voulais relire. Les éditions Le Livre de Poche ont publié la traduction de Pierre Goubert, historien qui a aussi traduit Jane Austen, j’aurais bien aimé lire sa traduction, il avais fait un travail remarquable sur Orgueil et Préjugés. Quoi qu’il en soit, Hawthorne a une plume merveilleuse, tu vas te régaler 🙂

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    1. C’est avec plaisir, merci beaucoup à toi ! Je ne saurais trop te conseiller de lire également Tituba de Maryse Condé ; c’est sans doute la lecture qui m’a le plus marquée l’année dernière et c’est une héroïne magnifique 🙂

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