Les Aventuriers de la mer de Robin Hobb

Je reviens doucement à quai, dans des terres littéraires plus familières, retrouvant la littérature générale après un long voyage fantasy en pleine mer. Et ce voyage a été une belle et tempétueuse aventure, au cœur d’une mer sauvage, infestée de serpents géants, de pirates sanguinaires, d’esclavagistes cruels et de mystères insondables ! Les Aventuriers de la mer s’inscrit dans la grande saga de Robin Hobb se déroulant dans le Royaume des Anciens, et fait suite au premier cycle de L’Assassin royal, dont je vous ai déjà parlé élogieusement sur le blog. Il s’agit d’une longue trilogie qui décline les aventures d’une famille de Marchands dans un grand récit choral où l’on suit de nombreux personnages dans une région aux cultures diverses, permettant à l’autrice de fonder un monde cohérent où différents enjeux se mettent en place, différentes alliances et différentes opposions, à différents niveaux, politiques et personnels. Les personnages sont charismatiques, hauts en couleur et assez attachants/repoussants pour rendre la lecture une fois encore particulièrement addictive. Un très chouette roman d’aventures !

Le récit se déroule dans un gouvernorat fédérant notamment Terrilville, une ville de Marchands qui se développent miraculeusement sur les Rivages Maudits, Jamaillia où vivent le Gouverneur et les nobles, et Trois-Noues, une cité suspendue au dessus du corrosif fleuve du Désert de Pluies. Les Rivages Maudits, si funestement nommés car dans cette région, les femmes accouchent de créatures monstrueuses et les cultures peinent à prospérer, sont situés au sud-ouest des Six-Duchés de L’Assassin royal, au sud du Désert de Pluies et de Chalcède, région réputée pour ses coutumes esclavagistes et patriarcales qui s’étendent insidieusement jusqu’à Terrilville. Au-delà du rivage, une autre ombre menace, celle des pirates qui se multiplient dans les îles.

On suit principalement les membres d’une famille de Premiers Marchands, les Vestrit, installée à Terrilville depuis plusieurs générations, au contraire des opportunistes Nouveaux Marchands venus de Jamaillia. Les familles des Premiers Marchands sont liées par d’ancestraux traités avec les Marchands du Déserts de Pluies, installés à Trois-Noues, qui vendent de la marchandise magique : pour faire prospérer le commerce entre les deux villes, les Marchands doivent disposer d’une vivenef dont la coque faite de bois-sorcier permet de naviguer sur le Fleuve du Désert de Pluies dont les eaux sont dangereusement acides. Les vivenefs sont des bateaux magiques, très rapides, dont la figure de proue s’éveille et s’anime après que trois générations de marchands sont morts sur son pont. Au début des Aventuriers de la mer, nous assistons à la mort du Marchand Ephron Vestrit et à l’éveil de sa vivenef, Vivacia, dont la figure de proue représente une jeune femme.

Ephron Vestrit laisse ainsi derrière lui son épouse Ronica, une femme de tempérament qui, en dépit de l’émergence des coutumes chalcédiennes dans la région, tient habilement les bourses de la famille et gère les terres des Vestrit. Avec elle, ses deux filles et ses trois petits-enfants, l’apprenti prêtre Hiemain, la vaniteuse Malta et le petit Selden, assistent à l’éveil de Vivacia : l’aînée Keffria, est une femme docile soumise à son époux Kyle Havre, au contraire de sa sœur cadette Althéa, une jeune femme tempétueuse qui se destine à succéder à son père au poste de capitaine sur la Vivacia. Mais au moment de mourir, son père lègue la vivenef à Keffria qui en donne les commandes à son époux, un homme sanguin et violent. Kyle, pour faire prospérer les affaires de la famille qui peine à payer ses dettes, se lance dans le commerce d’esclaves, ce qui aura des conséquences pour le moins néfastes.

En effet, alors que la famille Vestrit est accablée par le chagrin, une menace enfle au large des côtes des Rivages Maudits : le capitaine Kennit, pirate sur la Marietta, a pour ambition de devenir le roi de tous les pirates des îles et s’attire leurs bonnes grâces en attaquant les navires esclavagistes et libérant les esclaves. Kennit est un personnage très équivoque, particulièrement réussi car il est l’un des personnages principaux et par la même un être foncièrement mauvais, à la fois obséquieux et cruel, dandy machiavélique qui compte depuis toujours sur sa chance, parfaitement insolente ! Autour de lui gravitent de nombreux personnages haut en couleurs, des pirates attachants, de l’ancien esclave à l’ancienne prostituée loyale, avec un passé souvent terrible : l’affection qu’ils portent à Kennit contribue à rendre ce personnage à la fois attirant et repoussant, doté d’un charisme trouble.

Les enjeux du roman se portent sur différents niveaux : politiques et personnels. On assiste à de nombreuses querelles, tant entre les différentes localisations qu’au cœur même des cités et des îles, entres différentes castes sociales. De même, les personnages ont tous une profondeur certaine et un passé chargé, souvent mystérieux, que la narration ne dévoile que par touches succinctes, ce qui contribue à rendre la lecture très addictive. La dimension merveilleuse de la trilogie participe aussi à rendre la lecture palpitante car elle permet à l’autrice de développer une diégèse très riche que les lecteurs et les lectrices découvrent au fil du récit : quelles sont les termes de la charte qui lie les Premiers Marchands et les Marchands du Désert de Pluie ? Pourquoi ces derniers Marchands sont-ils entièrement voilés ? D’où proviennent leurs marchandises magiques ? Pourquoi les vivenefs s’éveillent-elles ? Pourquoi Parangon, la vivenef échouée à l’entrée du port de Terrilville, est-il devenu fou ? Qu’est-ce que le bois-sorcier ? Qui sont ces serpents géants qui hantent les mers ? Qui est le pirate Igrot ? Comment les Autres lisent-ils l’avenir ? Qui est Ambre, sculpteuse sur bois à l’aura si mystérieuse ?

La culture maritime et navale est ici très développée : Robin Hobb est très précise dans sa description de la vie à bord des navires, qu’il s’agisse de navires marchands, de guerre ou même des navires-abattoirs qui partent à la chasse au nord et reviennent au sud, les cargaisons chargées de viande et d’huile. Le vocabulaire est très technique et permet de nous immerger dans la vie à bord d’un navire qui prend le large pour plusieurs mois. La culture des ports est aussi très développée. Même si Robin Hobb a choisi d’écrire un roman choral, où l’on passe d’un personnage à l’autre contrairement à L’Assassin royal dont la narration n’est soutenue que par un seul narrateur, elle choisit de le faire en focalisation interne : le monde nous est ainsi donné à voir du point de vue interne des personnages. Aussi, respire-t-on les mêmes odeurs iodées qu’eux, goûte-t-on le sel de la mer, le fumet des poisson et des coquillages, les épices des tisanes, sent-on les bateaux chavirer, la pluie battante nous frigorifier, le feu d’un rhum nous réchauffer, etc. L’écriture est très sensorielle, mettant les corps en scène, et particulièrement l’inconfort des corps. Cela permet évidemment une lecture immersive dans un univers merveilleux : nous autres, lecteurs et lectrices, faisant aussi partie du voyage !

J’ai été également sensible au discours féministe de Robin Hobb. Contrairement aux Six-Duchés qui se veut égalitaire concernant le droit des femmes et des hommes, le Gouvernorat subit l’influence de Chalcède qui considère officiellement les femmes comme des êtres inférieurs aux hommes. Aussi, cette influence permet à l’autrice de dénoncer les dérives du patriarcat et ses nombreuses injustices en développant des thèmes féministes sur le viol et ses traumatismes, la prostitution, le mariage, la sexualité, la place de la femme dans la société en général et dans la famille. Elle met aussi en scène des héroïnes fortes qui défient ce système et s’émancipent grâce à leur propre détermination, témoignant également d’une forme de solidarité entre femmes. Les personnages masculins s’inscrivent pour la plupart dans un système de pensée patriarcale, même les personnages positifs qui néanmoins rêvent d’une petite femme qui les attend pendant qu’ils partent en mer. Le personnage de Kyle Havre, d’origine chalcédienne, est l’archétype même du patriarche dont l’autrice grossit les traits pour en faire un personnage parfaitement détestable : condescendant, brutal, sourd à l’avis des autres, intolérant à la discussion, sûr de son bon droit dont il abuse avec une violence insoutenable. Le personnage de Kennit est aussi dépeint comme un être cruel, incapable d’empathie, à travers sa duplicité. L’autrice joue beaucoup sur l’opposition entre être et paraître, développant les thèmes du mensonge, de la trahison, de la déloyauté qui servent évidement l’intrigue, mais montrent également que les réels monstres du romans ne sont pas ceux qui ont une apparence monstrueuse.

Comme dans L’Assassin royal, les thèmes essentiels de la trilogie relèvent surtout du temps : il y est question de souvenirs, des souvenirs perdus ou des souvenirs qu’on voudrait perdre, des souvenirs à retrouver, des souvenirs refouler, etc. Le bois-sorcier lui-même est une matière qui adsorbe les souvenirs : une vivenef qui s’éveille porte en elle la mémoire des trois générations d’humains qui ont foulé son pont. Le temps est abordé ici dans sa relativité, dans la mesure où les enjeux humains, qu’ils soient politiques ou personnels, sont minorés au vu des enjeux d’espèces : celles de créatures fabuleuses, celles des Anciens, celles des êtres humains aussi. De grandes choses se jouent dans ce vaste royaume où chacun et chacune cherche à trouver sa place en tant qu’individu, mais aussi en tant qu’être appartenant à un monde vaste au regard de son histoire avec un grand H. La mémoire du lecteur et de la lectrice est aussi mise à contribution, dans la mesure où plusieurs éléments sont seulement suggérés, à travers des indices discrets, notamment les clins d’œil au premier cycle de L’Assassin royal.

J’ai évidemment pris beaucoup de plaisir à m’immerger dans la vie navale de ces nombreux personnages, avec mes préférences évidemment ! J’avoue que malgré son tempérament explosif, le personnage d’Althéa est un vrai bonheur, de même que sa mère Ronica, fine stratège au courage non moins fort même s’il est moins impressionnant que celui de sa fille cadette qui affronte la mer et les marins avec une grande force de caractère. Le personnage d’Ambre est évidemment mon préféré, pour des raisons que je ne peux pas évoquer ici sans vous spoiler ! J’ai adoré découvrir les Rivages Maudits et ses mystères, cette diégèse une fois encore parfaitement cohérente, dans un récit très maîtrisé où tout est lié, où révélations et coups de théâtre ponctuent une histoire houleuse et fluide à la fois. Les personnages ont tous un background très riche et évoluent de manière cohérente et surprenante. J’aime beaucoup l’écriture de Robin Hobb, la manière dont elle immerge en douceur ses lecteurs et ses lectrices, où les secrets sont dévoilés avec subtilité, sans jamais desservir la narration. Les Aventuriers de la mer est un passionnant roman d’aventures qu’on a du mal à quitter, une fois le livre fermé et qu’on retrouve tous les soirs avec envie. Le plus dur, c’est quand les aventures se terminent, à l’aube d’une nouvelle ère pleine de promesses pour de nouvelles péripéties dans le Royaume des Anciens. À suivre, donc…

Anne

Les Aventuriers de la mer, intégral tome 1, Robin Hobb, traduit par Arnaud Mousnier-Lompré, J’ai lu, 16.90€
Les Aventuriers de la mer, intégral tome 2, Robin Hobb, traduit par Arnaud Mousnier-Lompré et Véronique David-Marescot, J’ai lu, 16.90€
Les Aventuriers de la mer, intégral tome 3, Robin Hobb, traduit par Véronique David-Marescot, J’ai lu, 16.90€

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