La Vie extérieure et Journal du dehors d’Annie Ernaux

Selon la célèbre formule de Stendhal, « un roman est un miroir qu’on promène le long d’un chemin. », définissant ainsi le récit réaliste : l’histoire racontée est ce chemin auquel l’écrivain convie le lecteur pour une promenade plus ou moins mouvementée, plus ou moins plaisante, promenade narrative au cours de laquelle nous serait révélée le strict reflet de la réalité. Depuis un bon bout de temps, les écrivains ont joyeusement mis à mal ce fameux miroir : certains l’ont voulu grossissant, d’autres sans tain, multiple, fêlé ou carrément brisé, souvent même aux alouettes… Mais est-il possible de se passer de chemin, c’est à dire de romanesque, tout en conservant la fidélité du miroir de l’écriture ? Ou, plus simplement dit, peut-on se passer d’histoire pour simplement (hum) témoigner du réel ? Il existe une quantité de récits de témoignages, d’articles, de documentaires racontant le réel, mais tous utilisent un angle précis, une narration, une histoire avec un début, un milieu et une fin, même ouverte, nous rappelant au passage que nous avons tous besoin d’histoires pour dire le monde, pour nous raconter, et souvent même, se la raconter. Mais comment montrer sans raconter ? Comment témoigner du monde tel qu’il nous apparaît dans sa vérité la plus crue sans l’artifice encombrant du récit ? Et, au passage, comment dresser son propre portrait en décrivant les autres ? En lisant Annie Ernaux, pour commencer.

Je m’aperçois qu’il y a deux démarches possibles face aux faits réels. Ou bien les relater avec précision, dans leur brutalité, leur caractère instantané, hors de tout récit, ou les mettre de côté pour les faire (éventuellement) « servir », entrer dans un ensemble (roman, par exemple).

Journal du dehors

Écouter la radio, regarder la télévision, lire le journal, aller au musée, au restaurant, à une manifestation ou à une rencontre culturelle, faire ses courses, se promener, voyager en bus, en taxi, en avion ou en train… sont autant d’occasion pour Annie Ernaux d’aller à la rencontre de l’extérieur, du dehors, et d’en témoigner. Il ressort de ces notes prises dans un désordre qui doit tout au foisonnement de la vie elle-même un double portrait, celui de la société française des années 1985 à 1992 (pour le Journal du dehors) et de 1993 à 1999 (pour La Vie extérieure), et celui d’une observatrice au regard acéré, d’une citoyenne engagée, d’une écrivaine qui masque ses effets de style pour les rendre d’autant plus efficaces. Annie Ernaux a repris cette démarche dans Regarde les lumières mon amour, mais se limitant au cadre – certes vaste – d’un supermarché, pendant un an, entre 2012 et 2013. A eux trois, ces livres forment un ensemble cohérent consacré à l’observation de La Vie extérieure comme de la vie intérieure, l’une n’allant pas sans l’autre.

Car, loin d’être une série d’observations cliniques et détachées de tout sentiment, c’est bien de vie intérieure dont il est question, ou plutôt de ce que notre société dit de ce que nous avons de plus intime, de ce que notre intimité oriente notre regard sur la société ; de ce que les autres disent de nous, quand nous disons les autres.

Pourquoi je raconte, décris cette scène, comme d’autres qui figurent dans ces pages. Qu’est-ce que je cherche à toute force dans la réalité ? Le sens ? Souvent, mais pas toujours, par habitude intellectuelle (apprise) de ne pas s’abandonner seulement à la sensation : la « mettre au-dessus de soi ». Ou bien, noter les gestes, les attitudes, les paroles de gens que je rencontre me donne l’illusion d’être proche d’eux. Je ne leur parle pas, je les regarde et les écoute seulement. Mais l’émotion qu’ils me laissent est une chose réelle. Peut-être que je cherche quelque chose sur moi à travers eux, leurs façons de se tenir, leurs conversations. (Souvent, « pourquoi ne suis-je pas cette femme ? » assise devant moi dans le métro, etc.)

Journal du dehors

De ce double mouvement, à la distance juste entre l’extrême empathie et la distanciation intellectuelle, il ressort des observations d’une incroyable justesse, sur lesquelles on aurait tort de ne pas s’attarder :

On se jette dans l’escalier mécanique qui descend au quai, à Auber. Il glisse, bourré de monde. On a le temps de voir, en bas, le long du mur bleu, un couple se serrer, s’embrasser. Tous deux la quarantaine. Le grondement d’une rame qui arrive. L’homme et la femme se séparent et courent vers le train. Ils étaient juste à l’endroit où, un soir, vers minuit, j’étais avec F. Comme la femme, j’avais le dos au mur. L’escalier mécanique descendait interminablement, vide, dans un cliquetis continuel.

La Vie extérieure

Quelques lecteurs distraits, ou de mauvaise foi, attribuent à Annie Ernaux une absence de style, une écriture « simple », trop évidente… Je les mets au défi d’écrire, ou même de trouver ailleurs dans la littérature, un paragraphe aussi bref évoquant une femme « dos au mur » avec une manifestation émouvante et banale d’inconnus la renvoyant à sa nostalgie d’un amour passé, dans un jeu d’oppositions entre le plein et le vide, le collectif et l’intime, le détachement et les sentiments, le mécanique et l’humain, le tout dans un style tellement travaillé qu’il semblerait presque absent. Bon courage.

Parfois, le style se fait plus dépouillé encore, et c’est pour mieux faire ressortir la violence du propos. Ici, par exemple, le compte-rendu d’un journal dit par une juxtaposition brutale toute la violence économique de la France, un 22 novembre 1993 :

Sur France Inter, ce matin :
Six personnes, dont trois adolescents et une petite fille, sont mortes dans un quartier ouvrier de Mulhouse, rue de la Fabrique : des Turcs, qui habitaient sous les combles. Un poêle à bois semble être à l’origine du sinistre.
Deux SDF sont morts de froid, l’un aux Mureaux dans les Yvelines, l’autre à La Rochelle.
Pour le premier ministre, « l’économie semble repartir du bon pied ».
Bienvenue dans le monde de Rhône-Poulenc. Pour cent trente-cinq francs, devenez actionnaire, etc. (Voix d’homme, insinuante.)
Votre travail est la chose la plus importante pour vous. Pourquoi un séropositif serait-il différent de vous ? (Voix d’homme, virile et convaincue.)

La Vie extérieure

Un des nombreux tours de force de ces livres, est la redoutable cohérence qu’ils développent, et qui n’allait pas de soi tant leur construction en petites notes fragmentées laisserait supposer a priori une approche purement impressionniste et aléatoire. L’autrice se raconte, avec son talent habituel, et elle raconte aussi notre époque, et bien sûr nous mêmes. « Sans doute suis-je moi-même, dans la foule des rues et des magasins, porteuse de la vie des autres » écrit-elle, à la fin de son Journal du dehors. Lisant Annie Ernaux, nous sommes donc tour à tour portés par elle, mais aussi porteurs de sa propre vie, tout comme de celle des autres.

Les livres d’Annie Ernaux sont un miroir reflétant les autres en soi.

Louis.

Journal du dehors, 1993, Folio Gallimard, 5.60€

La Vie extérieure, 2000, Folio Gallimard, 6.80€

Regarde les lumières, mon amour, 2014, Folio Gallimard, 5.90€

Publicités

6 commentaires

  1. Chapeau bas Monsieur Louis…! Merci pour cette chronique si pertinente. Dans Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux écrit ceci :  » Parce que voir pour écrire, c’est voir autrement. C’est distinguer des objets, des individus, des mécanismes et leur conférer valeur d’existence. « 

    Aimé par 2 personnes

    1. Oui, voir pour écrire, c’est voir autrement, du coup, voir après avoir lu Ernaux, c’est aussi regarder autrement ! Merci pour tes compliments, Miss J , et merci aussi de nous avoir prêtés tes livres !

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s