L’Assassin royal de Robin Hobb, premier cycle

Je signe aujourd’hui le 200e article du blog, ce qui n’est pas rien ni pour moi ni pour Louis avec qui je co-écris Textualités depuis plus de 3 ans. Nous avions tout d’abord souhaité écrire un article spécial pour l’occasion, comme pour le 100e article consacré aux mathématiques dans la littérature, pensant qu’il serait bienvenu de dédier ce 200e article à notre lectrice la plus fidèle, qui a lu chaque ligne de ce blog depuis sa création, c’est à dire ma maman — je t’embrasse Maman. Nous avions pensé faire un Top 5 de nos meilleures mères de la littérature et puis, la coïncidence était trop tentante : pour ce 200e article, je vais vous parler d’une trilogie que ma mère, très grande lectrice de fantasy, adore et me conseille maintenant depuis quelques années, L’Assassin royal de Robin Hobb, dont je dévore le premier cycle à grosses bouchées depuis octobre dernier, me demandant chaque jour pourquoi j’ai mis tant de temps à me plonger dans cette œuvre ! J’aime beaucoup les univers médiévaux-fantastiques, dans les jeux de rôles ou au cinéma notamment, mais hormis Tolkien, je ne m’étais pas encore plongée dans la littérature fantasy : c’est chose faire, et assurément à refaire tant j’ai adoré cette première trilogie particulièrement maîtrisée !

Pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, Robin Hobb est une des autrices de fantasy contemporaines les plus lues dans le monde, notamment ses ouvrages se déroulant dans l’univers médiéval-fantastique qu’elle a forgé au fil de nombreux romans, le Royaume des Anciens. Le premier cycle de L’Assassin royal, dont je vais vous parler plus en détails dans cette chronique, entame une longue série de récits se déroulant dans ce vaste monde où magie, créatures fabuleuses, chevaliers, intriguant·e·s et pirates sanguinaires se démènent, un monde à découvrir, tant géographiquement que culturellement au fil des pages, et donc un monde que je vais dépeindre avec parcimonie. Suite à cette première trilogie, suivent chronologiquement la trilogie des Aventuriers de la mer, le deuxième cycle de L’Assassin royal, la tétralogie de La Cité des Anciens et enfin le troisième cycle de L’Assassin royal. S’ajoutent à cela quelques préludes qui se déroulent avant le premier cycle de L’Assassin royal. Autant dire que je ne vais pas manquer de lecture dans les mois qui viennent !

La première trilogie de cette grande saga épique est originellement appelé The Farseer Trilogy, La Trilogie des Loinvoyant, elle est parue en France en six tomes découpés de manière plutôt arbitraire et dont chaque tome est affublé d’un titre discutable. Aujourd’hui, ces six tomes sont regroupés en deux tomes sous le titre de L’Assassin royal : première époque 1 et 2. Outre ces détails éditoriaux, il y est question des premières années de la vie d’un jeune garçon né hors mariage d’une mère dont il ne garde aucun souvenir et d’un père héritier du trône des Six-Duchés qui fédère six régions, comme indiqué sur la carte ci-dessous :

Les Six-Duchés sont dirigés par le Roi Subtil — la tradition veut que les nobles se voient affublé·e·s d’un prénom désignant une qualité à laquelle ils et elles sont prédestiné·e·s — qui a trois fils dont l’aîné, le père du bâtard, renonce au trône quand il apprend l’existence de son fils illégitime. Le très sage Vérité devient ainsi le roi-servant, le successeur au trône, au grand dam de son demi-frère Royal, un insupportable mondain. Les Six-Duchés connaissent alors des jours sombres, les côtes se faisant attaquer pendant les beaux jours par les terribles Pirates rouges qui “zombifient” les villageois et les villageoises, hommes, femmes et enfants. Dans ce contexte, différents enjeux vont se jouer, tant pour les Six-Duchés qu’à la cour du roi elle-même où l’action se centralise pendant les premiers romans, avant de s’ouvrir vers d’autres duchés.

Fitz, nom donné en Cerf aux bâtards, est le personnage principal mais aussi le narrateur du récit qui conte son enfance et sa formation en tant qu’assassin du roi, puis met en place son quotidien une fois en fonction. L’ensemble de l’histoire est racontée de son unique point de vue — à l’exception d’une note à caractère purement informatif, en ouverture de chaque chapitre, qui permet de dépeindre plusieurs aspects culturels des Six-Duchés et ses environs — ce qui permet à Robin Hobb de jouer avec de nombreux ressorts narratifs pour mettre les nerfs des lecteurs et des lectrices à rude épreuve ! En effet, Fitz est enfant, puis adolescent et, dans la dernière partie, un jeune adulte, à la fois naïf et impulsif. L’écriture se met vraiment à hauteur d’enfant, innocent et impressionnable, puis d’adolescent, impétueux et sûr de lui. Néanmoins, Fitz est un gosse, il n’est pas au fait des enjeux qui se jouent et à la cour et dans le royaume. Aussi, interprète-t-il souvent maladroitement les événements auxquels il prend part, pose-t-il les mauvaises questions, agit-il impulsivement, ce qui permet de nombreux coups de théâtre auxquels les lecteurs et les lectrices se font prendre, à travers les yeux naïfs d’un jeune garçon de plus en plus attachant. Le parti pris narratif de la focalisation interne est ici très intéressant, car il permet aux lecteurs et aux lectrices de découvrir les Six-Duchés de la même manière que le narrateur, à travers un regard inexpérimenté. Aussi, rebondissements, trahisons, manipulations et méfiance sont de mise, le pauvre Fitz étant la proie de nombreux complots.

Fitz est ainsi formé à devenir en toute discrétion l’un des assassins du roi, un outil à son service, ce qui va évidemment engendrer de nombreuses remises en question de la part du jeune homme qui s’affirmera de plus en plus. Outre cette formation, Fitz est prédisposé à l’usage de l’Art, comme tous les Loinvoyant (la lignée royale), une magie permettant de lire les pensées des autres, de voir à travers leurs yeux et même de communiquer par télépathie à très longue distance. Il devra conjuguer avec ce don dangereux, don qu’il ne maîtrise pas aussi bien que le Vif, une autre magie qui lie celui qui la possède au monde animal, une magie interdite car elle accompagnée de nombreuses et terribles idées reçues de sauvagerie. Fitz possède le Vif mais doit donc le cacher. Il se lie, enfant, avec des chiots, puis en grandissant, il trouve enfin son compagnon de Vif, Œil-de-Nuit, qui est selon moi le personnage le plus attachant de la trilogie, et pas seulement parce que c’est un loup gris — mais, avouons-le, ça pèse quand même pas mal dans la balance ! Robin Hobb décrit le loup avec originalité et finesse, lui attribuant des pensées de loup parfaitement crédibles, pensées qui se chargeront d’une influence humaine au fur et à mesure du récit, de la même manière que Fitz deviendra lui-même un peu loup.

Si le Vif et l’Art sont des armes spirituelles puissantes et redoutées dans la diégèse, l’autrice n’en néglige pas pour autant le corps et sa mise en scène. La narration en focalisation interne insiste évidemment sur les pensées, les sentiments et les émotions du personnage principal, mais aussi ses sensations : on sent, on goûte, on caresse, on respire dans cette trilogie, des odeurs, des ragoûts, des viandes juteuses, des tisanes amères, des peaux douces, des fourrures rêches, de la neige glacée, de l’eau brûlante, etc. L’écriture est très sensorielle et donne vraiment corps à son personnage principal. De plus, le corps de ce dernier va être mis à rude épreuve, tant par la maladie — l’usage de l’Art lui procure des migraines épouvantables — que les coups et les blessures. Le corps est meurtri, blessé, ravagé. La narration décrit la douceur d’une caresse, mais elle n’omet par la douleur intense d’une flèche dans le dos ou d’un nez qui se brise. Aussi, l’immersion dans le Royaume des Anciens passe par un corps sensible et des pensées torturées par le doute et l’incompréhension, créant une lecture empathique et donc habitée du récit.

Le personnage principal, en tant que membre de la cour du roi, est au cœur de nombreuses intrigues, auxquelles il prend plus ou moins part, de manière parcellaire aussi frustrante pour l’adolescent impétueux qu’il est que pour nous-même, lecteurs et lectrices poussé·e·s par l’envie d’en savoir toujours plus. Le monde est vaste et les personnages secondaires nombreux, aussi, on retrouve des enjeux à différents niveaux, comme la politique dans les Six-Duchés et les régions avoisinantes, ou les intrigues de cour et les jeux de pouvoir, en passant par la menace des pirates rouges, mais aussi des enjeux plus personnels comme les différents apprentissages de Fitz, ses amitiés, ses inimitiés et ses amours, etc. De nombreux passages relèvent d’ailleurs, a priori, de l’anecdote, prétexte à une peinture d’un quotidien à Castelcerf, mais tous les éléments sont finalement liés, rien n’est gratuit. En cela, Robin Hobb se révèle une fine manipulatrice qui maîtrise sa narration à la perfection.

Les personnages, masculins et féminins, sont tous traités avec soin, qu’ils aient ou non un rôle majeur : Fitz fait de nombreuses rencontres qui perdent leur caractère anecdotique tant les personnalités sont traitées avec force de détails et de profondeur, tant et si bien que les lecteurs et les lectrices mesurent de moins en moins l’impact qu’ils auront dans l’histoire. On croise en effet des personnages secondaires avec un tel charisme qu’on est presque frustrés, sinon déçus, de ne plus les retrouver. Robin Hobb joue habilement avec les codes de la fantasy, usant de l’imagerie traditionnelle du genre de manière assez subtile, sans tomber dans les clichés et sans pour autant déconcerter les lecteurs et les lectrices. L’horizon d’attente est rempli : on passe un moment palpitant, nourri des aspects initiatiques et épiques du destin de Fitz, et en même temps, on se laisse surprendre, on tombe dans les pièges que l’autrice nous tend — et tend à son héros — tout en se laissant happer par les mystères de la diégèse et des intrigues. Les jeux de tension et de suspens montent en crescendo vers de nombreux climax rendant la lecture de plus en plus addictive.

J’ai vraiment adoré lire cette trilogie, découvrir les terres des Six-Duchés et du Royaume des montagnes, leurs us et coutumes, leurs cultures, leurs paysages atypiques. La longueur du récit, découpé en différents épisodes — l’apprentissage, la vie à la cour du roi et la quête de Fitz dans les contrés du royaume — permet une immersion dans un monde vaste et riche à travers un regard naïf que les lecteurs et les lectrices apprennent à mettre en question, pour mieux saisir les événements dont ils et elles n’ont qu’une connaissance partielle en raison de la narration en focalisation interne. C’est un bonheur de retrouver tous les soirs les (més)aventures de Fitz, de retourner à Castelcerf ou à Gué-de-Négoce, de franchir des rivières déchaînées, d’escalader des montagnes auprès de personnages charismatiques et de chasser dans la neige avec un loup au cœur noble ! L’Assassin royal est un grand récit épique comme on les aime, avec des méchant·e·s qu’on adore détester, des traîtres, des sournois·e·s, des brutes absolument détestables. Même dans les moments d’accalmie, où complots et coups de théâtre se mettent en place, il n’y a aucun temps mort, la découverte du Royaume des Anciens étant une aventure en soi. L’immersion en focalisation interne permet aussi une lecture très empathique, chargée d’émotions riches : j’ai eu le souffle court, le cœur qui bat la chamade, des frissons d’émotions, la chair de poule et même fait couler ma petite larmichette tout au long des péripéties de Fitz qui retracent un grand et beau roman d’apprentissage, forgeant une personnalité touchante et indomptable. Je le dis et le répète, j’ai adoré cette lecture et je me demande encore pourquoi je n’ai pas suivi les conseils de lecture de la ma mère plus promptement. La morale de cette histoire : TOUJOURS écouter sa mère !!!

Anne

L’Assassin royal : première époque 1, Robin Hobb, traduit par Arnaud Mousnier-Lompré, J’ai lu, 2014, 16.90€
L’Assassin royal : première époque 2, Robin Hobb, traduit par Arnaud Mousnier-Lompré, J’ai lu, 2014, 16.90€

9 commentaires

    1. L’Assassin royal est plutôt connu chez les fans de fantasy, mais ça a été pour moi une belle occasion de découvrir une nouvelle autrice, mais surtout, un merveilleux prétexte pour disserter pendant des heures au téléphone avec ma maman ! Merci beaucoup pour ton commentaire 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. Waouh !!! 200ème article ! Bravo Anne et Louis ! S’il y a bien un genre littéraire où je suis novice, c’est celui de la fantasy… Il est vrai que cette trilogie semble palpitante. Merci pour cette découverte. Et une pensée particulière pour ta maman…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup ! Oui, cette trilogie est une valeur sûre du genre : l’histoire est palpitante et l’écriture vraiment maîtrisée. Je continue sur ma lancée avec Les Aventuriers de la mer de la même autrice. Je sais que ma maman t’embrasse. Bisous ma copine

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