Nos meilleurs cauchemars de la littérature

Après nos romans les plus effrayants, nos meilleures fantômes et nos meilleurs psychopathes de la littérature, place aux cauchemars pour célébrer en toute indignité Halloween ! Car si la fête des morts est propice aux contacts avec l’autre monde, celui des monstres, des démons, des fantômes, des goules, des zombis et autres créatures surnaturelles, le sommeil permet aux rêveurs et aux rêveuses d’expérimenter des terreurs aussi profondes que révélatrices, et ce, toutes les nuits de la vie, pour les plus chanceux et les plus chanceuses d’entre nous. Petit panorama du cauchemar dans la littérature — non exhaustif évidemment, ce sujet est tellement vaste que nous nous contenterons ici de le survoler — suivi de notre top 5.

L’étymologie du mot cauchemar est intéressante. Cauchemar est dérivé de cauquemare, utilisé au XIVe siècle, lui-même formé de cauchier (« presser ») du latin calcare (« talonner, fouler aux pieds ») et de mare du néerlandais mare (« fantôme »). Ainsi, le cauchemar est à l’origine et ce, dans de nombreuses traditions, un être maléfique qui s’assoie ou chevauche sa victime endormie pour l’étouffer. La représentation la plus fameuse d’un tel cauchemar est évidemment celle de Füssli. On retrouve cette représentation dans de nombreux folklores, notamment la mara, esprit malveillant féminin chevauchant ses victimes jusqu’à épuisement — inutile de développer ici la métaphore sexuelle — issu de la mythologie scandinave, ou encore la sarramauca occitane qui perturbe le sommeil des dormeurs et des dormeuses en les écrasant de tout son poids. On sait aujourd’hui que ce phénomène renvoie aux paralysies du sommeil, trouble du sommeil où le sujet, au moment de s’endormir ou de se réveiller, se voit conscient mais incapable de bouger et troublé par des hallucinations, la plus courante étant cette impression d’un poids sur le corps.

Le Cauchemar de Johann Heinrich Füssli – 1781

Le mot cauchemar désigne donc à l’origine et l’impression d’oppression nocturne et l’incube lui-même, c’est à dire la créature surnaturelle qui perturbe le sommeil ; le mot évoluera sémantiquement pour trouver dès le XIXe siècle son sens actuel de « rêve pénible, angoissant ». Néanmoins, plusieurs auteurs et autrices modernes vont réinvestir ce cauchemar originel, notamment l’écrivain argentin Julio Cortázar qui, dans sa nouvelle Cauchemars, met en scène une dormeuse prisonnière d’un cauchemar, oppressée par un poids qui lui coupe le souffle. Ce poids est ici métaphorique et vient signifier le poids de l’oppression militaire, dépeinte comme maléfique, écrasant la société argentine.

Bien que le sens du mot cauchemar tel que nous l’entendons aujourd’hui est finalement assez récent, ce qu’il désigne, c’est à dire un mauvais rêve, est présent dans la littérature depuis des siècles. Dès l’Antiquité, le rêve est pourvu de nombreuses valeurs, initiatiques, divinatoires, révélatrices. Il en est fait mention dans de nombreux textes non-littéraires, notamment par Hippocrate qui en parlait sous le nom d’ephialtès. Homère distinguait quant à lui deux types de rêves, les rêves prophétiques qui sortent des portes d’ivoire et les rêves non-prophétiques qui sortent des portes de corne. Ces derniers rejoignent la conception hippocratique plus physiologique du rêve. On trouve dans la littérature chinoise antique plusieurs références aux mauvais rêves, mais il faudra attendre le IIe siècle pour qu’il en soit fait mention dans la littérature européenne, dans L’Âne d’or d’Apulée. Dans ce récit, Apulée raconte l’histoire burlesque du personnage d’Aristomène métamorphosé en âne qui, au début de ses pérégrinations, rêvera qu’on l’assassine : l’auteur y détaille les nombreux effets somatiques du cauchemar, de la suffocation aux sueurs froides, en passant évidemment par l’effroi et l’agitation au réveil.

Le cauchemar du Horla, illustré par William Julian-Damazy dans une édition de 1908

Le XIXe siècle et l’avènement du romantisme, très inspiré du gothic novel, apporte avec lui la dimension fantastique et horrifique que l’on confère au cauchemar. Plusieurs auteurs et autrices vont alors utiliser le cauchemar comme catalyseur de peur dans des récits fantastiques. On pense par exemple à Smarra ou Les Démons de la nuit de Charles Nodier, narrant le cauchemar d’un homme scindé en divers épisodes le mettant en scène en proie à des créatures de plus en plus monstrueuses, ou encore au cauchemar du Dr Frankenstein, dans le roman éponyme de Mary Shelley, qui, après avoir donner vie à sa créature, rêve de sa mère devenue une morte-vivante. On peut évidemment aussi penser au Horla de Guy de Maupassant dont le narrateur est tourmenté par une vision nocturne dont l’auteur ne révélera pas l’essence : un fantôme, un cauchemar, une hallucination restent des interprétations plausibles. La poésie aussi se nourrit de rêves d’épouvantes, comme Cauchemar de Théophile Gautier qui convoque des visions infernales et tout un imaginaire gothique, sublimant à sa manière le mal à l’état pur. Ici, le cauchemar s’inscrit dans un contexte de peur et d’horreur fantastique.

Un monstre parmi les myriades dessinées par Ponti, mais un véritable cauchemar pour les poussins que ce Kontrôleur de Kastatroffe

En parallèle à cette représentation du cauchemar dans la littérature, d’autres auteurs et autrices s’appuient non sur la terreur crue du cauchemar, mais sur le malaise qu’il fait naître chez le rêveur ou la rêveuse. C’est évidemment le cas de Lewis Carroll et son chef-d’œuvre Alice au Pays des merveilles qui conte le rêve à la fois absurde, paradoxal, onirique et cauchemardesque d’une fillette qui s’est assoupie à force d’ennui. Lewis Carroll fera des émules qui s’inspireront de cette représentation du rêve en monde inversé fait d’inquiétantes étrangetés, comme par exemple Mariam Petrosyan qui raconte, dans La Maison dans laquelle, comment les pensionnaires handicapés d’un étranger foyer pour adolescent·e·s sombrent à diverses reprises dans l’autre côté de la Maison, un univers onirique peuplé d’une fantasmagorie d’êtres pour le moins effrayants. La littérature jeunesse s’est également nourrie de l’univers carrollien avec, en tête de notre patrimoine personnel, l’inégalable Claude Ponti qui crée des univers merveilleux onirique où la monstruosité est légion.

Dans la littérature du XXe siècle, le rêve a évidemment intéressé les surréalistes qui explorent leur inconscient selon les travaux de Freud, inconscient qui devient le moteur même de nombreuses créations poétiques. Parmi les rêves relatés en poème, on trouve parfois quelques cauchemars, notamment le poème en prose de Paul Éluard Je rêve que je ne dors pas où le poète relate son rêve du 18 juin 1937 : le narrateur essaie de se coucher et n’y parvient pas, ce qui l’angoisse, ici les caractéristiques somatiques du cauchemar sont dépeintes, de même qu’une peur terrible car totalement injustifiée.

Extrait du film Shining de Stanley Kubrick figurant le petit héros du film jouant seul dans les épouvantables couloirs de l’hôtel Overlook

Le cauchemar peut ainsi être une source d’inspiration extradiégétique, c’est à dire qu’une œuvre peut naître d’un vrai cauchemar d’un vrai auteur ou d’une vraie autrice dans la vraie vie. C’est le cas, parmi tant d’autres, de Shining, roman culte de Stephen King qui raconte comment une famille isolée dans un hôtel hanté durant tout un hiver va se faire persécuter par des fantômes : le passage le plus terrifiant du roman évoque une femme morte-vivante dans la chambre 217. La genèse de ce roman est assez cocasse : Stephen King et sa famille passent des vacances à Estes Park, dans le comté de Larimer, et décident de séjourner dans un vieil hôtel inauguré au début du XXe siècle, le Stanley Hotel. Mais l’hôtel doit fermer le lendemain de l’arrivée de King pour l’hiver, aussi, Stephen King, sa femme et ses enfants sont-ils les seuls clients de l’hôtel pendant cette dernière nuit avant sa fermeture. Durant cette fameuse nuit que le maître de l’horreur passa dans la chambre 217, il fait un cauchemar qui lui donne l’inspiration pour l’écriture de Shining : il rêve que son jeune fils court en hurlant dans les couloirs de l’hôtel, poursuivi par une lance d’incendie. Quatre mois plus tard, il achèvera le premier jet du roman qui sera son premier best-seller.

De nombreux auteurs du XXe siècle ont dépeint la réalité du monde comme un cauchemar, en mettant l’accent sur ce qu’il a de plus violent et de plus absurde. Lors d’un précédent article sur nos 7 romans les plus effrayants, nous avions cité Le festin nu, de l’écrivain américain William H. Burroughs : d’une noirceur et d’une violence malsaine, ce roman est le délire cauchemardesque d’un junkie paranoïaque, délire renforcé par la narration hachée, tronquée, et passant sans logique d’une image à une autre, offrant au lecteur un récit mémorable mais totalement incohérent, comme le sont les pires cauchemars…

Mais l’auteur du XXe siècle qui a su, selon nous, le mieux investir le cauchemar dans son œuvre est évidemment Franz Kafka, dont les nombreux récits sont caractérisés par une oppressante atmosphère de cauchemar, où étrangeté, absurde, aliénation et désespoir règnent. Des romans comme Le Procès ou La Métamorphose mettent en scène un personnage acculé, impuissant face à des forces mystérieuses, perdu dans un labyrinthe d’opacité, sans sens ni raison. Le cauchemar est ici métaphorique car ses ficelles permettent à l’auteur de dépeindre une société régie par l’absurde dans laquelle nous sommes aux prises avec notre propre confusion. Le rêve et la réalité deviennent indistincts, ce qui, en soi, est un véritable catalyseur de terreur, réinvestissant les peurs enfantines de se perdre, seul, au milieu de bois hostiles.

Extrait du Procès d’Orson Welles qui, dans une mise en scène expressionniste, retranscrit l’oppressante atmosphère du roman de Kafka

Autant dire que la littérature a su explorer les méandres du cauchemar, dans sa représentation traditionnelle démoniaque comme dans sa représentation onirique et physiologique. Mais, qu’il soit traité sous une forme monstrueuse, fantastique ou, plus inquiétant encore, comme l’insaisissable fruit irrationnel de nos subconscients, le cauchemar est toujours terrifiant, oppressant, asphyxiant. À suivre, le top 5 des nos meilleurs cauchemars que la littérature a su, selon nous, produire.

TOP 5 de nos meilleurs cauchemars

5 – Mudwoman de Joyce Carol Oates, un flou entre cauchemar et réalité

Meredith Ruth Neukirchen est une femme brillante, une bête de travail à l’intelligence affûtée et la première femme présidente d’une prestigieuse université américaine. Conduite par son chauffeur, refaisant mentalement le discours qu’elle s’apprête à prononcer, elle est soudain prise d’une impulsion incompréhensible : elle ordonne à son chauffeur de s’arrêter près d’un pont, et descend à pied, vêtue de son tailleur parfait, dans la boue, les pierres anguleuses, les déchets et les ronces des rives d’une petite rivière sordide. Et elle reste là un moment, fascinée, pendant que son chauffeur, s’inquiète pour elle et tente de la ramener dans la voiture. Car, sous ses apparences de femme parfaite, à qui tout réussit, M. R. Neukirchen a un sérieux problème, une sorte d’héritage familial maudit, qui l’amène régulièrement à quitter la douceur feutrée et chaleureuse de son domicile luxueux pour retrouver ses cauchemars, et avec eux, la noirceur, la violence, la boue. Mudwoman. Un roman empreint d’une atmosphère d’inquiétante étrangeté, dans lequel la frontière entre cauchemar et réalité se brouille de plus en plus…

« M’dame ? »
Quelqu’un qu’elle ne connaissait pas : le jeune homme aux cheveux noirs lustrés, les épaules larges, des tortillons de poils sombres sur le torse, les épaules, les bras et les jambes, grossièrement accroupi au bord de la piscine au moment où M.R. se hissait hors de l’eau. Son regard la suivit quand elle prit pied sur le carrelage mouillé, l’eau qui ruisselait le long de ses jambes lui donnant soudain un sentiment intense de sa féminité, en même temps que de gêne.
Le nageur solitaire qu’elle avait souvent vu dans la piscine — était-ce bien lui ? Il n’avait pas l’air d’un étudiant, en fin de compte.
Ni de qui que ce fût d’autre dans l’Université.
« Oui ? C’est à moi que vous parlez ?
– Oui, m’dame. À vous. »
Il s’était relevé, dominant M.R. de plusieurs centimètres. Lui aussi venait de sortir de l’eau – des gouttelettes scintillaient sur son corps aux muscles compacts. Il était plus âgé que M.R. ne l’avait cru, vingt-cinq ou trente ans, le visage carré et épais, une tête évoquant celle d’une phoque, des yeux noirs brillants d’animal ; son sourire railleur, qui découvrait un peu ses dents, rappela à M.R. une photo ou un dessin – une tête de chien grondant dans L’expression des émotions chez l’homme et les animaux de Charles Darwin.
M.R. fut prise au dépourvu. Un inconnu — un intrus — lui adressant la parole dans ce cadre universitaire !
Et quelle insulte que cet inconnu n’ait aucune idée de son identité.
M.R. s’apprêtait à se détourner, contrariée, quand le jeune homme la saisit par le coude. « Par ici, m’dame. »
Elle était trop stupéfaite pour résister. Il l’avait empoignée si soudainement, dans cet endroit quasi public, dans ce cadre universitaire où elle se sentait chez elle que, incapable de résister, elle trébucha gauchement à côté de son ravisseur qui, brutalement et sans cérémonie, l’entraînait vers la sortie ; il lui marmonnait à voix basse des mots à la fois apaisants et autoritaires, comme on parlerait à un animal captif, conduit par la bride — quelle docilité chez l’animal hypnotisé, sous l’emprise de la terreur ! M.R. prit son inspiration pour protester, pour crier — ne put émettre un son — alors que dans la grande piscine, sous le plafond de superbes mosaïques bleues où voguaient des nuages marins les autres nageurs continuaient de nager dans leurs couloirs respectifs comme des automates, aussi indifférents au rapt de M.R. qu’ils l’avaient été à sa présence à côté d’eux dans le bassin.
Derrière le gymnase il y avait un parking pavé et plus loin une colline abrupte et encore plus loin — curieusement — inexplicablement — un autre espace pavé ressemblant à un quai de chargement où l’air sentait la créosote et l’eau huileuse comme au bord d’une rivière polluée et avec un étonnement terrifié elle découvrait maintenant d’autres gens — des femmes — contraintes elles aussi par leurs ravisseurs masculins de marcher le long de la rivière, poussées, bousculées et invectivées comme des réfugiées et avançant pourtant avec effarement trébuchantes redoutant de tomber car tomber en ce lieu signifierait périr — pas de place ici pour la faiblesse, la vulnérabilité, la « sensibilité » féminine. M.R. remarqua que le jeune homme à tête de phoque était accompagné d’un autre jeune homme ressemblant à Evander (mais qui n’était pas Evander) et d’un autre homme, plus âgé, ressemblant à Carlos (mais qui n’était sûrement pas Carlos) et ils la soupesaient crûment du regard, presque avec mépris, car elle n’était plus jeune.
Poussée avec les autres comme du bétail M.R. dut dépasser des brasiers de flammes démentes, suivre un chemin creux et traverser un pont rongé de rouille d’où montait une rumeur d’eau noire évoquant les cris des damnés. Aucune des autres femmes ne lui était connue ni ne la connaissait, et aucune ne souhaitait lui parler, la réconforter — de même que dans l’immensité de sa terreur M.R. n’avait aucun réconfort à offrir. Il lui semblait connaître cet endroit — le pont — la rivière — mais elle ne se rappelait pas leur nom car les noms des lieux avaient disparu de sa mémoire et elle se rendit bientôt compte qu’elle avait aussi perdu le nom et l’identité dont elle avait été si absurdement fière — M.R. Neukirchen. Rien de plus qu’un jeu imaginaire d’enfant solitaire, telle apparaissait sa vie maintenant que le bonnet de bain peu seyant avait été arraché, les bretelles de son maillot peu seyant abaissées et déchirées et ses seins en partie dénudés tandis que sous le pont l’eau tumultueuse raillait Tu croyais pouvoir y échapper éternellement ? Tu croyais pouvoir échapper à cela – éternellement ?
Préparée vous devez être préparée. M’dame.

Mudwoman, 2012

4 – La Quête onirique de Kadath l’inconnue d’H. P.  Lovecraft, une cartographie des cauchemars

Randolph Carter contemplant la ville de Kadath

On le sait, H. P. Lovecraft s’appuyait de manière systématique sur ses rêves — et surtout sur ses cauchemars ! — pour trouver l’inspiration de ses récits. Par exemple, pour la nouvelle Dagon, dans laquelle un marin dérivant seul dans le Pacifique arrive sur une cité ancienne et inquiétante surgie des eaux à la faveur d’un soulèvement volcanique, il s’est appuyé sur une simple image de rêve, mais récurrente chez lui : celui d’un homme rampant dans la boue, poursuivant une destination inconnue.

Tous les récits de Lovecraft sont bien sûr célèbres pour faire basculer un cadre réaliste dans une réalité cauchemardesque, que l’on nomme horreur cosmique, mais la grande œuvre de Lovecraft liée au cauchemar est celle que l’on nomme « le cycle du rêve », moins célèbre que le « mythe de Cthulhu », mais tout aussi impressionnante.

Dans les récits composant ce cycle, les personnages récurrents arpentent le monde du rêve et ses différentes zones. Tout le génie de l’auteur est de nous décrire un univers totalement onirique avec la même précision que s’il s’était s’agit d’un monde tangible et durable, avec sa géographie, ses populations, ses climats, ses lois… En bref, Lovecraft a été le premier à cartographier ses cauchemars !

Pour ce top, impossible pour nous d’oublier le début du roman La Quête onirique de Kadath l’inconnue, dans lequel Randolph Carter, alter ego de Lovecraft, est à la recherche d’une majestueuse cité entraperçue en rêve. Frustré de se réveiller trop vite et de ne pouvoir arpenter ses merveilles, il décide de forcer les portes des rêves pour voyager à travers les terres de cauchemar qui pourront, peut-être, le mener jusqu’à Kadath. Parcourir volontairement la noirceur la plus extrême pour espérer atteindre son absolu, telle est l’histoire de Randolph Carter…

Carter étouffait du désir de suivre ces avenues scintillantes dans le couchant et ces mystérieuses ruelles qui montaient entre d’antiques toits de tuile. Il était incapable de les chasser de son esprit, qu’il fût endormi ou éveillé. Aussi résolut-il de se rendre là où aucun homme n’était jamais allé et d’affronter dans les ténèbres les déserts glacés, jusqu’à Kadath l’inconnue, celle qui, voilée de nuages et couronnée d’étoiles inimaginables, renferme dans ses murs secrets et noyés de nuit le château d’onyx des Grands Anciens.

Dans un demi-sommeil, il descendit les soixante-dix marches qui mènent à Nasht et Kaman-Thah. Les prêtres secouèrent leur tête coiffée d’une tiare et jurèrent que ce serait la mort de son âme, car les Grands Anciens avaient déjà fait connaître leur désir : il ne leur était point agréable d’être harcelés de suppliques insistantes. Ils lui rappelèrent aussi que nul homme n’était jamais allé à Kadath ; mieux, nul homme n’avait jamais eu la moindre idée de la région de l’espace où elle se trouve, que ce fût dans les provinces oniriques qui ceinturent notre monde ou dans celles qui entourent quelque compagnon inconnu de Fomalhaut ou d’Aldébaran. Si Kadath résidait dans la nôtre, on pouvait concevoir d’y parvenir. Mais depuis le commencement du temps, seules trois âmes humaines avaient franchi les golfes noirs et impies qui nous séparent des autres provinces oniriques. Et de ces trois âmes, qui seules en étaient revenues, deux étaient réapparues frappées de démence. Ces voyages comportaient d’incalculables dangers ; sans compter l’ultime péril aux hurlements innommables qui réside en dehors de l’univers organisé, là où les rêves n’abordent pas, le dernier fléau amorphe du chaos le plus profond, qui éructe et blasphème au centre de l’infini : le sultan des démons, Azathoth l’illimité, dont aucune bouche n’ose prononcer le nom, et qui claque avidement des mâchoires dans d’inconcevables salles où règnent les ténèbres, au-delà du temps, au milieu du battement étouffé de tambours et des plaintes monocordes de flûtes démoniaques. Sur ce rythme et ces sifflements exécrables, dansent, maladroits et absurdes, les gigantesques Dieux Ultimes, les Autres Dieux aveugles, muets et insensés, dont l’âme et le messager ne sont autres que Nyarlathotep, le chaos rampant.

Les prêtres Nasht et Kaman-Thah mirent Carter en garde contre tout cela dans la caverne de la flamme. Mais il persista à vouloir trouver les dieux de Kadath l’inconnue, dans le désert glacé, où qu’elle fût, et à obtenir d’eux la vision, l’anamnèse et la protection de la prodigieuse cité du couchant. Son voyage serait étrange et long, il le savait, et les Grands Anciens s’y opposeraient. Mais il avait l’habitude de la terre du rêve et comptait sur ses nombreux souvenirs et sur son expérience pour le soutenir. Aussi demanda-t-il aux prêtres de le bénir et, réfléchissant intensément à son périple, il descendit d’un pas rapide les sept cents marches qui conduisaient à la porte du Sommeil Profond, puis s’enfonça dans le Bois Enchanté.

La Quête onirique de Kadath l’inconnue, 1939

3 – Aurélia de Gérard de Nerval, le cauchemar et la folie

Gustave Doré, Le Suicide de Gérard de Nerval dans la rue de la Vieille-Lanterne, 1855

Aurélia est le dernier récit de Gérard de Nerval, et sans doute le plus étrange de tous. L’écrivain, surtout connu aujourd’hui pour ses poèmes et ses nouvelles, était en proie à la folie, qui le plongeait dans des crises mystiques plus ou moins violentes. Aurélia est le récit de ces crises, récit inachevé à cause de son suicide, la nuit du 26 janvier 1855, dans la rue parisienne de la Vieille-Lanterne…

Le récit commence par l’évocation d’un amour perdu pour une femme qu’il baptise Aurélia. Le narrateur tente de se changer les idées en voyageant, retourne rapidement à Paris, puis fait l’expérience de ce qu’il nomme « l’épanchement du songe dans la vie réelle ». Car les crises délirantes qu’il subit ont pour lui tous les aspects de la réalité, bien qu’ils entrent en rupture avec celle-ci : « À dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, — et cela sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m’arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l’on appelle illusion, selon la raison humaine… » Ces crises hallucinatoires, qui le font rêver éveillé, ont tout d’abord la beauté de rêves divins : il poursuit une étoile, se sent investi d’une puissance particulière, perce les mystères du devenir de l’âme après la mort, assiste à la création d’un univers… Mais malheureusement, les délires mystiques virent au cauchemar, et les visions d’apocalypse commencent à l’assaillir.

Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. À plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose m’empêchait d’accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le firmament. Tout à coup il me sembla qu’elles venaient de s’éteindre à la fois comme les bougies que j’avais vues à l’église. Je crus que les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde annoncée dans l’Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. Je me dis : « — La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il arriver quand les hommes s’apercevront qu’il n’y a plus de soleil ? » Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés que je rencontrais. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu’à la place, et, là, un spectacle étrange m’attendait. À travers des nuages rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son orbite et qu’elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se rapprochant ou s’éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient tour à tour. Pendant deux ou trois heures, je contemplai ce désordre et je finis par me diriger du côté des halles. Les paysans apportaient leurs denrées, et je me disais : « Quel sera leur étonnement en voyant que la nuit se prolonge… » Cependant, les chiens aboyaient çà et là et les coqs chantaient.

Aurélia, 1855

2 – « Le Gouffre » de Charles Baudelaire, le cauchemar et le Néant

Le Gouffre d’Alphonse Mucha, 1898

« Le silence des espaces infinis m’effraie » écrivait le philosophe Blaise Pascal, dans un recueil de notes que nous intitulons Pensées, mais qui devait servir à l’élaboration d’une œuvre de philosophie chrétienne, ce qui est étrange dans la mesure où, pour un croyant, les « espaces infinis » ne devraient pas être tout à fait silencieux, puisque traversés par une parole divine. Une pensée en forme de blasphème, qui renvoie à notre terreur face à l’immensité incompréhensible de l’univers. Baudelaire reprendra à son compte cette citation, dans un poème traversé, comme chez Pascal, par une image blasphématoire : ses cauchemars sont causés par un dieu qui fait entrevoir au dormeur le néant infini, un dieu qui est là pour le tourmenter et lui révéler que le sommeil, l’infini, le néant, l’inconscient et l’irrationnel, et enfin la mort ne sont qu’une seule et même chose…

 

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
– Hélas ! tout est abîme, – action, désir, rêve,
Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
Le silence, l’espace affreux et captivant…
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou,
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse du néant l’insensibilité.
Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres !

Les Fleurs du mal, 1857

1 – L’Herbe rouge de Boris Vian, le cauchemar poétique

S’il est impossible pour nous de ne pas mettre à la première place de notre top Boris Vian, le plus grand des rêveurs de la littérature, il est toutefois difficile de ne sélectionner qu’un seul extrait, tant son œuvre est traversée par les rêves et les cauchemars (bien qu’il détestait la psychanalyse, en plein essor à son époque, et qui se proposait, entre autres d’interpréter les rêves). L’Herbe rouge, par exemple, est un roman entièrement onirique, tout comme le sont L’Écume des jours, L’Automne à Pékin, ou L’Arrache-coeur. Un passage cependant reste gravé dans nos mémoires, celui dans lequel un personnage au nom de loup se réveille progressivement, avant de sombrer à nouveau dans la mollesse visqueuse du sommeil… Pas tout à fait un homme, pas tout à fait un loup ; pas tout à fait un rêve, pas tout à fait un cauchemar ; pas tout à fait un réveil, pas tout à fait un sommeil. La confusion du dormeur portée à sa plus belle expression.

À moitié conscient, Wolf tenta un dernier effort pour arrêter la sonnerie de son réveil, mais la chose, visqueuse, lui échappa et se lova dans un recoin de la table de chevet où elle continua de carillonner, haletante et rageuse, jusqu’à épuisement total. Alors le corps de Wolf se détendit dans la dépression carrée remplie de morceaux de fourrure blanche, où il reposait. Il entrouvrit les yeux et les murs de la chambre chancelèrent, s’abattirent sur le plancher, soulevant en tombant de grandes vagues de pâte molle. Et puis il y eut des membranes superposées qui ressemblaient à la mer… Au milieu, sur une île immobile, Wolf s’enfonçait lentement dans le noir, un bruit jamais en repos. Les membranes palpitaient comme des nageoires transparentes ; du plafond invisible croulaient des nappes d’éther, s’épandant autour de sa tête. Mêlé à l’air, Wolf se sentait traversé, imprégné par ce qui l’entourait ; et il y eut soudain une odeur verte, amère, l’odeur du cœur en feu des reines-marguerites, pendant que le vent s’apaisait.

Wolf ouvrit les yeux. Tout était silencieux

L’Herbe rouge, 1950

Joyeux Halloween à toutes et à tous, faites de belles lectures… et de beaux cauchemars !

Anne et Louis

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