Docteur Sleep de Stephen King

En 1977, sortait le 3e roman de Stephen King, 3e roman qui deviendra un classique de la littérature fantastique et traumatisera plusieurs générations de lecteurs et de lectrices. Shining est également l’un des romans de Stephen King les plus cités quand il s’agit d’évoquer ses livres les plus terrorisants. Pour celles et ceux qui l’ont lu, il suffit d’ailleurs de mentionner la chambre 217 pour qu’un léger frison se déploie le long de leur échine. Pour celles et ceux qui ont vu la tout aussi culte adaptation cinématographique de Stanley Kubrick, la mention de la chambre 237 aura le même effet. Adolescente, j’avais une amie tellement terrifiée par ce roman qu’elle refusait de dormir dans la même pièce que ce livre, comme s’il était le Necronomicon même ! Si ce texte hante encore beaucoup de lecteurs et de lectrices, il hante encore et toujours son auteur qui, depuis 1977, s’est, au fil des ans, surpris à calculer l’âge de Danny Torrance, le petit héros de Shining pourvu d’un don de médium, et à se demander où il se trouvait. Si vous-même vous vous êtes posés ces mêmes questions, sachez que le maître de l’horreur a pris la plume pour nous conter l’histoire de Danny après Shining dans une suite qui revient sur sa vie depuis la destruction de l’hôtel Overlook jusqu’à aujourd’hui dans un récit revenant sur les sujets phares du texte original, la famille et l’alcoolisme, mais aussi développant le shining, le don de médium qui a été éludé par la folie de Jack Torrance.

Pour celles et ceux qui ont pu échapper ces 4 dernières décennies à Shining, que ce soit en librairie, au cinéma ou encore à la télévision (Stephen King n’a pas aimé l’adaptation de Kubrick car le réalisateur à mis de côté ce qui faisait, selon l’auteur, les enjeux majeurs de cette histoire, à savoir la cellule familiale et sa désintégration, et surtout l’alcoolisme ; aussi a-t-il produit et scénarisé l’adaptation de son roman dans une série réalisé par Mick Garris), ce roman raconte l’histoire d’une famille, les Torrance, dont le père alcoolique a perdu son travail de professeur, aussi, trouve-t-il un nouveau travail comme gardien de l’hôtel Overlook où il pourra passer l’hiver isolé avec sa femme et leur jeune fils pour se consacrer à l’écriture d’une pièce de théâtre. Le jeune fils, Danny, est doté d’un don, le shining, le rendant sensible mais aussi vulnérable aux forces surnaturelles. L’hôtel, chargé de fantômes, va devenir une menace pour l’enfant et sa famille. Docteur Sleep, paru en 2013, est le suite de Shining, mais il ne me paraît pas nécessaire de le lire ou le relire, dans la mesure où de nombreux rappels sont insérés dans cette suite, de sorte que ce roman est parfaitement autonome. L’histoire repend juste après cet hiver terrible, revient sur l’enfance et l’adolescence de Danny Torrance, devenu Dan Torrance, et déroule le fil de sa vie d’adulte, hantée par des souvenirs horribles mais aussi par des visions horrifiques que seul l’alcool semble adoucir. Dan est un alcoolique comme son père, mais va tenter de s’en sortir.

Dans cette suite, Stephen King revient sur ce thème qui lui est cher, parce qu’il est lui-même un ancien alcoolique, mais aussi parce que l’œuvre de Kubrick a dépouillé son histoire de cette dimension. On trouve d’ailleurs en épigraphe du roman deux citations du « Grand Livre » des alcooliques anonymes. L’alcoolisme est ici développée, selon ces étapes : le besoin de boire, le cauchemar de l’addiction, de la gueule de bois à la perte de ses repères, en passant par la culpabilité et le dégoût de soi, le « fond » atteint avant les prémisses du rétablissement, les réunions aux AA, le combat pour la sobriété, etc. Dan est un alcoolique et l’alcool, une épée de Damoclès qui traverse le roman de sa vie.

Docteur Sleep est également l’occasion pour Stephen King de développer le shining, ici appelé le Don qui regroupe des facultés télépathiques et télékinétiques, mais aussi le pouvoir d’interversion qui consiste à pénétrer l’esprit d’un autre au point de voir avec ses yeux et de prendre possession de son corps. Le Don peut être maîtrisé et l’esprit se matérialise comme une sorte de local où l’on peut entreposer ses coffres-forts contenant des fantômes, réels ou métaphoriques, qu’on peut piéger en cas d’intrusion, etc. Le Don permet aussi une clairvoyance et des fulgurances intuitives, comme celle qui mettra un terme à l’errance de Dan dans la ville de Frazier, dans le New Hampshire, ville où il trouvera le soutien des AA, un travail fixe d’aide soignant à l’hospice local où il se verra affublé du surnom de « Docteur Sleep » pour avoir accompagné avec douceur beaucoup de patients et de patientes dans la mort, et où il sera, surtout, non loin d’une certaine Abra sur qui il pourra veiller. Cette Abra, Stephen King nous fait également le récit de sa vie, de sa naissance à son adolescence, où elle rencontrera enfin Dan avec qui elle communique par le Don depuis qu’elle a 2 mois. Autour de cette relation, de nouveaux enjeux sont mis en place, fantastiques, familiaux, mais aussi narratifs car Abra, comme Dan quand il était enfant, a un pouvoir très puissant qui attire de nouvelles forces du mal !

Si Stephen King fait plaisir à ses fans — et sans aucun doute à lui-même — en faisant apparaître dans son récit quelques guests inoubliables, comme la terrible Mrs. Massey (de la chambre 217), il nous a imaginé pour Docteur Sleep des méchants tout aussi inquiétants ! Pour cela, il est parti des gens sans doute les plus transparents qu’on puisse croiser sur les routes américaines, des camping-caristes qui traversent le pays en troupeaux, touristes vieillissant, les papiers en règle, sans jamais dépasser les limites de vitesse autorisées. Des retraité·e·s avec des casquettes ramollies et des t-shirts aux slogans aussi ridicules qu’inoffensifs. En réalité, une tribu ancestrale. Le Nœud Vrai. Les « démons vides ». À leur tête, une femme sublime, avec un haut-de-forme crânement penché sur la tête. Une femme forte, puissance, fière, affamée du Don. Ces êtres maléfiques vont s’adonner à des joutes spirituelles, mettant à mal une résistance peu à peu formée autour de la jeune Abra, avec à sa tête, Dan et ses fantômes, évidemment !

Comme tous les Stephen King, Docteur Sleep est une gros gâteau plein de saveurs et de surprises qu’on dévore sans les mains, à grosses bouchés, en s’en mettant partout, comme un plaisir coupable de gosse. C’est un roman construit avec précision, avec son lot de rebondissements, de suspens, d’actions et de mystères. Un excellent roman fantastique, qu’on reçoit avec des émotions aussi riches que variées : des réminiscences d’une vraie terreur de gosse, en passant par le malaise que réveillent en nous les inquiétantes étrangetés du Nœud Vrai, en passant par la tension du suspens — parfaitement maîtrisé — mais aussi la tendresse inspirée par ce petit Danny devenu un être aussi abimé que touchant. Docteur Sleep se lit d’une traite, comme un grand divertissement finement composé pour surprendre et effrayer son lectorat qui tombe dans les pièges narratifs que lui a concocté l’auteur. Une chouette lecture qui fait écho, en ce qui me concerne, à une grande terreur de jeunesse, pour mieux l’exorciser mais aussi et surtout la renforcer ! Si les membres du Nœud Vrai sont des méchants dignes de ce nom, les spectres de l’Overlook que l’on croise à nouveau ici, pour boucler la boucle, sont encore capables de bien pourrir mes nuits !

Anne

Docteur Sleep, Stephen King, traduit par Nadine Gassie, Le Livre de poche, 2015, 8.90€

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8 commentaires

    1. Je suis toujours assez prudente quant à mes attentes des adaptations de Stephen King au cinéma, la plupart m’ont paru épouvantables, mais je regarderai sans doute celle de Dr Sleep. J’ai par contre bien aimé les adaptations de Frank Darabont, notamment La Ligne verte et Les Évadés et, contrairement à Stephen King, j’ai adoré le Shining de Kubrick !

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      1. Oui, les Darabont sont top ! J’aime le Shining de Kubrick. Mais il faut reconnaître qu’il ne s’agit pas du tout du livre qu’on a lu. Il faut le voir d’un point de vue cinématographique uniquement. Enfin, pour moi.

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  1. Pas lu Dr Sleep… Pas certaine que je vais le lire… J’ai lu beaucoup de romans de Stephen King à l’adolescence et je dois dire que ses romans marquent l’imaginaire avec ses personnages inoubliables. Aujourd’hui, je préfère des lectures moins stressantes. Belle chronique comme toujours!

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    1. Merci beaucoup ! Dr Sleep est loin d’être une lecture indispensable. Comme toi, j’ai beaucoup lu Stephen King adolescente, mais je m’y suis remise depuis peu, et c’est davantage plaisant que stressant à lire, finalement 🙂 C’est de la bonne littérature fantastique, des histoires bien menées, très rythmées : c’est parfait pour se vider la tête !

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    1. Franchement, Dr Sleep se lit super bien. Ce n’est certes pas de la Grande Littérature, mais ça n’a aucunement cette prétention : Stephen King voulait faire « un roman qui dépote » et c’est chose faite ! Je me suis remise depuis une petite année à Stephen King et j’apprécie toujours autant sa plume efficace et rythmée. N’hésite pas à te replonger dans son œuvre, il tape souvent juste pour inquiéter, effrayer mais aussi émouvoir 😉

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