Avez-vous déjà lu… un cabinet de curiosités ?

Un cabinet de curiosités est un lieu, pièce ou meuble, où sont exposés des objets rares et singuliers, un bric-à-brac de collectionneurs et de collectionneuses, hétéroclite et étrange, regroupant des éléments d’histoire naturelle — minéraux, végétaux, animaux — d’arts et d’artisanat, des instruments scientifiques ou encore des objets exotiques. Très en vogue en France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce type de cabinet servait à faire découvrir le monde, dans l’espace mais aussi dans le temps, à ses visiteurs et ses visiteuses. Il s’agissait aussi et surtout de lieux d’études, d’émerveillement et de méditation, fonctions que conservent aujourd’hui encore nos musées et nos collections privées. Cependant, l’imagerie du cabinet de curiosités s’est parée au fils des siècles de mystères, de bizarreries, de fatras steampunk, d’occulte lovecraftien, se changeant en collections d’objets aussi saugrenus que fantasques, présentés sans ordre ni cohérence autre que la fantaisie des curieux et des curieuses qui les rassemblent. Aujourd’hui encore, flâner dans de tels lieux relève d’une expérience insolite et déconcertante : un livre vous permet une telle flânerie, sans sortir de votre lit ou de votre fauteuil, un livre comme une promenade dans l’immense parc d’une villa où un savant mondain vous guide, de curiosité en curiosité, à travers les nombreux dispositifs qu’il a aménagés, entre sciences et magie, entre art et poésie, entre histoire et légende. Une déambulation dans un ouvrage qui est lui-même une curiosité dans le panorama de la littérature française.

Il s’agit bien sûr de Locus Solus, roman fantastique de l’extravagant Raymond Roussel, paru en librairie en janvier 1914 ! Aujourd’hui, on trouve ce texte édité dans la toute aussi extravagante collection L’imaginaire de Gallimard.

Raymond Roussel, longtemps considéré comme un dandy fantasque et solitaire au génie incompris, est une figure marquante de la modernité en matière de littérature. On ne compte plus ses augustes lecteurs, de André Breton à Georges Perec, en passant par Michel Leiris et Michel Foucault. Riche héritier, Raymond Roussel a publié tous ses livres à compte d’auteur et ne rencontrera jamais de son vivant le succès auquel il aspire. Ses œuvres sont pourtant nourries d’un imaginaire fertile et de procédés littéraires innovants, Roussel se pliant à diverses contraintes, tel que le feront des années plus tard les oulipiens, pour écrire ses textes. Son premier roman, La Doublure, est par exemple un roman en alexandrins décrivant de manière exhaustive le carnaval de Nice. Les récits de Raymond Roussel se déploient sur eux-mêmes, dans une diégèse qui s’inscrit hors des référents du réel. Leur aspect fantastique, sinon merveilleux, est indéniable, mais l’imagerie auquel Roussel se rapporte relève davantage de la science-fiction, Jules Verne étant son auteur de prédilection.

Aussi Locus Solus met-il en scène un monde imaginaire se réduisant à une sorte de cabinet de curiosités en plein-air, où les curiosités se font magie et le curieux non pas magicien mais savant à la fois scientifique, conteur et artiste (la quintessence du génie selon Roussel). Nous voici donc, lecteur, lectrice, accompagné·e·s du narrateur et d’autres privilégiés, en « ce jeudi de commençant avril », chez une sorte de savant-fou mondain, le maître Martial Canterel, invité·e·s à visiter Locus Solus — le lieu unique — de manière intra et extradiégétique : nous visitons ainsi le grand parc de la villa de Martial Canterel où ce dernier a aménagé sept merveilles, des installations artistiques et scientifiques, entre poésie et absurdité, entre science et surréalisme, et nous plongeons en même temps dans un roman sans pareil, une promenade où s’enchâssent de nombreux récits hétérogènes, mythes, contes, légendes, récits fantastiques et surréalistes, etc.

C’est un parcours entre littérature et science, au cœur d’une fiction auto-centrée et foisonnante de détails, presque nébuleuse. On y croisera par exemple « le Fédéral à semen-contra vu au cœur de Tombouctou par Ibn Batouta », une statue de terre représentant un enfant avec, au creux de la main, une plante morte dont l’histoire nous sera contée dans une succession de récits enchâssés ; on y découvrira une étrange installation composée d’une hie, d’un ballon et de chronomètres servant à créer une mosaïque de dents humaines dont le sujet sera aussi l’occasion d’un conte ; on pourra contempler un récipient gigantesque en forme de diamant rempli d’une substance aqueuse, l’aqua-micans, qui permet à des créatures pourvues de poumons d’y respirer, dans lequel nage danseuse, chat sans poil, tête sans os et petits ludions ; on assistera à une série de 8 tableaux vivants, dans un énorme parallélépipède de verre, où des morts revivent, comme un supplice, les moments phares de leur vie, etc. Après la visite qui prendra la journée, nous serons convié·e·s à la villa pour dîner. Charmante promenade surréaliste dans un livre de curiosités aussi déconcertant qu’unique.

À conseiller à tous les curieux et toutes les curieuses, évidemment !

… Maintenant, oui !

Anne

Locus Solus, Raymond Roussel, Gallimard, collection L’imaginaire, 1990, 8.50€

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11 commentaires

    1. Oui, c’est la seconde fois que l’on nous conseille ce roman depuis la parution de ce billet : merci du conseil, j’irai volontiers jeter un œil à De toute pièces 🙂

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