Funérailles célestes de Xinran

Quand j’avais cinq ans, j’ai surpris dans une rue de Pékin un bout de conversation qui s’est fiché dans ma mémoire et ne m’a pas quitté depuis.
« Les Tibétains ont découpé son corps en morceaux et les ont offerts aux vautours.
— Quoi ? Pour avoir tué un vautour ? Un de nos soldats a payé de sa vie la mort d’un vautour ? »

C’est ainsi que s’ouvre Funérailles célestes, le roman de Xinran, le constat d’une altérité, l’étrangeté et l’incompréhension de l’autre. C’était en 1963, alors qu’en Chine, on parlait peu du Tibet malgré sa récente invasion par les forces armées chinoises. Des années plus tard, l’autrice chinoise consacrera à ce pays un livre entier à travers le récit de Shu Wen, femme médecin au courage et à la détermination sans failles, partie sur les traces de son époux dans un territoire hostile et austère. Un roman passionnant qui interroge les relations entre la Chine et le Tibet et, au-delà, notre rapport à l’autre.

Xinran est une journaliste et autrice chinoise qui a quitté son pays en 1997 pour vivre à Londres, où elle est devenue une écrivaine renommée. Dans le prologue des Funérailles célestes, écrit en anglais, elle raconte comment elle a rencontré Shu Wen, alors qu’elle animait avec succès une émission de radio quotidienne consacrée aux Chinoises. Un auditeur lui parle d’une femme qui vient de rentrer en Chine après de longues années d’errance au Tibet. Xinran la rencontre et Shu Wen lui raconte son odyssée deux jours durant. C’est ce récit que relate Funérailles célestes.

De manière romancée, Xinran nous raconte l’histoire vraie de cette vieille femme vêtue à la tibétaine, le visage buriné par le soleil des hautes plaines. L’histoire commence en 1956, alors de Shu Wen est étudiante en médecine pour devenir dermatologue. Elle raconte Kejun, également étudiant en médecine. Les jeunes gens tombent amoureux, deviennent médecins, Kejun s’enrôle dans l’armée pour devenir chirurgien militaire, ils se marient. À l’époque, la Chine subit de grands bouleversements économiques avec l’avènement de Mao Zedong et du communisme. La Chine envahit également le Tibet pour le coloniser. Trois semaines après son mariage, Kejun est envoyé au Tibet. Trois mois plus tard, Wen apprend qu’il y est décédé. L’armée étant incapable de lui donner les détails des circonstances de sa mort, elle décide de se rendre au Tibet, sur les traces de son époux, pour le retrouver ou, à défaut, pour découvrir la vérité.

Funérailles célestes raconte l’errance de Wen qui, 30 années durant, va vivre au Tibet. Elle y apprendra les coutumes de ce pays qui lui apparaît si dépaysant, la langue, les prières, la spiritualité. Armée de patience et de courage, elle arpentera les hautes-montagnes tibétaines, au gré des saisons, perdant la notion du temps, isolée du monde, à milles lieues des événements politiques et économiques qui bouleversent son pays. Poussée par son amour, elle cherchera sans relâche les traces laissées par son époux, s’accommodant des on-dits, allant d’espoirs en désillusions. Elle fera des rencontres précieuses, la langue et la culture s’avérant des barrières bien fragiles face à la force de la solidarité et de la bienveillance qu’elle trouvera le long de son périlleux chemin. Avec pour guide la courageuse Zhuoma, Tibétaine de haut-rang parlant le chinois et dont l’histoire est digne d’un roman d’aventures, elle est un exemple d’opiniâtreté et d’abnégation à la vérité. Un destin.

J’avoue qu’en ouvrant ce roman, je ne m’attendais pas à une lecture aussi passionnante. Le destin de Wen est fascinant, de même que la représentation du Tibet. Le Tibet dépeint ici ne se veut pas authentique, mais plutôt un Tibet déformé par le regard étranger de l’autrice. Cette dernière est critique vis-à-vis de l’invasion chinoise au Tibet, mais elle met en scène la distance du regard qu’elle porte sur cette contrée, le regard subjectif de l’autre. Elle développe d’ailleurs le thème de l’altérité, se mettant en scène estomaquée en écoutant le récit de Shu Wen, décrivant également cette dernière déconcertée face à la culture tibétaine. Aussi, à travers son regard, celui d’une Chinoise qui connaît la vie moderne telle que nous autres occidentaux la connaissons, le lecteur et la lectrice découvrent un pays tout entier, avec ses paysages arides et enneigés, ses montagnes immenses, ses us et ses coutumes, du couchage à la nourriture, sa religion et ses prières, ses pratiques médicinales, sa conception de la famille et son rapport aux enfants, ses monastères. On découvre la vie de paysans nomades vivants en clan, en parfaite autarcie, isolés du reste du monde. Mais aussi la culture, les opéras à chevaux, les villes, l’influence progressive de la culture chinoise. Et puis aussi un rite que nous autres occidentaux pouvons juger barbare, le rite des funérailles célestes qui est le fondement même du récit. Pour comprendre ce rite, il faut connaître la culture tibétaine, les croyances bouddhistes, la réincarnation, le rapport sacré que les Tibétains entretiennent avec la nature. Ce roman permet modestement de nous faire comprendre ce rite et son caractère sacré, et de porter un regard humble sur cette culture si différente de la nôtre. Ces funérailles célestes sont aussi un élément dramatique particulièrement puissant dans le texte, mais je ne vous en dis pas plus.

Au-delà de l’altérité, au-delà de la découverte, plus ou moins biaisée, de la culture tibétaine, au-delà des destins qui y sont narrés, ce récit recèle également un beau message de paix et d’amour, sans mièvreries et surtout sans cynisme. Et ça, ça fait du bien ! C’est aussi une belle manière de parler de la vérité et précisément de la quête de vérité qui s’avère sans fin. Le thème de la quête est d’ailleurs mise en abîme dans l’intertexte : dans le prologue déjà évoqué plus haut, mais aussi dans l’épilogue qui apparaît sous la forme d’une lettre que Xinran adresse à Shu Wen pour lui demander de prendre contact avec elle. Au moment de leur rencontre, Shu Wen revenait du Tibet pour découvrir une Chine métamorphosée, vieillie elle aussi de 30 ans. Il restait alors encore à Wen tant de choses à redécouvrir et à chercher. J’avoue que j’aimerais bien aussi savoir ce qu’est devenue cette femme extraordinaire, et son amie Zhuoma. Si elles sont parvenues à trouver ce qu’elles cherchaient.

Anne

Funérailles célestes, Xinran, traduit par Maïa Bhârathî, Picquier poche, 2012, 7.50€

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