Blonde de Joyce Carol Oates

Alors vint la Mort, le long du boulevard dans la lumière sépia du crépuscule.
Alors vint la Mort à tire-d’aile comme dans les dessins animés pour enfants, sur sa sobre et lourde bicyclette de coursier.
Alors vint la Mort à coup sûr. La Mort inévitable. La Mort pressée. La Mort pédalant à tout rompre. La Mort transportant, dans son solide panier grillagé derrière la selle, un paquet marqué LIVRAISON EXPRESS / FRAGILE.
Alors vint la Mort, sur sa vilaine bicyclette, se frayant en experte son chemin dans le flot de la circulation à l’intersection de Wilshire et de La Brea où, en raison de travaux, les deux voies de Wilshire dans la direction ouest s’étranglaient en une.
La Mort si preste ! La Mort qui faisait des pieds de nez à des klaxonneurs entre deux âges.
La Mort en train de rire. Va te faire foutre mec ! Et toi donc. C’était Bugs Bunny dépassant les rutilantes carrosseries d’onéreuses automobiles sorties tout droit de chez le concessionnaire.
Alors vint la Mort pas gênée par l’air exsangue et brouillé de Los Angeles. L’air chaud et radioactif de la Californie du Sud où elle était née.
Oui, j’ai vu la Mort. J’avais rêvée d’elle la veille. Et des nuits auparavant. Je n’avais pas peur.
Alors vint la Mort ô combien prosaïque. La Mort courbée sur le guidon moucheté de rouille d’une bicyclette laide mais solide. Alors vint la Mort : en T-shirt Cal. Tech. lavé mais pas repassé, short kaki et mocassins sans socquettes.
La Mort mollets galbés, jambes poilues. Colonne vertébrale sinueuse, vertèbres saillantes. La Mort aux boutons d’acné d’adolescent. La Mort choquée, chavirée par les coups de cimeterre du soleil qui ricochait sur les pare-brise et sur les chromes.
Re-concert de klaxons dans le sillon flamboyant de la Mort. La Mort, cheveux en brosse hérissés. La Mort chewing-gum.
La Mort, tellement routinière, cinq jours par semaine, samedi-dimanche moyennant supplément. Hollywood Messenger Service. La Mort livrant en personne ses paquets-cadeaux.
Alors, sans prévenir, la Mort arriva à Brentwood ! La Mort fila dans les rues résidentielles de Brentwood, étroites, quasi-désertes en août. Ici, à Brentwood, la touchante futilité des pelouses méticuleusement entretenues devant lesquelles la Mort pédalait ardemment. Alta Vista, Campo, Jacumba, Brideman, Los Olivos. Jusqu’à Fifth Helena Drive, un cul-de-sac. Palmiers, bougainvilliers, rosiers grimpants floraison rouge. Une odeur de fleurs pourrissantes. Une odeur d’herbe brûlée par le soleil. Des jardins enclos, des glycines. Des rues en demi-cercle. Des fenêtres aux stores dont les lattes hermétiquement jointes repoussent les assauts du soleil.
La Mort porteuse d’un paquet-cadeau sans réponse souhaitée, à l’intention de :

« MM », occupante actuelle du
12305 FIFTH HELENA DRIVE
BRENTWOOD CALIFORNIE
USA
« TERRE »

Une fois dans Helena Drive, la Mort pédala plus lentement. La Mort loucha sur les numéros. La Mort n’avait accordé qu’un regard au paquet si bizarrement libellé… si bizarrement enveloppé dans un brillant paquet-cadeau à rayures type sucre d’orge, un paquet-cadeau du genre qui a déjà servi. Avec un nœud en satin blanc acheté tout fait scotché dessus.
Le paquet, 25x20x20 centimètres, ne pesait presque rien. Vide ? Bourré de papier de soie ?
Non, quand on le secouait, on sentait qu’il y avait quelque chose dedans. Quelque chose aux angles émoussés, en tissu peut-être ?
Alors en début de soirée, en ce 3 août 1962, vint la Mort, index sur la sonnette du 12305 Fifth Helena Drive. La Mort qui essuyait la sueur de son front avec sa casquette de base-ball; La Mort qui mastiquait vite, impatiente, un chewing-gum. Pas un bruit à l’intérieur. La Mort ne peut pas le laisser sur le pas de la porte, ce foutu paquet, il lui faut une signature. Elle n’entend que les vibrations ronronnantes de l’air conditionné. Ou bien… est-ce qu’elle entend une radio, là ? La maison est de type espagnol, c’est une « hacienda » de plain-pied ; murs en fausses briques, toiture en tuiles orange luisantes, fenêtres aux stores tirés. On la croirait presque recouverte d’une poussière grise. Compacte et miniature comme une maison de poupée, rien de grandiose pour Brentwood. La Mort sonna à deux reprises, appuya fort la seconde. Cette fois, on ouvrit la porte.
De la main de la Mort, j’acceptai ce cadeau je savais ce que c’était, je crois. Et de la part de qui c’était. En voyant le nom et l’adresse, j’ai ri et j’ai signé sans hésiter.

Ma chronique pourrait s’arrêter ici (et donc ne pas commencer) tant ce prologue est à lui seul un petit chef-d’œuvre stylistique ne pouvant que vous inciter à vous jeter aveuglément sur le dernier exemplaire de Blonde de votre librairie préférée. Ce qu’il y a dans ce petit paquet-cadeau, c’est une épreuve. Vraiment. Mais pour en mesurer toute l’horreur, il faut engloutir le bon millier de pages retraçant toute une vie, avec des parti pris narratifs et stylistiques faisant de la célébrissime Marilyn Monroe une entité ambiguë, par vraiment personnage, pas vraiment personne. Blonde n’est pas une biographie, mais Blonde n’est pas non plus un roman, c’est un entre-deux, un roman biographique, une biographie romanesque. Quoi qu’il en soit, c’est un sacré bon bouquin !

À l’origine de Blonde, il y a Joyce Carol Oates qui découvre une photo de Norma Jeane Baker (orthographe choisie par l’autrice) datant de 1944, alors que la jeune fille a 17 ans : une jeune fille ordinaire, une Américaine typique avec un visage rond et les cheveux foncés. L’autrice a souhaité écrire sur cette jeune fille, comprendre les mécanismes de sa métamorphose en un produit hollywoodien. Son projet : écrire exclusivement sur la jeunesse de Norma Jeane, un court roman de 175 pages, une histoire mythique qui prendrait fin quand Norma Jeane serait affublée de son nom de studio, à 20 ans, et s’achèverait sur les mots « Marilyn Monroe ». De toute évidence, Joyce Carol Oates s’est faite dépassée par son sujet ! Fascinée par la jeune femme, l’autrice lira de nombreuses biographies de Marilyn, des ouvrages sur la politique américaine des années 1950 et sur le Hollywood de la même époque, elle se lancera dans des recherches méticuleuses, revisionnera tous les films de l’actrice par ordre chronologique. Finalement, elle accouchera d’un manuscrit de 1400 pages retraçant métaphoriquement l’histoire de Norma Jeane Baker / Marilyn Monroe, mais pas n’importe laquelle : l’histoire intérieure. Le tout avec l’ambition de faire de Marilyn l’emblème de son temps, la « Emma Bovary du XXe siècle ».

Aussi, Blonde n’est pas une biographie au sens formel du texte, c’est « une « vie » radicalement distillée sous forme de fiction » écrite sur le principe de la synecdoque : il s’agit pour l’autrice de se restreindre à un élément qui symbolise tous les autres. Par exemple, elle n’évoquera qu’un foyer d’accueil qui représente symboliquement tous les foyers d’accueil dans lesquels Norma Jeane a vécu, elle ne développera qu’une fausse-couche, qu’un avortement, que quelques tournages, etc. Mais chacun de ces éléments porte en lui les enjeux de tous les autres. Aussi, Blonde est d’un genre hybride fabriqué avec du romanesque et du réel, du poétique et du vrai : la métaphore d’une vérité.

L’histoire, on la connaît : Norma Jeane naît sans père d’une mère mentalement instable qui sera rapidement placée dans un établissement psychiatrique, laissant sa fille à des ami·e·s qui l’expédieront à l’orphelinat. De cette enfance désenchantée va naître une jeune fille naïve, peu consciente de son physique : une gamine timide avec un corps de bombe sexuelle, un corps qui lui ouvrira les portes de Hollywood. Cette industrie monstrueuse et cynique fera d’elle le sex-symbol de sa génération (et des suivantes), le produit Marilyn Monroe qu’il faudra au fil des ans recréer régulièrement, pendant des heures, à coups de crèmes, d’huile, de poudre, de fards, de rouge à lèvre et d’eau oxygénée. La blonde sexy, aguicheuse, l’appétissante « viande à plaisir ». Mais dans cette peau crémeuse et parfaite, il demeure une personne forte et fragile, acharnée, courageuse, ravagée. Joyce Carol Oates nous parle de cette personne qui peine à coexister avec Marilyn.

La fin de Marilyn, on la connaît également. Aussi, une construction en 5 actes s’imposait-elle, 5 actes de la vie tragique d’une jeune femme quelconque qui est devenue un mythe. Sur le modèle de la tragédie antique, Joyce Carol Oates écrit une tragédie contemporaine, tentant de donner un sens à ce mythe moderne, érigeant l’Amérique des années 1950 en implacable Fatalité broyant son héroïne à coup de drames et de trahisons. 5 actes donc, chronologiques : l’enfant, la jeune fille, la femme, Marilyn, la vie après la mort. Le genre biographique se prête mal à l’ambition de l’autrice qui, semble-t-il, tente de donner un sens à la vie absurde qu’elle retrace, ce que permet le roman. Plusieurs éléments, imaginaires ou réels, parsèment le texte pour créer une cohérence interne, un réseau d’espoirs et de désespoirs. Le fantasme omniprésent du Beau Prince Ténébreux et de la Belle Princesse, l’amie imaginaire qui n’apparaît que dans les miroirs, l’autre Gémeau du même signe astrologique que Norma Jeane qui symbolise son inlassable quête d’une âme-sœur. Et puis, il y a les objets : les livres que Norma Jeane dévore (Schopenhauer, Dickinson, Pascal, Darwin, Tchekhov, Stanislavski cité de nombreuses fois en exergue, etc.) qui se font les échos symboliques de son existence, son carnet rouge d’écolière dans lequel elle note d’une écriture soignée ses poèmes, des citations, des notes de vocabulaire, etc., un tigre en peluche, pas toujours le même, symbole d’une enfance et d’enfants perdus qui se verra chargé d’un sens épiphanique. Tous ces éléments récurrents participent à donner au récit, et par la même à la vie de Norma Jeane, un sens, ou du moins une cohérence, une unité permettant une construction fermée, tragique, et donnant à Norma Jeane une destinée.

La première moitié du texte est traitée de manière réaliste, comme un drame social : enfance miséreuse, orphelinat, famille d’accueil. Les premières injustices, les premières violences, les premiers traumatismes. Et puis, Marilyn fait son apparition, soumise au Studio, accro aux médicaments qu’elle avale comme des bonbons, pour rendre sa vie plus douce. Là, le traitement stylistique se plie au surréel, et sombre dans les méandres d’un cerveau torturé. Le récit devient de plus en plus instable, hallucinatoire même. L’écriture s’emballe, les styles se mélangent, les fantasmes et la réalité deviennent indistincts, la vérité s’embrume et s’éclaire à la fois, des visions resurgissent, la mémoire perd pied, Norma Jeanne et Marilyn n’arrivent pas à fusionner. En dépit de la longueur du récit, l’écriture est parfaitement maîtrisée, sans temps mort, rythmée. Il faut évidemment saluer le travail remarquable du traducteur Claude Seban qui retranscrit avec brio une écriture haletante, jouant sur la musicalité, les tensions, le lyrisme, les sonorités. Blonde, dans sa traduction française, recèle de nombreux morceaux de bravoure stylistiques absolument magnifiques qui permettent une lecture habitée et empathique de ce texte d’ombre et de lumière.

Norma Jeane Baker est le sujet principal du roman, sa raison d’être. Marilyn Monroe est une autre, second sujet d’un roman qui ne sombre jamais dans le sensationnalisme bien qu’il soit sans concession. Norma Jeane est décrite à travers sa voix intérieure, mais aussi par le regard que les autres lui portent, qu’ils soient proches d’elles ou non, intimes ou non, célèbres ou anonymes, singuliers ou pluriels. Joyce Carol Oates insiste sur le décalage, souvent perçu comme monstrueux, entre ce qu’est Norma Jeane et ce dont elle a l’air, entre l’être et le paraître : Norma Jeane n’est pas Marilyn Monroe, elle n’est pas la blonde idiote, elle est l’Actrice Blonde. L’autrice traite cette nuance en jouant sur les troubles de la personnalité de son sujet, de manière quasiment clinique. Elle examine sa personnalité borderline dans les moindres détails : addictions aux médicaments, hyperémotivité, besoin de se sentir intensément aimée, peur de l’abandon, instabilité dans ses relations interpersonnelles, idées suicidaires, etc. Aussi, le portrait qu’elle dresse est riche mais complexe, torturé, oscillant entre les joies intenses d’une amoureuse transie et les affres profondes de la mélancolie. Tout chez Norma Jeane est excès, ses passions comme ses peurs, ses bonheurs comme ses afflictions.

Car au-delà de l’aspect biographique du récit, Joyce Carol Oates nous parle d’une époque et d’une société viciées. L’Amérique des années 1950 est finalement l’autre sujet du roman : tous les personnages que rencontre Norma Jeane, depuis sa mère schizophrène jusqu’au président des États-Unis, en passant par le personnel de l’orphelinat, la famille d’accueil miséreuse, le photographe véreux, les agents, les amants maudits, les intellectuels du théâtre new-yorkais et surtout Hollywood, tous les personnages que rencontre Norma Jeane sont le reflet d’une Amérique corrompue, rongée par les inégalités et les injustices. Autant dire que des salopards, Norma Jeane en croisera beaucoup, autant dire que des humiliations, Norma Jeane en essuiera beaucoup, autant dire que des viols, Norma Jeane en subira beaucoup. Joyce Carol Oates nous parle d’une Amérique sexiste et violente, dans laquelle sa jeune héroïne tente de survivre : une femme intelligente, talentueuse, perfectionniste, courageuse au milieu des requins, trahie par tous. De la « viande à plaisir », voilà ce qu’elle ne veux pas être. Et voilà comment on la voyait et comment on la voit encore aujourd’hui : Marilyn Monroe, le sex-symbol par excellence, l’icône hollywoodienne, le glamour, les paillettes, le rêve américain. Un mensonge. Norma Jeane n’est pas de la « viande à plaisir » nous dit Joyce Carol Oates, elle a été une grande actrice, maladivement perfectionniste, broyée par Hollywood :

Contrairement aux comédiens ou aux athlètes qui n’ont qu’une chance, les écrivains peuvent réviser leur travail et le faire en privé, en secret. Marilyn Monroe avait peur de jouer au théâtre pour cette raison. Même si tout le monde lui disait qu’elle était très bonne, elle n’avait pas assez confiance en elle pour franchir le pas. Si elle était restée à New York plutôt que de retourner à Hollywood, elle serait toujours en vie. J’aurais voulu qu’elle reste à New York, qu’elle y devienne une actrice sérieuse…
(extrait de l’interview de Joyce Carol Oates par Catherine Argand)

Blonde est un texte très violent, cruel, avec des scènes dérangeantes, voire insoutenables. Joyce Carol Oates prend le parti de montrer la violence, sans édulcorer ni surenchérir le sordide, et nous conduit vers un dénouement nécessaire. Nécessaire, parce que l’écriture est à la fin de Blonde très épouvante pour le lecteur et la lectrice. La structure en crescendo du récit, qui est de plus en plus hallucinatoire, devient par la même de plus en plus insoutenable, et pour le personnage principal, et pour le lectorat. Aussi, la fin devient nécessaire, avant l’asphyxie. La fin de Marilyn Monroe, on la connaît tous : elle meurt précocement, à 36 ans. Mais comment ? Joyce Carol Oates fait un choix parmi les hypothèses connues, mais ce choix n’omet stylistiquement pas les autres hypothèses. Et quelle tristesse dans cette fin ! Quelle tristesse ! Je suis tellement triste devant ce gâchis, et tellement triste d’en finir avec ce texte remarquable. C’est toujours un moment important, celui où j’ouvre un Joyce Carol Oates. Alors un Joyce Carol Oates de 1110 pages ! Je ne sais pas si Blonde fait de Marilyn la « Emma Bovary du XXe siècle », mais ce qui est sûr, c’est que Blonde réhabilite Norma Jeane, une femme complexe et intense, Blonde réhabilite Marilyn Monroe, une actrice talentueuse. Il dénonce tout le reste. Un roman magnifique pour découvrir une femme magnifique, au dehors et au dedans.

Anne

Blonde, Joyce Carol Oates, traduit par Claude Seban, Le Livre de poche, 2002, 10.90€

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4 commentaires

  1. Quel magnifique billet Anne! J’ai envie de commander dans ma librairie indépendante ce bijou… J’ai toujours été fascinée par Marilyn et cette Amérique si cruelle envers les siens. On peut penser à Johnny Weismuller dont la vie est racontée dans un tome de la trilogie 1984 d’Eric Plamondon. Encore une fois merci pour cette découverte.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire ! J’espère que « Blonde » te plaira autant qu’il m’a plu, c’est un roman très intense, très rythmé qui ne nous quitte plus vraiment une fois terminé. Il me semble que tu as déjà parlé d’Eric Plamondon dans un commentaire laissé sur le blog : il faut vraiment que je me penche davantage sur cet auteur et sur la littérature québécoise en général dont Anne Hébert m’a déjà donné un aperçu inoubliable. Merci pour ce conseil de lecture 🙂

      Aimé par 1 personne

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