Le Prince des profondeurs de Peter Godfrey-Smith

Je n’en parle pas ici, mais j’ai pour la mer une fascination innée, presque génétique tant elle est ancrée dans ma culture familiale. Et pour mon grand malheur, la mer qui me passionne autant est aussi à l’origine de mes plus grosses phobies : que ce soient sa surface ou ses profondeurs, elle me terrifie. Et la littérature — sans compter le cinéma ! — n’a fait qu’accroître cette terreur, avec ses mythes voraces et tentaculaires. Point de cela dans cet article : aujourd’hui, je vais vous parler d’un ouvrage de vulgarisation scientifique qui met à l’honneur des créatures que la littérature dont on vous parle habituellement sur ce blog a souvent malmenées, des créatures autour desquelles des mythes cruels et horrifiques ont été bâtis, depuis le kraken des légendes scandinaves jusqu’au guetteur des eaux de Tolkien, en passant par le poulpe monstrueux des Travailleurs de la mer de Victor Hugo où l’on trouve la première occurrence du mot pieuvre pour désigner ces créatures difformes en français. Huit bras, trois cœurs, du sang bleu, la capacité à changer la couleur de sa peau. Mais au-delà de ces curiosités qui ont inspirés nombres d’écrivains et d’écrivaines, le poulpe est un animal d’une intelligence exceptionnelle et Peter Godfrey-Smith s’emploie à nous en faire une démonstration irréfutable.

Peter Godfrey-Smith est professeur d’histoire et de philosophie des sciences à l’université de Sydney, mais aussi un passionné de plongée. Dans son ouvrage Le Prince des profondeurs, il alterne un discours théorique autour des poulpes et de leur inscription dans l’évolution (discours soutenu par de nombreuses études) avec des anecdotes personnelles de plongée mettant quant à elles en avant une approche plus sensible de ses créatures malicieuses et gracieuses. Il s’agit pour l’auteur de nous parler des poulpes — mais aussi des calamars, des seiches et des nautiles qui sont tous des céphalopodes — selon un axe évolutionniste qui lui permet de s’interroger sur l’émergence de la conscience dans la nature et précisément des différentes formes de consciences. Autrement dit, il s’agit d’un ouvrage qui traite de l’intelligence dans ce qu’elle a de plus complexe et de plus divers, d’un point de vue scientifique mais aussi philosophique. En nous parlant de l’intelligence des poulpes, l’auteur nous parle également de nous-mêmes, les êtres humains, mettant en relation l’esprit et les corps, l’intelligence et les systèmes nerveux. Ce texte pose la question de l’intelligence, mais aussi de la conscience et de la sentience (capacité à ressentir) des poulpes et tente évidemment d’y apporter des réponses. Il s’agit aussi de nous parler de créatures sensibles et de la manière dont elles perçoivent le monde. Et c’est passionnant !

C’est une lecture intéressante et immersive. On voyage dans le temps, dans les océans, et on apprend beaucoup en lisant ce texte, tant sur les céphalopodes que sur l’histoire des sciences. J’ai trouvé néanmoins le texte assez inégal, notamment en ce qui concerne les concepts évolutionnistes et philosophiques que j’ai trouvés redondants dans la forme. Mais c’est une affaire personnelle, je sais que vulgariser requiert une approche qui se veut pédagogique, mais la pédagogie par la répétition m’exaspère, aussi, j’ai parfois trouvé le propos un peu trop répétitif. Mais au-delà de ce bémol formel, le fond de l’ouvrage est fascinant. J’ai particulièrement aimé les passages consacrés à Octopolis, cette « cité » sous-marine découverte récemment au large de l’Australie, construite avec des coquilles de Saint-Jacques, où cohabitent des poulpes de l’espèce des octopus tetricus, espèce habituellement solitaire. Plusieurs cités de ce type ont été découvertes dans les océans, cités qui s’avèrent être des sortes de récifs artificiels conçus par des poulpes, avec leurs murs et leurs tanières, où rodent de nombreux prédateurs. Peter Godfrey-Smith évoque ses propres observations de ce lieu si étrange qu’il a eu l’occasion d’étudier à maintes reprises. Il interroge alors la vie sociale des poulpes et leurs capacités à s’adapter à un nouvel environnement qui s’avère dangereux.

Octopolis et son lit de coquillages (et ses habitants camouflés)
Octopus tetricus, habitant d’Octopolis.

Un autre point m’a également fasciné : la question des couleurs des poulpes et surtout des seiches que Peter Godfrey-Smith développe dans un chapitre entier. Outre leurs remarquables capacités de camouflage, les céphalopodes semblent communiquer avec leur peau qui, en plus d’être un organe sensoriel troublant — les céphalopodes voient avec leurs yeux en noir et blanc mais il semblerait que leur peau voit, ou du moins capte les couleurs — offre tout un panel de couleurs et de clignotements. Les seiches et les poulpes n’ont pas une vie sociale très développée, mais ont paradoxalement des grandes capacités à communiquer avec leur peau. L’auteur questionne ici ce paradoxe dans une approche évolutionniste : pourquoi un être qui communique si peu a-t-il la possibilité de communiquer de manière si complexe et si riche ? Un passage très poétique, sans doute le passage le plus émouvant du livre, relate une anecdote de plongée où Peter Godfrey-Smith rencontre une seiche qui demeure dans une tanière et arbore sans raison particulière tout un éventail de couleurs intenses et clignotantes. Il a observé ses variations de couleurs pendant 40 minutes, sans que la seiche n’ait semblé lui prêter attention, comme si elle était en train de rêver et que ses émotions s’affichaient sur sa peau. Une symphonie. Un moment de grâce, narré avec humilité et émotion.

La seiche géante d’Australie produit une gamme complexe de couleurs magnifiques.

Et le texte est parsemé de ces beaux moments où l’auteur entraîne avec lui le lecteur et la lectrice sous l’eau, pour observer ces fascinantes créatures au comportement facétieux, collectionneur, astucieux, à l’intelligence remarquable. Peter Godfrey-Smith s’attarde aussi sur la question de la subjectivité du poulpe, sur sa sentience : ça fait quoi de vivre le monde quand on est un poulpe ? Pour cela, il explique son fonctionnement cérébral qui, contrairement au nôtre, n’est pas centralisé. Autre paradoxe sur lequel l’auteur s’interroge : le poulpe a un système nerveux très sophistiqué, chacun de ses huit bras étant autonome, mais une espérance de vie extrêmement courte. Pourquoi un animal qui a une vie si courte peut-il autant apprendre ? Au-delà des connaissances actuelles sur le poulpe, Le Prince des profondeurs nous parle d’intelligences, de consciences et de sensibilités différentes des nôtres tout en les mettant en relation. Nous avons d’ailleurs un ancêtre commun avec les céphalopodes, dans la longue histoire de la vie sur Terre. Nous faisons partie de ce monde, de son évolution, aussi, avons-nous de nombreuses raisons d’en prendre soin : c’est ainsi que se conclut ce livre passionnant, sur la volonté de son auteur de nous donner envie de prendre soin des océans d’où vient la vie.

Si le sujet des poulpes vous intéresse, n’hésitez par à écouter l’émission que leur consacre Claude Ameisen, qui préface d’ailleurs le livre de Peter Godfrey-Smith dans sa traduction française :  Sur les épaules de Darwin « Naissance d’un mythe »

Anne

Le Prince des profondeurs, Peter Godfrey-Smith, traduit par Sophie Lern, 2018, Flammarion

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