Les Fous de Bassan de Anne Hébert

Ne vous fiez pas à son brushing impeccable et son sourire cordial, Anne Hébert n’écrit pas une littérature lisse, mais une littérature d’une noirceur accablante, une littérature habitée, mêlant des éléments empruntés aux contes à un réaliste austère, dans un lyrisme d’une beauté mélancolique à couper le souffle. Je suis soufflée, je ne m’attendais pas à une rencontre littéraire aussi intense ! En France métropolitaine, la littérature québécoise est assez peu connue : à part Wajdi Mouawad, dramaturge libano-québécois, j’aurais été bien embarrassée il y a encore quelques années si vous m’aviez demandé de citer un auteur ou une autrice du Québec. J’ai été sensibilisée à cette littérature par le blog de Madame lit et j’ai enfin décidé de lire l’une des grandes figures de la littérature québécoise du XXe siècle, Anne Hébert, avec Les Fous de Bassan, roman publié en 1982 aux Éditions du Seuil. Et j’ai pris une vraie leçon d’écriture !

L’histoire des Fous de Bassan n’a rien d’originale : dans un village québécois fictif bordant l’océan, un crime sordide a lieu sur deux adolescentes, Nora et Olivia Atkins, le soir du 31 août 1936. Le génie procède ici de la narration : 5 fois, on nous conte la même histoire, celle de l’été 1936 à Griffin Creek, en multipliant les procédés rhétoriques, comme un exercice de style macabre, en multipliant les voix et en superposant les subjectivités. Anne Hébert nous livre une histoire qui prend peu à peu corps, de la confusion initiale des mémoires d’un vieillard à une confession glaçante, en passant par des morceaux de bravoure oscillant entre un réalisme cru et une fantasmagorie lyrique. On pourrait penser, en lisant le résumé du roman, qu’il s’agit d’un roman policier, relatant les circonstances d’un crime, mettant en scène de nombreux protagonistes, tous suspectés, dont on découvre les témoignages jusqu’à la révélation finale du coupable. Il n’en est rien. C’est bien plus intéressant que ça !

Le récit se déroule dans un village québécois fictif, Griffin Creek, situé près d’un fleuve si large qu’il ressemble à l’océan : il s’agit d’un lieu chargé symboliquement, en lieu de rencontre entre le réel et le mythe, entre l’histoire et l’imaginaire. Le village isolé, le climat rude, la grève, le sel et le vent, les habitant·e·s qui semblent tous·tes cousin·e·s. Tel est le décor pittoresque du récit qui va osciller entre deux temporalités, 1982 et 1936, les souvenirs qui deviennent légende, la vie qui devient tragédie. Les cinquante premières pages du roman sont ardues, confuses : il s’agit du Livre du Révérend Nicolas Jones. Les mémoires d’un vieillard fatigué et acariâtre, vivant avec « deux vieilles petites filles », des jumelles étranges qui peignent frénétiquement l’été 1936. Les mémoires du révérend sont troubles, brumeuses : il ressasse le passé, depuis l’implantation d’une colonie anglaise à Griffin Creek, en 1782, déroulant les générations jusqu’à 1982, et puis l’été 1936. Un crime sordide. Ensuite, le roman lève le voile, proposant une narration chronologique plus intelligible des circonstances du crime. Le lecteur et la lectrice saisissent ainsi mieux les enjeux de cette histoire, les personnages deviennent familiers, mais la noirceur et l’austérité du propos demeurent.

Afin de révéler l’intériorité des personnages, Anne Hébert utilise des procédés épistolaires (journal, lettres), mais aussi le stream of consciousness ou le monologue intérieur : on passe donc de la tête d’un jeune premier particulièrement violent, à celle d’une jeune adolescente qui découvre le désir sexuel, en passant par celle de l’idiot du village et même celle d’un esprit de l’au-delà. Aussi, Anne Hébert propose-t-elle un récit à la fois très ancré dans le réel, racontant un féminicide comme on en trouve à foison dans les rubriques faits-divers de nos journaux, mais aussi empreint d’une aura surréaliste, sinon surréelle. L’intertexte est riche, Anne Hébert multiplie notamment les références aux contes pour enfants, au loup dans les bois, symbole absolu du prédateur sexuel. Ces références amènent avec elles une dimension merveilleuse, mais aussi universelle, permettant au texte de basculer dans le surnaturel, avec cette voix d’outre-tombe qui erre dans un monde de l’au-delà, un monde figé, renversé, où la mer devient un salut. Les références aux contes amènent aussi avec elles le thème de l’enfance, ici central, avec ces deux fillettes devenues vieilles qui ouvrent le roman, comme si elles aussi subissaient la rigidité d’un temps fixé, comme si elles aussi étaient mortes, comme les deux adolescentes qui n’ont jamais pu quitter pleinement l’enfance.

Ce mélange de réalisme et de fantastique, de civilisation et de sauvagerie, de procédés rhétoriques, de voix qui se répondent ne donne cependant pas au texte une impression de patchwork narratif : Anne Hébert maîtrise parfaitement la narration et donne aux voix de ses personnages toutes les caractéristiques révélatrices de leur âge, de leur rôle social, de leur intelligence. Elle casse les a priori des apparences et révèle ainsi la cruauté d’un beau jeune homme, la grande sensibilité d’un idiot, le feu ardent d’une adolescente, le sentiment d’étouffement d’une jeune fille sage… Elle révèle les secrets, les passions, les désirs réprimés, dénonçant sans concession les rôles oppressants et oppresseurs qu’on réserve aux femmes dans nos sociétés. Le fil conducteur de ce texte magistral, au-delà de l’intrigue en elle-même, relève selon moi de l’écriture. L’écriture est sublime. L’idiot parle, c’est sublime. L’esprit de la morte parle, c’est sublime. Le salaud se confesse, c’est sublime… Ce roman recèle des morceaux lyriques d’une poésie remarquable, le travail sur la langue est d’une grande sensibilité. Mais quelques extraits seront assurément plus éloquents que moi !

La voix de Perceval, l’idiot, au moment où il s’endort (le traitement de ce personnage est axé sur le moment présent, avec des débordements lyriques qui révèlent une profonde connexion au monde réel et surrél) :

La maison endormie. Mes parents endormis. Moi endormi. Ne crie plus. Rien de violent en rêve. Une douceur absolue. Un univers glauque où je suce mon pouce en paix. Toutes les issues bloquées. Autos et bateaux ne peuvent plus arriver jusqu’à moi. Mes genoux contre mon menton. Noyé dans le sommeil. De l’eau endormie par-dessus la tête. L’infinie protection de l’eau endormie. Plusieurs cloisons d’eau entre le clair de lune de Griffin Creek et moi. Mon sommeil clos comme un œuf avec moi bien au centre. Ma chambre fermée à clef. La fenêtre fermée. Le rideau de cretonne tiré par-dessus la vitre. Les murs de bois, le toit de bardeaux de la maison fermée de mon père John Brown, époux de ma mère Beatrice Brown. L’air de la nuit, en couches claires à cause de la lune, glisse sur le toit. Rien ne m’atteint plus. Bien à l’abri. Tandis que la sauvage beauté de la campagne nocturne se déploie tout autour de la maison.

La voix d’Olivia de la Haute Mer, esprit de la mer coincée sur la terre pour revivre sa mort :

Quittons cette grève grise, regagnons l’univers marin, le monde crépusculaire de kelp, ses grandes prairies et ses forêts, la coloration bleue virant au noir des océans majeurs. Des voix de femmes sifflent entre les frondaisons marines, remontent parfois sur l’étendue des eaux, grande plainte à la surface des vents, seul le cri de la baleine mourante est aussi déchirant. Certains marins dans la solitude de leur quart, alors que la nuit règne sur la mer, ont entendu ces voix mêlées aux clameurs du vent, ne seront plus jamais les mêmes, feignent d’avoir rêvé et craignent désormais le cœur noir de la nuit. Mes grands-mères d’équinoxe, mes hautes mères, mes basses mères, mes embellies et mes bonaces, mes mers d’étiage et de sel.

Et des morceaux de cet acabit, on en trouve à foison dans Les Fous de Bassan, court roman dense, riche, référentiel et universel, où la langue devient presque magique, comme un écho à la fantasmagorie qu’elle dépeint, dans ce lieu fictif qui renvoie pourtant à une réalité géographique, le fleuve Saint-Laurent, lieu de transition, entre la terre et la mer, entre l’enfance et l’âge adulte, entre la bêtise et la folie, entre la violence et l’espoir, entre les rêves et les cauchemars, entre la vie et la mort, lieu où le temps s’affole et se fige, où tout bascule dans une noirceur terrible que la poésie vient davantage sublimer. Un roman magnifique, injustement difficile à trouver dans nos librairies françaises, mais qui vaut sacrément la peine qu’on s’y attarde !

Anne

Les Fous de Bassan, Anne Hébert, Points, 1998, 7€

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2 commentaires

  1. Bravo Anne pour ce sublime billet sur ce roman que j’ai étudié à plusieurs reprises à l’université. On sent ton admiration pour la plume de notre écrivaine d’ombre et de lumière. Si tu veux découvrir d’autres romans d’Anne Hébert, je te conseille Kamouraska et Les enfants du sabbat. Merci d’avoir mentionné mon blogue!

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire et tes précieux conseils de lecture. Je relirai assurément Anne Hébert, ainsi que Louis qui est actuellement en train de lire avec enthousiasme Les Fous de Bassan. Je ne suis pas surprise que cette autrice soit étudiée à l’université : son œuvre m’a l’air d’une richesse extraordinaire. Merci à toi de nous faire découvrir la littérature québécoise avec tant de chaleur 🙂

      Aimé par 1 personne

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