Les Chutes de Joyce Carol Oates

J’ai découvert Joyce Carol Oates. Enfin. Je lorgnais dans sa direction depuis quelques temps. Une autrice prolifique. Une autrice douée et surdouée. Un monde à découvrir. Un autre. Difficile de choisir parmi la quantité de publications de Joyce Carol Oates. Des romans noirs. Des sagas gothiques. Un titre pourtant se dégage, Blonde, une œuvre « à part » : mauvaise pioche que l’exception pour découvrir une littérature. Alors je m’interroge, je recherche, j’examine, je tends l’oreille : « Un des meilleurs Joyce Carol Oates », « Pas mal pour entrer dans l’univers Joyce Carol Oates », « Un bon Joyce Carol Oates sans être l’un des plus poignants », « Un grand Joyce Carol Oates »… J’erre au milieu de ces titres inconnus, je tâtonne, j’hésite, je bloque sur ma décision et je remets à plus tard. Mais un titre devient familier, un titre primé, encensé. Je me lance.

J’ai découvert Joyce Carol Oates avec Les Chutes, roman paru en 2004, auréolé du Prix Femina étranger. C’est un roman dense, bouillonnant, tumultueux, tendu. Le récit a pour toile de fond la ville de Niagara Falls, dans l’État de New-York, à la frontière entre les États-Unis et le Canada, haut-lieu touristique, cité des voyages de noces où les jeunes couples viennent admirer, après s’être rangés, le tumulte sauvage des Chutes du Niagara. Il s’agit du récit d’une femme, puis d’une famille qui se réalise dans cette ville puritaine et corrompue ; les lecteurs et les lectrices suivent leur vie d’apparence ordinaire pendant une trentaine d’années, de 1950 à la fin des années 1970. Cette existence somme toute banale, un homme rencontre une femme magnétique, ils tombent amoureux, se marient, fondent une famille, est néanmoins sous l’emprise d’une menace insidieuse, incertaine, traîtresse, la menace d’une malédiction, d’une damnation qui rend le bonheur fragile et met la narration sous tension, aux prises d’une épée de Damoclès. Une tragédie. Une tragédie ? Vraiment ?

J’ai découvert Joyce Carol Oates avec des mots nouveaux, des mots forts et précis. Des mots justes et terribles. Des mots féroces et inquiétants. Des mots qui se chevauchent, des mots qui s’entrechoquent. Ces mots sont ceux de Claude Seban, qui a traduit en français Les Chutes, mais aussi de nombreux autres textes de Joyce Carol Oates. J’attaque le roman. Première des 3 parties : Voyage de noces. Un suicide. Dans les chutes du Niagara. Les chutes maléfiques, sacrificielles, divines. Les chutes qui se nourrissent des hommes désespérés, des femmes trompées, des cœurs abandonnées, des âmes perdues. Un folklore salement pittoresque. Un homme qui, précipitamment, se jette à l’eau et meurt, le corps broyé. Un cerveau qui cesse de penser. Crûment, la violence du suicide nous fait entrer dans ce texte étrange, un suicide qui survolera toutes les pages jusqu’au mot « fin », pour qu’il y ait un sens, un « suicide de Tchekhov » pourquoi pas ? Il est bien question du fusil de Tchekhov dans le texte. « Mais dans la vie, c’est différent ». Et le texte oscille toujours entre la vie et le romanesque, entre le réalisme et le tragique. Et la tension demeure parce qu’on lit un roman et que par conséquent, le bonheur ne peut pas y résider constamment. Dans la vie, c’est différent, mais dans les livres…

J’ai découvert Joyce Carol Oates et j’ai découvert Ariah, le personnage principal des Chutes, une sorte de Joyce Carol Oates romanesque, une petite femme frêle, pâle, toute en coudes. Une rousse aux cheveux fades. À presque 30 ans, elle épouse un jeune pasteur de bonne famille, parce qu’elle est aussi de bonne famille et que ces deux bonnes familles s’entendent bien. Le mariage alcoolisé. La lune de miel brumeuse. La gueule de bois douloureuse et le mot laissé pour la mariée qui s’abat comme un couperet. Ariah devient alors « La Veuve blanche des chutes », figure qui deviendra légendaire, ancestrale, femme errant dans les embruns à la recherche du corps de son époux noyé. Parmi ceux qui l’épaulent dans cette épreuve, Dirk Burnaby, un chic type, formidable, avocat doué et dévoué. Et le roman de la vie peut enfin commencer. Et le roman se déroule. Et l’on se demande bien où Joyce Carol Oates veut nous emmener. Étrange texte qui se développe en marge des schémas narratifs d’usage. Étrange texte qui pourrait s’achever à la fin de la deuxième partie et qui trouve en troisième partie un souffle nouveau, trois souffles même, trois voix, celles des enfants de Ariah et de Dirk qui ont grandi auprès d’une mère devenue orageuse, mère protectrice et étouffante, trop ou trop peu aimante, autonome, fière, distante.

J’ai découvert Joyce Carol Oates et le regard impitoyable qu’elle porte sur l’Amérique. Les inégalités et les injustices sociales, la corruption des élites et de la police, une justice viciée, truquée. Les jeux de pouvoirs, la violence, l’argent, les accords de dessous de tables, entre salopards. La mafia et les honnêtes gens. Le folklore païen et religieux, toujours injuste lui aussi, toujours sexiste. Et puis, les on-dits, les biens-pensant·e·s, les médisant·e·s. Les voisin·e·s. La réputation. Le mépris pour l’intégrité, la déchéance du vrai héroïsme. Et en marge de tout ça, Ariah qui n’aime pas répondre au téléphone, Ariah qui n’aime pas ouvrir aux inconnus, Ariah qui aime s’enfermer chez elle et qui joue du piano, brillamment. Et l’écriture est aussi une fugue, avec des voix qui se succèdent, celles des nombreux personnages, principaux et secondaires, et des thèmes qui s’entremêlent, la vie privée et la vie publique, la psychologie des personnages et la critique sociale. Une fugue qui fuit pendant 30 ans, comme Ariah, avec la peur qui ne la quitte jamais, magnifique Ariah, si complexe dans ses excès familiers.

J’ai découvert Joyce Carol Oates et j’ai adoré.

Anne

Les Chutes, Joyce Carol Oates, traduit par Claude Serban,Point, 2013, 8,40€

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3 commentaires

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire et tes précieux conseils de lecture. Je prends note de tous ces titres dans lesquels je me suis un peu perdue, j’ai hâte de les découvrir et de prendre de nouvelles claques 🙂

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