L’hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie

J’aime beaucoup Chimamanda Ngozi Adichie, la romancière, l’essayiste, la féministe. Aussi, il m’est difficile de ne pas écrire quelques mots sur L’hibiscus pourpre, bien que je n’ai pas beaucoup de choses à en dire, sinon que c’est un premier roman vraiment réussi, que j’ai adoré lire, mais dont tout l’intérêt littéraire me paraît résider dans l’histoire en elle-même. Je vais donc écrire une chronique courte [elle devait l’être à l’origine], me contraignant à un temps limité dans son écriture : ça, c’est juste pour moi, pour ne pas tenter de vouloir trop en dire, trop analyser, parce que j’ai pris l’habitude de chroniques qui manquent de légèreté dans leur réalisation. Dans cette perspective, je vous propose un retour de lecture pas particulièrement construit, pas particulièrement ambitieux, qui néanmoins pourra je l’espère donner envie à celles et ceux qui ne la connaissent pas encore de découvrir Chimamanda Ngozi Adichie.

L’hibiscus pourpre est le premier roman de Chimamanda Ngozi Adichie, paru en 2003 : il s’agit d’un roman ambitieux, intelligent, dense, violent, touchant. Bref, de l’excellent Chimamanda Ngozi Adichie, aujourd’hui internationalement connue et reconnue pour ses engagements féministes et contre le racisme, mais aussi pour ses talents de romancière avec son best-seller Americanah. La narration du récit est ici assurée par le personnage de Kambili, une jeune adolescente qui vit dans une famille aisée avec son frère Jaja, sa mère et son terrible père, un notable catholique fondamentaliste, généreux et respecté dans la communauté d’Enugu, froid et violent dans le cadre privé. À travers la voix de ce personnage, l’autrice parle de drames, nationaux et personnels, qui se font écho dans la terreur et les chamboulements qu’ils provoquent.

Les premières pages du roman sont glaçantes, décrivant le quotidien d’une famille pétrifiée de peur devant la figure patriarcale d’un père psychorigide, intolérant aux moindres faiblesses, au moindres signes de désobéissance de sa femme et de ses enfants qu’il bat régulièrement, sous prétexte de piété, avec une froideur terrifiante. Cette famille évolue dans un cadre strict, silencieux, maniaque, glacial, sans la moindre aspérité, cadre auquel toutes et tous se soumettent dans la peur. Le personnage de Tatie Ifeoma, une universitaire qui élève seule ses enfants, accueille chez elle Kambili et Jaja pour quelques jours de vacances : c’est une véritables bouffée d’oxygène, pour sa nièce et son neveux, mais aussi pour les lecteurs et les lectrices qui voient l’arrivée de ce protagoniste frais, enjoué, sain, chaleureux avec soulagement. Dans son foyer, les deux adolescent·e·s vont découvrir une manière de vivre autre, souple, libérée, bienveillante, ouverte, tolérante, généreuse, bavarde, légère. En parallèle aux drames qui se jouent dans la sphère privée, le Nigeria subit un coup d’État évidement violent et anti-libertaire qui va mettre à feu le pays. Le père de Kambili va activement s’insurger contre ce coup d’État via son journal d’actualités, aussi, cet événement impacte directement les personnages principaux du roman et s’accompagne d’une autre forme de peur : peur pour ceux et celles qu’on aime, peur pour sa nation, peur pour sa vie.

Déclinés sous diverses formes, la peur et le bouleversement sont des sentiments communs aux événements narrés dans le récit, de manière publique et sociale comme privée et personnelle. Dans un contexte politique en crise, la jeune Kambili va aussi prendre conscience des privilèges (financiers) et des failles (la brutalité de son père) de sa vie, et va tenter de s’ouvrir, de sourire, de rire, de tomber amoureuse. L’hibiscus pourpre est le roman initiatique de ce personnage qui s’affirme peu à peu. La narration est traitée de manière astucieuse pour rendre compte de cette affirmation de soi. Au début du roman, la narration est certes à la première personne, mais le personnage de Kambili est tellement effacé qu’on a l’impression que la narratrice est une observatrice extérieure, léthargique, non-impliquée dans les événements. On comprend rapidement que cette narration factuelle est le fruit d’une peur qui tétanise l’adolescente, obstruant les mots qui restent tus, coincés dans sa gorge. Et peu à peu, la peur s’amenuise, les mots sortent, la narratrice s’affirme, devient pleinement un personnage, devient même le personnage principal de son histoire. Ce parti pris est aussi ingénieux qu’efficace : Kambili devient peu à peu un personnage chaleureux, attachant, émouvant.

De plus, son rapport avec la figure paternelle, rapport évidemment ambigu, lui donne énormément de consistance. Le sujet de l’enfance bafouée, battue, est évidemment reçu de manière épidermique par les lecteurs et les lectrices : j’avoue que ces injustices me brûlent plus qu’elles ne me glacent, vous savez ce feu volcanique qui rage discrètement au creux du ventre et qui tient en haleine, jusqu’à un dénouement qu’on espère juste (bien humiliant pour le salopard, quoi !). Mais parce qu’Eugene, ce personnage détestable, sec et brutal, est aussi un homme riche et généreux avec la communauté, mais surtout un père dont Kambili souhaite ardemment qu’il soit fier d’elle, Chimamanda Ngozi Adichie dresse le tableau équivoque et complexe des relations humaines et familiales, sans sombrer dans un manichéisme qui aurait pourtant été un soulagement pour les sangin·e·s comme moi… Sans jamais tomber dans une rhétorique dichotomique, avec les valeurs positives du côté de Tatie Ifeoma et les valeurs négatives du côté de son frère Eugene, l’autrice parle avec humanité de ses personnages, de leurs forces et de leurs faiblesses, montrant les ravages d’une violence inexorable à différentes échelles, familiales et nationales.

L’autrice parle aussi du Nigeria, un Nigeria multiple et complexe, avec de nombreuses inégalités, insistant sur son Histoire, les vestiges tenaces du colonialisme, la cohabitation de deux cultures, celle des anciens colons, blanche et chrétienne, et celle du Nigeria : le personnage d’Eugene devient le symbole de cette ambivalence, de ce conflit culturel, avec d’une part une fascination excessive pour les Blancs et d’autre part, la honte d’être un Noir, d’être le fils de son père, honte qu’il tente de dissiper avec une richesse ostentatoire. Cette cohabitation culturelle est aussi tangible à travers les nombreuses langues qu’on rencontre au Nigeria. Le texte, traduit en français par Mona de Pracontal, est originellement écrit en anglais, langue officielle du Nigeria, mais l’autrice a glissé dans la narration de nombreux termes issus des dialectes nigérians, comme le ibo (majoritaire), mais aussi le pidgrin ou encore le yorouba. La traduction en français conserve ces mots, avec un lexique bien pratique en fin de livre. Bien que le roman se dévore rapidement, beaucoup de quotidien est raconté, avec une place de choix consacrée à la nourriture nigériane, comme dans Americanah (ce qui m’avait déjà interpellée) : ce qu’on mange, comment on le prépare, les scènes de cuisine et de repas sont ici particulièrement significatives socialement, sinon sociologiquement, mais aussi narrativement.

L’hibiscus pourpre est en définitive un roman bien fait, bien construit, bien narré. Personnellement, j’ai été beaucoup plus séduite par ce roman que par Americanah, qui, bien qu’enthousiasmant, m’avait inspiré des sentiments plus mitigés. Ici, les enjeux sociologiques sont au service d’une histoire touchante, celle des prémices d’une émancipation, d’une affirmation de soi, d’une reconstruction douloureuse mais salvatrice. Dans le cadre précis d’un Nigeria à feu et à sang, Chimamanda Ngozi Adichie parle d’une famille prise au piège d’un homme intouchable, assujettie à un oppresseur tout-puissant, soumise au silence par la honte et la peur, un sujet malheureusement universel. Elle parle aussi de l’adolescence, de la religion, des prémisses de l’engagement et surtout, m’a donné terriblement envie de réécouter Fela Kuti, chose que je vais faire immédiatement car le temps qui m’était imparti pour vous parler de L’hibiscus pourpre est largement écoulé !

Anne

L’hibiscus pourpre, Chimamanda Ngozi Adichie, Mona de Pracontal, Folio, 2016, 7,25€

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