Moi, Tituba, sorcière… de Maryse Condé

Et voilà ! Je suis encore tombée amoureuse d’une plume ! Il n’aura suffit que d’un seul roman pour faire naître chez moi une envie irrepressive de tout lire, de tout découvrir de cette merveilleuse autrice française guadeloupéenne. Moi, Tituba, sorcière… est un roman historique paru en 1986 par lequel Maryse Condé tente de réhabiliter une voix négligée par les historiens et les historiennes, par « racisme, conscient ou inconscient » : il s’agit de celle de Tituba, personnage historique qui joua un rôle important dans le procès des sorcières de Salem, à la fin du XVIIe siècle. Mêlant fiction et Histoire, l’autrice retrace le destin de ce personnage fascinant, dressant le portrait sans concession d’une femme ambivalente, torturée entre liberté et passion, entre bienveillance et vengeance, entre cruautés du réel et délices de la magie, oscillant entre le monde des vivant·e·s et celui des mort·e·s. Porté par une narration dynamique et introspective, ainsi qu’une plume lumineuse et magnétique, le récit de Tituba revient sur une période de l’histoire particulièrement violente et injuste, décrite ici par le filtre du réalisme magique.

Illustration de Tituba par John W. Ehninger, 1902.

Le personnage historique de Tituba est une amérindienne antillaise arawak, capturée alors qu’elle n’était qu’un enfant et vendue comme esclave à La Barbade, au révérend Samuel Parris qui sera à l’origine du procès des sorcières de Salem. Il quitte effectivement rapidement La Barbade pour s’installer avec sa famille et ses deux esclaves à Boston, puis à Salem où il exerce en tant que pasteur puritain. Tituba est alors accusée par la fille et la nièce du pasteur de les avoir ensorcelées et devient l’une des premières accusées au procès. Elle avoue et accuse d’autres personnes, en conséquence de quoi elle échappe à la pendaison et est incarcérée. Après avoir été graciée par le gouverneur William Phips, Tituba doit encore payer ses frais de détention pour être libérée, chose qu’un ou une inconnu·e fait et la prend à son service comme esclave. L’histoire s’arrête ici, on ne sait pas qui a acheté Tituba et quel destin il ou elle lui a réservé.

Avec Moi, Tituba, sorcière… Maryse Condé réhabilite la voix de cette femme sinon à travers l’Histoire, à travers la littérature — Tituba suit d’ailleurs un parcours similaire à celui d’Ulysse dans l’Odyssée de Homère. Elle s’attache à la vérité historique avec laquelle elle prend néanmoins des libertés, notamment sur l’origine de son personnage qui est une métisse, née du viol de sa mère ghanéenne par un marin anglais, sur un navire négrier qui les emmenaient à La Barbade. De plus, l’autrice offre à Tituba « une fin de [son] choix », donnant à sa vie un sens tragique de prédestination, en en faisant un personnage pleinement littéraire, tragique même, né pour souffrir. Il ne s’agit pas ici d’une biographie d’un personnage historique, il s’agit plutôt de réécrire l’histoire en donnant la parole à une laissée-pour-compte, oubliée par les historiens et les historiennes, parce que noire, parce que esclave, parce que femme. Une figure absolue de l’altérité. Autant dire que la dimension engagée du roman est tangible ! Tituba, c’est une voix autre, et pourtant, elle porte une regard profond sur l’époque dans laquelle elle vit, avec son infinie connaissance du monde : elle connaît les méfaits et les bienfaits de la civilisation et de la sauvagerie, des humains et de la nature.

Dans le roman de Maryse Condé, Tituba est née esclave d’une mère ghanéenne esclave sur l’île de La Barbade. L’autrice nous fait un récit à la fois terrible et enchanteur de son enfance, Tituba subissant de nombreux drames en parallèle de quoi, elle évolue dans un cadre luxuriant, arboré, généreux et animé. Elle grandit auprès d’une mère distante et d’un père adoptif aimant, puis, elle est initiée au hodoo par Man Yaya, une vieille guérisseuse. Elle apprend l’art de la guérison, mais aussi celui de communiquer avec les invisibles, les mort·e·s qui veillent sur les vivant·e·s. Débrouillarde, volontaire et ingénieuse, elle goûtera sur son île natale à la liberté, mais y renoncera par amour. C’est là la faiblesse de Tituba, elle aime passionnément l’amour. Esclave, elle sera achetée par Samuel Parris qui l’emmènera à Boston, puis au village de Salem. Ces événements sont vécus par la jeune femme comme un déracinement qui l’éloigne des ses invisibles et l’oblige à adapter sa science à la flore locale.

La nature romanesque de Moi, Tituba, sorcière… permet à l’autrice d’y intégrer des éléments fantastiques qu’une biographie rendrait importuns. Aussi, les rites hodoo de Tituba sont-ils traités sur le mode du fantastique, la jeune femme étant magicienne. Maryse Condé lui confère de véritables pouvoirs, aussi est-elle considérée depuis son initiation auprès de Man Yaya par les autres esclaves comme une sorcière, elle est ainsi redoutée, devient légendaire. Elle traînera ce caractère de « sorcière » sur le continent où l’hystérie puritaine l’associera à Satan. Dans le roman, il y a une réelle opposition entre la culture européenne des colonies et la culture africaine de Tituba, entre la religion institutionnalisée, ici ridiculisée, et l’animisme, ici légitimé, entre une civilisation ostentatoire et une autre, plus intime, plus élémentaire. La « sorcière » est pour les uns le mal, pour les autres la magicienne. Tituba est une guérisseuse, elle est bénéfique et se refuse de « devenir pareille à eux, qui ne savent que tuer, détruire ».

Le récit, évidemment à la première personne, suit une chronologie simple et sans à-coups. La narration est extrêmement efficace, vive, dynamique. L’écriture de Maryse Condé est sensible, lumineuse, dépaysante. Le récit est court mais d’une densité telle qu’on a du mal, une fois sa lecture achevée, à sortir de cet univers, de quitter La Barbade et Tituba. On aurait aimé la voir vieillir encore, femme sublime qui se fane doucement, prématurément, sous les coups du destin. L’autrice dresse à travers la voix de Tituba le portrait d’une époque cruelle et impitoyable : humiliations, viols, coups, tortures, lynchages, mises en mort, racisme, sexisme, tous les travers de cette période de l’Histoire esclavagiste sont abordés brutalement, sans concession. Au-delà de la dimension fantastique qui confère à Tituba de véritables pouvoirs, le roman s’inscrit dans une dynamique réaliste, comme un témoignage nécessaire d’une époque placée sous le signe de la violence et de l’injustice. Ces injustices sont un ressort dramatique éprouvant, d’autant que Tituba est une héroïne magnifique : une femme libre et indépendante, passionnée et sensuelle, maline et ingénieuse, forte mais aussi faible, révoltée par l’injustice mais assujettie à la nécessité de survivre.

J’ai tout simplement adoré lire ce roman : outre le sujet, le procès des sorcières de Salem, qui est un événement de l’Histoire aussi sordide que fascinant, j’ai découvert une héroïne magnifique, forte dans ses convictions, dans sa volonté d’être du côté du bien. Véritablement sorcière, profondément sensuelle, elle traverse une vie tragique, enchaînant malheurs sur désillusions, à l’affût des quelques joies que la vie lui offre, consciente de leur brièveté, forte dans l’adversité, capable d’une résilience à toute épreuve. Bien qu’elle subisse la violence des colons et la haine des puritains, elle reste droite et bienveillante, fidèle à sa nature, sans sombrer dans l’amertume. J’ai également eu un véritable coup de foudre pour la plume de Maryse Condé, terriblement efficace, rythmée, musicale et imagée, d’une belle poésie habitée. Moi, Tituba, sorcière… est de ces romans qui se dévorent en quelques jours, mais qui vous suivent une vie entière, par la force et l’honnêteté de leur propos et la justesse de leur humanité. Maryse Condé parle si bien des femmes, si souvent invisibilisées par l’Histoire, et parvient avec brio à donner une voix à Tituba, à la réhabiliter, à la faire enfin rentrer dans nos mémoires collectives. Elle évoque avec beaucoup de justesse de thèmes universels, l’enfance, l’amour et la sexualité, la maternité, le temps, la vieillesse, la mort. Un roman magnifique, entre roman historique et conte, profond et riche comme une forêt tropicale, sur lequel je ne saurais trop vous inciter à vous jeter aveuglément !

Anne

Moi, Tituba, sorcière…, Maryse Condé, Folio, 1988, 8,30€

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