Un don de Toni Morrison

Je poursuis mon exploration de l’œuvre de la Grande Toni avec Un don, paru en 2008 aux États-Unis, en 2009 en France dans la traduction d’Anne Wicke. Dans ce roman, Toni Morrison revient sur les origines de l’esclavage aux États-Unis, à la fin du XVIIe siècle, alors que l’Amérique est encore le « nouveau monde » envahi par les Européen·ne·s. Par son sujet, ce texte m’apparaît comme une pierre angulaire de l’œuvre de l’autrice afro-américaine, comme une pièce essentielle qui vient compléter une œuvre qui trouve son origine dans ces événements-mêmes, dans cette Histoire-là. Toni Morrison ne pouvait tout simplement pas se passer d’un roman revenant sur les origines de l’esclavage aux États-Unis. Pour ce faire, elle écrit le récit polyphonique d’une « famille », le maître, la maîtresse et leurs esclaves, dans une ferme isolée de Virginie, donnant la parole aux femmes qui reviennent sur leur arrivée sur le sol américain, développant les thèmes phares de son œuvre comme l’enfance (brisée par la violence des adultes), la maternité, la servitude et la liberté, les relations entre femmes, les relations entre femmes et hommes, le réalisme magique, le racisme… Et comme d’habitude, c’est terriblement gratifiant de lire une plume si torturée et maîtrisée à la fois !

J’ai pris l’habitude d’attaquer un roman de Toni Morrison en me renseignant au préalable sur la période historique abordée dans le texte. J’avoue ne pas être trop au fait de l’Histoire des États-Unis et mes quelques connaissances générales viennent des fictions que j’ai pu lire ou voir sur le sujet, autant dire qu’elles ont été biaisées ou même édulcorées par Hollywood ! Depuis que j’ai découvert Toni Morrison, je plonge violemment dans le réel et découvre plus précisément l’Histoire de ce pays sous l’angle de son racisme qui a été depuis longtemps institutionnalisé, par l’esclavage des noir·e·s puis la ségrégation raciale. Avec Un don, mes idées reçues sur les origines de l’esclavage ont été, pour mon plus grand bien, mises à mal, dans la mesure où le sujet même du roman est l’esclavage sans le racisme ou plus précisément, l’esclavage avant le racisme. L’esclavage n’est pas une spécificité américaine, il existe des esclaves depuis toujours, les sociétés antiques reposaient dessus. La spécificité de l’esclavage américain est son caractère raciste, c’est ainsi qu’on se le représente collectivement : les esclaves américain·e·s étaient noir·e·s. Mais ce n’a pas toujours été le cas. À l’origine, l’esclavage américain n’était pas raciste : au XVIIe siècle, on trouvait aux États-Unis des esclaves noir·e·s, mais aussi amérindien·ne·s (peuple qu’on exterminait alors) et blanc·che·s. L’élément déclencheur de ce renversement est la révolte de Nathaniel Bacon de 1676, un soulèvement où des esclaves de toutes origines s’unirent à de petits propriétaires bancs pour tenter de renverser le pouvoir en place : à la suite de cet événement, de nouvelles lois, racistes, furent promulguées (aucun·e Noir·e n’avait plus le droit de détenir une arme, tout·e Blanc·che pouvait tuer un·e Noir·e, etc.), divisant celles et ceux qui s’étaient auparavant allié·e·s. L’institutionnalisation du racisme aux États-Unis est politique, comme partout !

Le récit d’Un don se déroule peu de temps avant cette institutionnalisation progressive du racisme, alors que l’esclavage n’est pas encore raciste. Il met en scène une « famille » composée d’une maître et d’une maîtresse d’origine européenne, et de leurs esclaves, exclusivement des femmes : Florens, une enfant noire, Lina, une jeune femme amérindienne et Sorrow, une jeune femme aux origines floues, peut-être blanche, peut-être métisse. Tous et toutes vivent et travaillent dans un ferme isolée, dans l’état de Virginie. En dépit des espoirs qu’il porte en lui et de sa nature luxuriante, ce « nouveau monde » est ici dépeint comme sauvage et violent, l’ambiance y est poisseuse, sale, rudimentaire. Toni Morrison, comme toujours, donne la parole aux laissés-pour-compte, aux petites gens qui subissent l’Histoire.

Difficile de proposer un résumé de Un don. Ce roman, court mais terriblement dense, peut être abordé selon différents angles, propose différentes lectures, toutes aussi ouvertes les unes que les autres. De plus, le propos est de prime abord brumeux, mais ce brouillard se lève au fur et à mesure, révélant les enjeux du texte. Je vais donc essayer de ne pas trop déflorer l’intrigue. Le roman est composé selon une alternance des chapitres : il s’ouvre (magistralement : « Naie pas peur. Mon récit ne peut pas te faire du mal » ) sur une voix à la première personne qui continuera de parler à son destinataire, par une adresse directe à la seconde personne, tout au long du texte, sa voix étant entrecoupée par celles des autres personnages, Jacob, sa femme Rebekka, Lina, Sorrow, mais aussi Willard et Scully, deux esclaves blancs qui travaillent pour racheter leur liberté, personnages auxquels l’autrice consacre à chacun un chapitre. Le personnage principal est Florens, cette voix qui dit « je » tout au long du roman, entre chaque récit des personnages secondaires. Aussi, pourquoi ne pas résumer Un don selon son histoire ? Florens, une enfant noire, à la fois forte et vulnérable, née d’une mère esclave, se voit offrir à Jacob par le négociant chez qui elle vit en échange d’une dette. C’est sa mère elle-même qui a proposé à son maître qu’il la donne à sa place. Un don est le récit de de cette enfant, terrifiée à l’idée d’être à nouveau abandonnée, qui revient sur son parcours et qui voyage seule, dans une nature sauvage et hostile, pour rejoindre celui qu’elle aime.

Cette fracture mère/fille n’est évidemment pas sans rappeler Beloved, l’autre roman où Toni Morrison aborde le thème de l’esclavage. Ces deux textes ont d’ailleurs beaucoup d’autres points communs, notamment le traitement que l’autrice réserve à la chronologie de son histoire, chronologie chaotique, réduite en miettes, qui rend la lecture exigeante. Le fil de l’intrigue est en effet difficile à suivre, les voix des personnages sont parfois difficilement identifiables, les temporalités se mélangent. Chaque personnage revient sur son parcours, depuis qu’il subit la colonisation du « nouveau monde », de l’éprouvante traversée de l’Atlantique en bateau à la destruction de son village, en passant par l’accueil auprès d’un nouveau maître. Toni Morrison propose ainsi une peinture sombre et violente de cette époque, donnant une voix aux grand·e·s absent·e·s des livres d’Histoire, les petites gens qu’on a forcé à venir vivre en Amérique. Dans cet obscur tableau, une lumière demeure, à la fois tragique et salvatrice, l’entraide entre femmes. Qu’elles soient mères, filles, maîtresses, esclaves, épouses, amantes, blanches, noires, amérindiennes, métisses, vivantes ou mortes, elles se soutiennent, tant bien que mal. Le thème de la maternité est ici amplement développé, à travers la voix de mères et de filles, de femmes abandonnées ou de femmes qui ont abandonné. Cette sororité est un élément récurrent dans les romans de Toni Morrison où elle dénonce avec force l’asservissement des femmes aux hommes, asservissement d’autant plus manifeste ici que Rebekka, la femme de Jacob, a été achetée comme une esclave. Le roman évoque aussi les tensions et les clivages quand les femmes, esclaves des hommes, n’ont plus besoin de se soutenir contre les hommes.

Un don est un roman métisse, à la fois roman historique, roman initiatique, tragédie, récit violemment réaliste mais aussi fantastique. Si le texte est parsemé de références bibliques, la nature sauvage et luxuriante dans laquelle s’érige la ferme de Jacob est quant à elle chargée de magie animiste. Dans le roman, les morts se lèvent et quittent leur tombe, les fantômes s’attroupent auprès des mourants. La magie est là pour qui daigne la voir. Mais elle ne vient pas s’opposer au parti pris réaliste de Toni Morrison qui évoque avec force et sans complaisance les tortures, les violences, les viols, les coups, les humiliations infligés aux esclaves au travers de voix qui ont perdu leur liberté ou qui ne l’ont jamais connue. Ici, comme dans tous les romans de Toni Morrison, le réalisme magique prend un sens métaphorique, mais aussi poétique. Ce récit fait l’équilibriste entre Histoire et conte, entre réalisme et allégorie, entre civilisation et sauvagerie, entre l’ancien et le nouveau monde, entre espoir et cauchemar, témoignant une fois encore d’une écriture parfaitement maîtrisée. Ce roman est un nouveau tour de force, violent et émouvant, intelligent et déchirant, une pièce maîtresse dans l’œuvre de Toni Morrison dont la lecture, une fois encore, réveille et secoue et bouleverse. Indispensable !

Anne

Un don, Toni Morrison, traduit par Anne Wicke, 10/18, 2010, 7,10€

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