La Servante écarlate de Margaret Atwood

Difficile en ce moment de faire l’impasse sur La Servante écarlate de Margaret Atwood : réédité l’année dernière aux Éditions Robert Lafont dans la collection Pavillons Poche, adapté en série télévisée par Bruce Miller diffusée en France en juin dernier, consacré depuis comme manifeste féministe anti-Trump, ce roman de 1985 défraie aujourd’hui la chronique et connaît un engouement général parfaitement justifié ! Bien qu’il est été publié en 1985, je n’ai entendu parler de ce roman que récemment, alors que l’actrice Emma Watson, de passage en France pour la promo d’un de ses films, s’est amusée à cacher 100 exemplaires de La Servante écarlate dans les rues de Paris, accompagnés d’un mot encourageant la diffusion de cette dystopie : connaissant l’engagement féministe de l’actrice, j’ai regardé de plus près cette Servante écarlate, dont le pitch a immédiatement attiré mon attention : dans un futur dystopique où le rôle de femmes se limite aux stéréotypes des siècles derniers, une servante reléguée à une fonction uniquement reproductrice raconte sa vie. Je me souviens alors l’avoir cherché dans une petite librairie, pendant mes vacances d’été sur la côté, sans succès. J’ai donc regardé la série, parce que Elisabeth Moss tient le rôle principal (cette actrice époustouflante de talent est un argument en soi), série dont je ne saurais trop vous encourager à regarder pour ses qualités esthétiques. Et puis, j’ai oublié. Heureusement, Louis m’a offert le roman pour les 3 ans du blog et je l’ai dévoré en quelques jours !

Je ne vais pas trop m’étendre sur le résumé de La Servante écarlate, l’un des intérêts de cette dystopie étant la découverte même du fonctionnement de la République de Gilead, la dictature théocratique dont l’héroïne du roman a connu la brutale instauration. Dans cette dictature, les femmes sont reléguées à des rôles sociaux archaïques : Épouses, Martha (domestique de maison) ou Servante (reproductrices). Les autres femmes sont envoyées dans les Colonies où elles sont traitées avec violence et assignées à des tâches dangereuses. Le récit est narré à la première personne, par le personnage principal du roman, Defred, Servante dans la maison d’un Commandant jouant un rôle important au sein de Gilaed. Elle raconte son quotidien de Servante, ses relations avec les autres membres de la maison, l’Épouse et le Commandant, le chauffeur, les Marthas, mais aussi les autres Servantes qu’elle croise pendant ses quotidiennes sorties au marché ou lors de diverses cérémonies. Le récit de ce quotidien est parsemé par les nombreux souvenirs de Defred, sa vie d’avant avec son mari et sa fille, le coup d’état qui a vu sa vie basculer, son conditionnement pour devenir Servante.

Les rôles des femmes explicitement stéréotypés dans cette dystopie permettent à l’autrice canadienne de dénoncer les injustices du patriarcat et la fragilité des droits de femmes. Les femmes y sont drapées dans de longues robes dissimulant leur corps, selon des codes couleurs permettant d’identifier immédiatement leur rôle social. Elles sont objetisées et deviennent des marqueurs sociaux, les hommes de la haute société étant les seuls à pouvoir posséder Martha et Servante, les hommes les plus pauvres ayant des Éconofemmes dévouées aux trois taches d’épouse, de domestique et de servante, portant l’infamante tenu tricolore. Les corps des femmes sont à disposition, pour le sexe, pour porter les futurs enfants, pour distraire et servir ces messieurs. Les femmes sont ainsi réduite à l’état d’esclaves, les Servantes à l’état d’incubateurs. L’autrice évoque différentes questions féministes, comme celles de l’IVG, de la grossesse et des injonctions faites aux femmes enceintes, de la soumission des femmes à leurs époux, de l’infantilisation des femmes, du tabou de l’infertilité masculine, de la mise à disposition des corps, du viol, etc, qui raisonnent bien amèrement auprès des lecteurs et des lectrices d’aujourd’hui. Car comme dans toute dystopie, il s’agit de parler de nos sociétés, sous couvert d’un monde imaginaire qui vient montrer du doigts nos failles, et force est de constater que nos société sont toujours aussi patriarcales qu’il y a 30 ans.

Le récit commence plusieurs années après le coup d’état qui a vu naître une nouvelle société dictatoriale, ultra-militarisée, ultra-patriarcale. Dans cette perspective, le lecteur et la lectrice comprennent rapidement que le récit qu’il lit passe par une voix subjective, celle d’une Servante qui se soumet sans être totalement endoctrinée : la narration passe donc par le filtre de la peur, voire de la paranoïa, mais aussi des prémices du conditionnement. Et c’est là tout le génie de Margaret Atwood : elle a le talent de transcrire la voix critique d’une femme qui jadis a été libre, mais qui se soumet par peur et est conditionnée tous les jours depuis des années à accepter une nouvelle normalité, aussi intolérable soit-elle. Différents indices marquent cet inévitable conditionnement qui rend Defred si humaine et si touchante : celui qui m’a le plus marqué relève de son rapport à la Cérémonie, rituel de fécondation où la servante a un rapport sexuel avec son Commandant. Defred refuse d’y voir un viol car elle a eu le choix entre devenir Servante ou être transférée dans les Colonies, elle s’estime consentante car elle a eu le choix entre des viols mensuels rituels ou la mort (à petit feu, certes, mais la mort quand même !). Defred est un personnage ambigu dans ce sens où elle est terriblement attachante, mais paradoxalement, elle commence également à être endoctrinée. Elle ira même jusqu’à se sentir prête, quelques secondes, à participer à un lynchage !

Un autre point intéressant dans le traitement que Margaret Atwood réserve à son personnage principal est celui de l’héroïsme. Dans les grandes dystopies de la littérature, le héros ou l’héroïne s’insurge contre le pouvoir en place, se révolte, résiste. Dans La Servante écarlate, le personnage principal se soumet par peur, pour survivre. Elle observe, en quête des signes de la vie d’avant, en quête de solidarité, en quête d’une résistance qui existe, mais à laquelle elle ne participe pas. Defred va désobéir, elle va transgresser les règles de cette dictature, mais elle ne le fait pas pour la collectivité, elle le fait à des fins personnelles, individuelles. Defred n’est pas héroïque. C’est à mon avis le plus grand point de divergence entre le roman de Margaret Atwood et sa récente adaptation télévisuelle : si j’ai trouvé que l’ambiance à la fois aseptisée et dangereuse, la lumière blanche et contrastée, l’atmosphère mêlée d’ennui et de peur étaient parfaitement adaptées sur nos écrans, le traitement héroïque de Defred, mais aussi des autres personnages comme Moira ou Deglen, diverge en raison des attention des auteurs et autrices respectifs de la série et du roman concernant l’espoir. Dans la série, il y a un espoir (un espoir latent d’un saison 2 ?), alors que dans le roman, l’espoir est en train de mourir parallèlement à l’émergence de l’endoctrinement de Defred. Dans le roman, elle est une femme intelligente, courageuse, mais elle est aussi une femme désespérée. Le traitement de l’espoir est ici très intéressant, car la situation de Defred est à ce point sans issue que l’espoir naît de rien : une allumette, une inscription gravée dans le bois, un regard croisé dans une vitre. Defred se laisse porter par les événements, elle n’est pas dans l’action, mais dans la contemplation, de plus en plus tournée vers son intériorité et ses souvenirs, anesthésiée par la rareté de l’espoir qui se mue en désespoir.

Je ne lis pas de dystopie, j’en ai lu, les classiques, pendant l’adolescence, mais je n’y suis pas retournée depuis. J’ai développé d’épouvantables idées reçues sur ce genre, complètement injustifiées car j’ai beaucoup aimé les dystopies que j’ai lues. Aussi, j’ai été surprise mais surtout impressionnée par les qualités d’écriture que déploie Margaret Atwood et la finesse de sa narration, un témoignage complexe dans ses enjeux et son écriture. La traduction française de Sylviane Rué (qui a également traduit en français Beloved de Toni Morrison, rien que ça !) retranscrit un style poétique, parfois lyrique, de belles images, précises et pleine de sens. La structure même du récit est complexe, sous des airs d’évidence et de simplicité, ce qui en fait l’indéniable efficacité. La chronologie est hachée d’analepses, traitées sous la forme des souvenirs de Defred qui surgissent à tous moments de la journée et de la nuit, des souvenirs qui viennent se superposer au présent diégétique pour le rendre supportable. Ces analepses apparaissent par touches, sans ordre ni logique apparente sinon celle du fonctionnement cognitif de Defred, prenant de plus en plus de sens au fil du texte et permettant au lecteur et à la lectrice de découvrir de manière fragmentée les événements, toujours d’un seul point de vue subjectif, qui ont conduit à cet état tyrannique qui oppresse toute une population. Aussi, le point de vue du lecteur et de la lectrice est biaisé par Defred, cette observatrice lambda qui ignore tout de ce qui se passe au-delà de son regard, par sa peur, sa désinformation, ses doutes, sa paranoïa (toute légitime !), ses suppositions, bref, par sa nécessité de survivre. C’est un roman passionnant qui, au-delà du discours féministe de l’autrice, s’avère un objet littéraire d’une très belle qualité.

Anne

La Servante écarlate, Margaret Atwood, traduit par Sylviane Rué, Éditions Robert Laffont, collection Pavillons Poche, 2017,11.50€

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10 commentaires

    1. Cela dépend peut-être de nos attentes de lecteurs et de lectrices : personnellement, je m’attendais à lire un « livre bien, mais sans plus », mais j’ai découvert une vraie belle plume intelligente et tout et tout 🙂

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  1. Comme toi, j’ai été frappée par l’intelligence de ce roman, par Defred et ses paradoxes et par la plume d’Atwood. Je n’ai pas encore vu la série…Je vais certainement lire d’autres récits de cette écrivaine canadienne!

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  2. Pour ma part je n’ai pas du tout aimé ce roman et je n’ai pas vu la version télévisuelle. Je n’ai trouvé aucune trace de féminisme dans cette dystopie et la plume de l’auteure n’a rien d’extraordinaire. Comme j’étais à contre courant de l’opinion majoritaire qui semble crier au génie, j’ai retenté l’expérience en essayant de lire le nouveau roman de Atwood, C’est le cœur qui lâche en premier… et bien c’est ma patience qui a lâché en premier et très très vite : roman abandonné et plus aucune velléité vers cette auteure 😉

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    1. Comme dans toute dystopie, il ne s’agit pas ici de parler de ce que pourrait devenir le monde, mais de ce qu’il est déjà, en passant à la loupe ses travers : ici, l’autrice dénonce le rôle toujours relégué au second plan des femmes, assujetties à leur mari puis à leur commandant, cantonnées aux tâches domestiques et à la reproduction, elle dénonce aussi l’objétisation des corps des femmes qui ne leur appartiennent plus. Ce roman est selon moi féministe car révélateur des excès et des injustices du patriarcat : c’est le sujet même du roman.

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  3. Attiré par ceux qui criaient au génie, je me suis également plongé dans ce livre, et je dois avouer que j’en suis ressorti avec un avis plus que réservé. L’auteur a une voix, c’est certain, mais son livre est mal construit, sans rythme, décousu. Son propos est confus (Atwood a d’ailleurs dénoncé les tentatives de récupération par les intégristes féministes américaines). Ce n’est pas vraiment un livre féministe, mais plutôt un livre dont les protagonistes sont des femmes.
    Au final, on a une impression mitigée d’un sous-1984, sans le génie précurseur et la force de l’original, pour un livre qui, s’il est basé sur une idée intrigante, ne prend jamais le lecteur aux tripes et finalement ne convainc jamais.
    Une bonne idée, une absence de trame, un univers intéressant mais au final peu crédible et portant peu voire pas de sens.
    A tester si vous cherchez un livre différent, mais il risque bien de vous tomber des mains…

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