L’Origine des autres de Toni Morrison

Ce mois-ci est sorti en France le dernier livre de Toni Morrison, L’Origine des autres, livre sur lequel, comme s’en doutent celles et ceux qui connaissent mon amour pour cette écrivaine, je me suis jetée avec avidité. Il s’agit d’un essai réunissant 6 conférences prononcées par l’autrice à l’Université de Harvard, au printemps 2016, autour de la « littérature de l’appartenance ». Elle y analyse les différents procédés du racisme et du colorisme en s’appuyant sur l’Histoire et d’éprouvants récits d’esclaves, mais aussi sur la littérature américaine et même sa propre expérience pour dénoncer les images collectives de « l’Autre » construites par la société. Elle revient d’ailleurs sur la genèse de quelques uns de ses romans, notamment Paradis et Beloved. Une nouvelle fois, Toni Morrison nous propose un discours d’une grande acuité, d’une grande lucidité sur la terrible question du racisme, aujourd’hui encore ordinaire, et nous présente des clés pour mieux saisir son œuvre et sa volonté de discréditer l’obsession malsaine de la couleur de la peau. Un texte déjà indispensable.

Au printemps 2016, Barack Obama entame la dernière année de son second mandat avec une cote de popularité en hausse, la question des brutalités policières est au premier plan du débat national, les Ministres de la justice ont ouverts différentes enquêtes sur le racisme systématique des services de police, le spectre de Donald Trump est encore loin d’être encore menaçant. C’est dans ce contexte que Toni Morrison a donné une série de 6 conférences à l’Université de Harvard, abordant avec la finesse et la détermination qu’on lui connaît la question du racisme aux États-Unis. Aujourd’hui, ce texte qui aborde la politique identitaire américaine du racisme prend une toute autre dimension d’importance.

Toni Morrison y aborde la question de la création sociale et culturelle de « l’Autre », de l’étranger, dans l’histoire et la littérature. Les 6 conférences suivent une démonstration logique :

1- Embellir l’esclavage
2- Être ou devenir étranger
3- L’obsession de la couleur
4- Configuration de la noirceur
5- Raconter l’Autre
6- La Patrie de l’étranger

Toni Morrison aborde les prémisses de la construction de « l’Autre », en s’appuyant sur des documents médicaux et des journaux d’esclavagistes datant de la période esclavagiste américaine, expliquant les procédés mis en place pour déshumaniser les Noir·e·s et justifier l’esclavage. Elle évoque cette période au travers des récits d’esclaves, violents et insoutenables, inversant les arguments de l’époque, dénonçant le caractère inhumain et sadique des esclavagistes et leurs arguments fallacieux. Toni Morrison présente également les différents arguments du racisme qui associe l’étranger au danger. Là aussi, le schéma de la peur est inversé : la peur n’est pas du côté des Blanc·che·s, mais bien des Noir·e·s, comme l’atteste les différents lynchages pendant la période ségrégationniste. Elle analyse aussi l’association de l’Autre à la couleur de la peau, rappelant que les esclaves d’Amérique n’était pas tou·te·s noir·e·s (comme elle l’a déjà fait dans son roman Un Don) : on trouvait aussi des indien·ne·s d’Amériques mais aussi des Blanc·che·s homosexuel·le·s.

Toni Morrison revient sur la construction de l’Autre dans la littérature. Elle explique par exemple les tentatives d’embellissement de l’esclavage dans le classique La Case de l’oncle Tom de Harriet Beecher Stowe, roman écrit par une Blanche pour les Blanc·che·s. Elle revient également sur les différentes représentations des Noir·e·s dans la littérature du XXe siècle, notamment sous la plume de grands noms de la littérature américaine, comme Faulkner ou Hemingway. Elle dénonce les « raccourcis narratifs » du colorisme et évoque sa volonté de dénoncer ces représentations racistes évidemment, mais aussi de s’affranchir de la nécessité de mentionner la couleur de la peau de ses personnages. C’était notamment sa volonté pour son roman Home : elle a souhaité effacer la couleur des personnages, la taire à dessein, mais a cédé à son éditeur qui l’a contrainte au contraire. Aujourd’hui, elle revendique cette volonté de ne plus mentionner explicitement la couleur de la peau de ses personnages afin de délivrer les lecteurs et les lectrices de la représentation malheureusement collective et raciste des Noir·e·s.

Mon effort peut ne pas être admiré ni jugé intéressant par d’autres auteurs noirs. Après des décennies de lutte pour écrire des récits puissants décrivant des personnages résolument noirs, ils peuvent se demander si je ne suis pas engagée dans un blanchissage littéraire. Je ne le suis pas. Et je ne demande pas à ce que l’on me rejoigne dans mon effort. Mais je suis bien décidée à neutraliser le racisme mesquin, à anéantir et à discréditer l’obsession ordinaire, facile et accessible de la couleur, qui rappelle l’esclavage lui-même.

Enfin, Toni Morrison donne dans ces conférences des clés pour mieux appréhender son œuvre. Elle revient notamment sur la genèse de Paradis et de Beloved. Elle explique ses motivations pour écrire la ville de Ruby de Paradis, ville fictive fondée par et pour les Noir·e·s : elle cherche ainsi à « neutraliser » et « théâtraliser » la race pour dénoncer son caractère absurde. Elle revient également sur ses motivations pour écrire Beloved, s’inspirant de l’histoire vraie de Margaret Garner, une ancienne esclave qui a tué son enfant pour lui éviter l’esclavage. Elle fait un parallèle entre son roman et ses partis pris esthétiques et narratifs, et la biographie de la Margaret Garner historique écrite par Steven Weisenburger.

Pour finir, elle aborde la question plus générale de l’extranéité, des frontières (qu’elles soient réelles ou métaphoriques), de la citoyenneté en abordant les courants de migrations actuels, avec autant de sagacité et d’humanité, et s’appuie pour ce faire sur le roman de Camara Laye, Le Regard du roi.

Ce court essai (à peine une centaine de pages) relève d’une analyse fine et percutante de la question de l’altérité et de l’appartenance, démontrant et dénonçant les différents mécanismes socio-culturels du racisme et du colorisme. J’ai énormément appris sur cette construction de l’image de « l’Autre », et pris pleinement conscience de la représentation édulcorée de l’esclavagisme dans la culture, en parfaite contradiction avec les récits d’esclaves cités par Toni Morrison qui sont absolument glaçants. J’ai également saisi le caractère insidieux du racisme, toujours ordinaire, toujours inhumain, dans nos sociétés occidentales. Elle livre un discours franc et corrosif qu’on prend de plein fouet, violent, bouleversant, passionnant. Un livre qui change notre regard sur des questions fondamentales du rapport de soi à « l’Autre ». J’ai vraiment le sentiment que ce livre m’a améliorée, humainement parlant, qu’il a affûté mon regard critique de lectrice et je ne lirai plus de la même manière une certaine littérature américaine. Un essai à lire et relire, évidemment, d’autant que dans ces 6 conférences, Toni Morrison déploie une verve et une éloquence toujours plus efficaces, toujours plus virulentes, toujours plus sagaces.

Anne

L’Origine des autres, Toni Morrison, traduit par Christine Laferrière, Chritian Bourgois Éditeur, 2018, 13€

Publicités

6 commentaires

  1. Je suis en train de le lire (de le picorer plutôt, un texte après l’autre, crayon en main…). L’analyse de Toni Morrison est à la fois tellement évidente et tellement fine ! Je regrette de ne pas avoir lu son oeuvre, sinon Sula qui m’a peu marquée…

    Aimé par 1 personne

    1. Il n’est jamais trop tard pour la lire (et trop tôt pour regretter de ne pas l’avoir lue) ! Je te conseille d’y retourner avec Le Chant de Salomon, sans doute l’un des plus beaux romans que j’ai lu, qui est très dense mais aussi plus facile à lire que Beloved (un récit littéralement en miettes, mais inévitable si l’on veut appréhender pleinement l’œuvre de Toni Morrison). L’Origine des autres donne aussi très envie de lire Paradis, que je n’ai pas lu mais que j’ai évidemment acheté ce week-end…

      Aimé par 2 personnes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s