Middlemarch de George Eliot

Avec Middlemarch, je poursuis ma lecture des grands classiques de la littérature anglaise écrits par des femmes. George Eliot, de son vrai nom Mary Ann Evans, élabore en 1871 une œuvre monumentale, dressant un tableau foisonnant et ambitieux de son époque. Considéré comme l’un des grands chefs-d’œuvre victoriens, Middlemarch est sous-titré « Étude de la vie de Province » : l’autrice y retrace la vie d’une ville provinciale anglaise fictive, entre 1829 et 1832, racontant des tranches de vie d’une foule de personnages de tous âges, issus des différentes classes sociales, mettant en parallèle leurs petites histoires avec la grande Histoire. Pas de drames colossaux ici, ni de grandes envolées romanesques, juste l’essentiel : les événements qui marquent la vie de chacun, qu’ils soient personnels ou collectifs, la vie, la mort, l’argent, le pouvoir, l’amour, narrés avec un souci du détail et un réalisme minutieux. Un grand classique très érudit qui s’inscrit dans la veine réaliste du XIXe siècle.

Difficile de proposer un résumé de l’intrigue tant elle est multiple et vaste, faite de nombreux enjeux aussi bien narratifs qu’esthétiques. Middlemarch est une ville fictive, située dans les Midlands en Angleterre. George Eliot nous raconte l’histoire de ses habitants, de ses notables, de ses honnêtes gens et des autres un peu moins honnêtes, des jeunes, des veillard·e·s, des hommes, des femmes, des aristocrates, des petit·e·s bourgeois·e·s, des travailleu·euse·s, des pieux·ses, des vaniteux·ses, etc. L’ambition de George Eliot est de peindre un tableau réaliste d’une ville anglaise de Province, au début du XIXe siècle. Pour cela, elle multiplie les personnages et les intrigues, mêlant histoires d’amour et jeux de pouvoir d’une petite ville en parallèle à la grande Histoire, évoquant la mort de George IV et la montée sur le trône du Duc de Clarence, ainsi que le Reform Act de 1932.

Bien que l’autrice axe son récit sur quelques familles, comme les Brook, les Garth, les Vincy ou encore les Featherstone, aucun personnage ne semble pourvu d’un statut de héros ou de héroïne, aucun personnage ne se voit auréolé d’un charisme spécifique. Les personnages du roman sont traités comme le cadre, de manière parfaitement réaliste, avec un souci du détail remarquable. Certains personnages sont davantage mis en avant, sans pour autant être à l’origine d’exploits particuliers : il y a Dorothea Brooke, une belle et pieuse jeune femme ambitieuse qui fera un mariage désastreux, Tertius Lydgate, un jeune médecin talentueux qui se concentre sur un audacieux travail de recherches, Fred Vincy, une jeune homme arriviste et dépensier qui devra se faire violence pour se racheter une conduite, Will Ladislaw, jeune homme bohème et idéaliste, mais aussi Nicholas Bulstrode, riche banquier très pieux au passé sordide, ou encore Arthur Brooke, l’oncle peu perspicace de Dorothea aux grandes ambitions politiques, etc. Ces nombreux personnages sont décrits avec beaucoup de justesse et force de détails : George Eliot dresse des portraits aussi bien physiques que psychologiques de manière très lucide et très fine, dévoilant qualités et défauts avec subtilité, dénonçant des mentalités forgées par les conditions, si ce n’est les conditionnements sociaux. À travers cette vaste galerie de portraits, l’autrice peint un tableau vivant et sophistiqué de son époque.

Pour ce faire, George Eliot aborde différentes tranches de vie, évoquant des moments universels, comme le mariage ou la mort, en les traitant sous un angle personnel, mettant en valeur les espoirs et désespoirs de chacun et chacune. Différents thèmes sont traités avec le même souci du détail, l’autrice faisant la part belle à la condition des femmes durant la période victorienne, femmes dont le destin et le bonheur dépendent irrémédiablement de l’homme qu’elles épousent. Cet assujettissement des femmes au mariage est ici dénoncé, de même que la soumission des femmes aux hommes. Le personnage de Dorothea, femme brillante qui se distingue de la femme victorienne par sa piété excessive et sa passion pour le dessin technique, témoigne de l’injustice des conditions des femmes qui dépendent du bon vouloir de leur époux, son mari étant trop vaniteux pour accepter l’intelligence et l’enthousiasme de sa femme pour ses travaux. De même, le personnage de Mary Garth, une jeune femme humble au physique banal vient casser les stéréotypes de l’idéal féminin en étant parfaitement aimable. Néanmoins, George Eliot nous donne également à voir des mariages heureux, dans un souci de réalisme affiché.

Outre la condition des femmes autour desquelles les intrigues amoureuses tournent, Middlemarch est aussi le théâtre d’intrigues politiques et de jeux de pouvoir, dans le cadre public des conseils municipaux par exemple, mais aussi dans un cadre plus privé, avec des jeux de chantage, de menace, d’héritages incertains qui viennent donner un peu de piment aux destins de personnages ordinaires. George Eliot dénonce alors les faux-semblants et l’hypocrisie sociale, critiquant les impératifs du paraître, l’asservissement aux qu’en-dira-t-on et le conservatisme de ses personnages. Elle montre ce qu’on voit dernière les fenêtres fermés des belles maisons des braves gens, impartiale avec ses personnages, tous à la fois admirables et médiocres. Sur près de 1000 pages, George Eliot dépeint avec précision et souvent beaucoup d’érudition cette ville de Middlemarch et la vie de ses habitants, des souhaits et des rêves aussi variés qu’ordinaires, abordant des sujets et des thèmes divers, façonnant une étude quasiment sociologique de la vie anglaise provinciale des années 1830. Middlemarch s’inscrit parfaitement dans la tradition des grands romans réalistes, avec une ambition de globalité, fourmillant, bavard, minutieux.

édition originale de Middlemarch en 8 volumes

Il s’agit d’un roman très classique, aussi bien dans sa forme que dans son fond, l’exemple typique des romans très fouillés qu’on adore étudier, mais dont la lecture peut parfois s’essouffler à force de détails et de classicisme. J’ai lu la traduction de M-J. M (je n’ai malheureusement que les initiales du traducteur ou de la traductrice) pour l’édition Calmann Lévy de 1890, que l’on trouve en version numérique gratuite facilement, mais qui parfois peut manquer de dynamisme. Il existe une autre traduction bien plus récente, celle de Sylvère Monod, qu’on trouve chez Folio, peut-être plus dynamique. J’avoue que cette lecture ne m’a pas particulièrement happée : j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de longueurs et l’abondance de détails m’a semblé parfois redondante, bien que parfaitement légitime compte tenu de l’ambition de George Eliot. De plus, si des personnages se détachent, nous avons vu qu’aucun n’est réellement charismatique, aussi, aucun ne m’a paru particulièrement attachant en dépit d’une dimension psychologique très développée : aussi, les intrigues très ordinaires ont-elles peiné à me tenir en haleine, bien que ce ne soit pas l’objet du roman. Finalement, l’étude sociologique l’emporte sur le romanesque, jamais éclatant, toujours entre deux teintes. L’érudition, la connaissance et la méticulosité qui font le style de George Eliot sont assurément les grandes qualités de ce grand roman, mais paradoxalement, le soin apporté à chaque thème, à chaque lieu, à chaque personnage, à chaque enjeu du roman est ce qui m’a lassé au fil de ces quelques 1000 pages. Le roman est initialement paru en 8 volumes, et je pense que j’aurais dû lire chaque partie (chacune ayant d’ailleurs une unité propre) sur le principe du feuilleton, intercalant entre chacune d’autres lectures. Néanmoins, je ne saurais trop vous conseiller de vous pencher sur ce classique anglais trop méconnu en France et d’une grande qualité.

Anne

Middlemarch, George Eliot, traduit M-J. M, Calmann Lévy, 1890

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