Avez-vous déjà lu… un poème non-contraint de Georges Perec ?

Georges Perec est connu et reconnu comme LE magicien des contraintes : il fonde son œuvre sur les contraintes formelles (comme le lipogramme ou les monovocalismes), littéraires, mathématiques et même spatio-temporelles (comme dans Les Lieux) variant les formules, systèmes et autres manières élaborées de façonner un texte. Nous sommes souvent revenus ici sur les tours de force de notre OuLiPien favori, mettant en valeur la contrainte comme le moteur d’une littérature à la fois ludique et expérimentale, comme le point de départ d’une œuvre malicieuse et complexe, lumineuse et torturée. Car derrière le sourire pétillant et le regard amusé du bonhomme, se cache un génie aujourd’hui indéniable, un regard profond et personnel sur la littérature. La contrainte est aussi ce qui a permis à Perec d’arriver à la poésie. Il en a publié assez tardivement, avec La Clôture et autres poèmes (dont nous vous parlions ici), des poèmes hétérogrammatiques, des trompe-l’œil, un palindrome spectaculaire et Un Poème, sans contrainte. Le premier. Et puis, un an plus tard, en 1981, Perec publie un dernier livre avant de nous quitter. Un poème de 28 vers libres…

Je n’envisage pas pour l’instant d’écrire de la poésie autrement qu’en m’imposant de telle contraintes. […] L’intense difficulté que pose ce genre de production et la patience qu’il faut pour parvenir à aligner, par exemple, onze « vers » de onze lettres chacun ne me semblent rien comparées à la terreur que serait pour moi d’écrire « de la poésie » librement. Mais peut-être oserai-je un jour le faire.

Ainsi se confiait George Perec en 1979 dans un entretien avec Jean-Marie Le Sidaner, affichant sa « terreur » d’écrire de la poésie non-contrainte. Cependant, une commande d’Emmanuel Hocquard pour une publication aux Éditions Orange Export Ltd. permis à Perec de franchir le pas. La commande autorisait le vers libre et avait pour origine la restitution d’expériences du haschich, ce qui aida sans doute cette « libération ». Le poème se compose de 28 vers s’étalant sur 5 pages, dans une composition très moderne faisant la part belle aux blancs.

Cet ultime poème, marginal dans l’œuvre perecquienne par son absence de contraintes, est une sorte d’ode au temps et à l’histoire de la littérature. Perec y fait divers clins d’œil aux grands poètes français. Il reprend par exemple les thèmes baudelairiens de l’éphémère et de l’éternel, questionnant le temps et mêlant les contraires. Il fait aussi état d’une « pliure », présente dans l’édition originale à travers quelques feuilles pliées par l’auteur lui-même, comme un clin d’œil à Mallarmé et son Livre-Éventail. Et puis bien sûr, il est difficile de ne pas penser à Rimbaud avec le choix du titre du poème qui vient clore l’œuvre magistrale de Perec, L’Éternité, qu’il a retrouvée le 3 mars 1982.

Voici le texte intégral dont la publication numérique ne rend pas hommage, mais qui permet néanmoins d’apprécier cette poésie hermétique d’une beauté libérée.

Venue de L’imperceptible
convexité de l’œil
– ce par quoi on sait que la terre est ronde –
l’éternité est circulaire
mais plate

 

le coussin est (montagne) érosion
le tapis pénéplaine

il n’y a plus de déchirure
dans l’espace ni dans le moi

: le monde avant qu’il ne se
plisse, une ondulation d’herbes
entre l’est et l’ouest

 

Une ligne imaginaire va parcourir
ce balancement oblique

on sait que les eaux
s’y partageraient s’il y avait
de l’eau

mais il y a seulement
cette soif de pliure

 

des silhouettes se superposent

le long de cette arête fictive
immobiles dans leur mouvement

chaque instant est persistance et mémoire

 

l’horizon dans son absence
est une hésitation émoussée

la préfiguration tremblante
du corral
où se tapit sa catastrophe

Anne

L’Éternité, Georges Perec, extrait d’Œuvres des Éditions de La Pléiade, 2017, 125€

8 commentaires

    1. C’est personnellement mon Perec préféré, je me prépare à le relire bientôt. Mais ce roman est tout sauf un texte non-contraint, il est construit de manière très méticuleuse, suivant des contraintes formelles très précises. Perec a considéré la coupe d’un immeuble quadrillé en 100 cases représentant les pièces de l’immeuble auquel Perec consacre un chapitre ; le passage d’une case/pièce/chapitre à l’autre suit alors l’algorithme du cavalier. De plus, il a également établie plusieurs grilles pour déterminer les thèmes/mots/styles de chaque case/pièce/chapitre. En fait, ce roman comporte tellement de contraintes qu’il existe même un « cahier des charges de La Vie mode d’emploi » avec toutes les fiches de travail de Perec. Ce qui est magique, c’est qu’effectivement, les contraintes ne se voient pas à la lecture qui donne juste l’impression d’un immense puzzle narratif. J’en parlerai sur le blog quand je l’aurai relu, en espérant vous donner alors envie de retenter l’expérience 🙂

      Aimé par 2 personnes

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