Vers le Phare de Virginia Woolf

Roman résolument moderne, déstabilisant dans son traitement narratif, libéré des contraintes traditionnelles de psychologie des personnages, Vers le Phare de Virginia Woolf déconstruit toutes nos attentes et tous nos réflexes de lecteurs et de lectrices pour nous offrir une expérience unique d’introspection, un regard profond sur la littérature, la philosophie, la poésie, l’existence elle-même. Roman du non-événement, du temps qui passe, des pensées qui nous assaillent, des tensions sociales du quotidien, des micro-drames et des micro-bonheurs qui font la vie, ce énième chef-d’œuvre woolfien évoque l’expérience subjective de l’observation, la force du regard qui fait la vie. Comme toujours avec Virginia Woolf, je me sens grandie de cette lecture, je me sens humainement plus lucide et plus sensible, je me sens littéralement améliorée. La magie Virginia Woolf qui a l’étrange pouvoir de nous transformer…

Le récit s’ouvre sur la promesse de Mrs Ramsay à l’un de ses fils, James, d’aller le lendemain au Phare, le Phare toujours écrit avec une majuscule pour éclairer le fil du texte, élément structurant indéniable qui sert de fil conducteur à une narration qui s’émancipe des règles d’usage. Autant dire que nous autres, lecteurs et lectrices, avons bien besoin de ce Phare pour pénétrer ce texte à l’entrée pour la moins nébuleuse ! Considéré comme LE chef-d’œuvre de Virginia Woolf (il faut bien en choisir un), Vers le Phare est un texte a priori difficile à lire. Il m’aura fallu lutter, m’agacer, m’énerver, relire des passages, revenir en arrière pour enfin me laisser entraîner par le courant sinueux des pensées des personnages, par ce flux des consciences qui m’ont emmenée au cœur d’une poésie sensible, d’une acuité remarquable, d’une beauté à couper le souffle. Ce texte est simplement beau à pleurer, pour peu qu’on lâche prise et qu’on l’accueille dénué·e de tout ce que l’on attend de la littérature.

Le roman est composé de trois chapitres, le premier « La Fenêtre » et le dernier « Le Phare » se font écho, celui du milieu « Le Temps passe » sert de lien, d’entracte, de parenthèse : Virignia Woolf parlait de « deux blocs reliés par un couloir ». L’ensemble du récit se déroule au même endroit, dans une maison de vacances sur l’Île de Skye, en Écosse, et s’étale sur 10 ans, au début du XXe siècle. Dans le premier chapitre, Mr et Mrs Ramsay y passe leur été, avec leurs huit enfants et quelques amis, à la veille de la Première Guerre mondiale ; dans le dernier, ce qui reste de ces personnages y retournent, dix ans plus tard. Le chapitre central rend compte de la maison inhabitée pendant toutes ces années, quand personne n’est là pour la voir vieillir, à l’abri de la fureur de la guerre. Ce passage est de la poésie pure, sur la fuite du temps, le silence des hommes. Plusieurs événements violents qui accablent la famille Ramsay y sont brièvement mentionnés, entre crochets, ce qui rajoute à leur force. Le temps, thème si cher à l’autrice, est évidemment au cœur du récit, et se joue également sur la relation des personnages au lieu, qu’ils vont redécouvrir dix ans plus tard, mais aussi aux souvenirs, aux pensées.

Car l’élément le plus singulier et le plus envahissant du récit est, plus que dans les autres romans de Virginia Woolf, le flux de la pensée des personnages qui se racontent à travers leur vie intérieure, leur conscience, leurs réflexions, leurs pensées parasites, les accidents de leurs pensées, les images mentales qui surgissent de nulle part, leurs observations, leurs contemplations, leur imagination… Dès les premières pages, le récit s’axe autour de l’intériorité des personnages, rapportant leurs pensées, sautant d’un personnage à l’autre sans prendre la peine de les introduire avec les principes narratifs traditionnels, perdant le lecteur et la lectrice dans un dédale de pensées où l’on finit néanmoins à se retrouver. Peu à peu, les personnages et les (micro)événements se définissent à travers le regard des autres. « La Fenêtre » relate une soirée estivale dans cette maison de vacances, où la rayonnante Mrs Ramsay, vestige de la femme victorienne, maîtresse de maison charismatique par sa beauté lumineuse, attire tous les regards. De même, le brillant philosophe Mr Ramsay est porté aux nues par les convives, malgré son autorité tyrannique. Au-delà des relations parentales de ces hôtes aux valeurs traditionnelles, toutes les relations sociales mondaines sont convoquées, avec leurs protocoles et leurs tensions qui trouvent leur paroxysme dans la scène du dîner, notamment à travers le regard critique de Lily Briscoe, artiste-peintre qui s’attache à s’émanciper et à afficher son indépendance. Elle plante un chevalet dehors et s’efforce de peindre le paysage, harcelée de pensées parasites : peindre, en tant que femme, demeure une lutte, même dix ans plus tard, dans « Le Phare » qui relate une matinée de vacances où Mr Ramsay et ses enfants vont enfin aller au Phare.

Avec ces partis pris radicaux, Virginia Woolf tente, tout comme son personnage Lily Briscoe, de s’émanciper d’une représentation traditionnelle de la littérature, privilégiant l’introspection philosophique à l’intrigue. Elle saisit, de manière parfaitement impressionniste, des moments existentiels brefs, moments qui vont trouver un sens dans l’écho qu’ils portent en eux, devenant symptomatiques de toute l’existence. Le regard de chacun·e et de tou·te·s tend à proposer une représentation non plus de ce qui est vu, des événements et des objets, mais de celles et ceux qui portent un regard chargé de pensées multiples et complexes, émancipées des règles de la logique et du réel.

J’ai lu l’édition de Folio, traduite, préfacée et richement annotée par l’universitaire Françoise Pellan, édition qui aiguille le texte et dont les notes m’ont été très utiles pour comprendre plusieurs allusions qui m’ont apparues obscures. Vers le Phare est le roman le plus autobiographique de Virginia Woolf, qui s’est en effet inspirée de son enfance auprès de ses parents, modèles de Mr et Mrs Ramsay, tous deux issus de la haute société anglaise. Elle s’est nourrie de ses vacances à St Ives, de sa baie, des jardins menant à la mer et évidemment, du Phare de Godrevy, dont on retrouve de nombreux détails dans le roman. De même, elle fait de nombreuses allusions biographiques à ses parents, à ses frères et sœurs. Dans cette perspective, Virginia Woolf dépeint la force du regard, chargé de son lot de pensées, d’impressions, de sensibilités, mais aussi de souvenirs, les souvenirs des personnages, mais aussi de l’autrice dont le texte semble exorciser des fantômes souterrains. Le temps est ainsi exploré sous toutes ses facettes, dans sa dimension ponctuelle, vive, présente, dans l’espoir exaltant de l’avenir, avec cette expédition au Phare qu’on attend impatiemment ou qu’on redoute, et dans le flou saisissant du temps passé dont la mémoire impressionniste est l’humble garant.

Anne

Vers le Phare, Virginia Woolf, traduit par Françoise Pellan, 1996, 6€

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9 commentaires

  1. Que ce roman est difficile ! Ma première lecture à été un calvaire.

    J’ai commencé à le comprendre à la deuxième lecture. Peut-être l’apprecierai -je vraiment à compter de la troisième…

    Mais vois me rendez l’envie de le lire. Merci.

    Aimé par 1 personne

    1. J’ai aussi trouvé que les 50 premières pages étaient ardues : j’ai cru abandonné, mais je me suis refusée à ne pas finir un Virginia Woolf, pour finalement me laisser séduire par cette écriture si sensible. J’espère que votre 3e lecture saura vous envoûter enfin ! En tout cas, je suis ravie de vous donner envie d’y retourner 🙂

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  2. Ton expression est remarquable! Et invite indubitablement à la lecture de ce livre même si la narration difficile freine un peu… Néanmoins, ta chronique m’a convaincue et j’ajoute ce roman à ma liste de lectures prochaines…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup 🙂 La narration est difficile dans les (50) premières pages, mais une fois qu’on se familiarise avec les personnages, le lieu, l’écriture, tout devient bien plus fluide et là, on se régale ! J’espère que le roman te plaira autant qu’à moi !

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