Stone Junction de Jim Dodge

J’ai découvert récemment Stone Junction paru en 1990 aux États-Unis, seulement traduit en 2008 en français par Nicolas Richard, roman encensé par l’illustre Thomas Pynchon qui dit à son propos : « Lire Stone Junction, c’est participer à une fête ininterrompue en l’honneur de tout ce qui compte ». Et effectivement, ce roman est une « fête », un récit jubilatoire, intelligent, malin, inattendu, fin et désopilant, profond et métaphysique, une « fête ininterrompue », sans temps morts, une « fête » où la contemplation est mise au même rang que l’action et, où, nourri d’un intertexte riche et d’une spiritualité certaine, Jim Dodge transporte ses lecteurs et ses lectrices dans un monde à la fois authentique et surnaturel, où la dimension fantastique vient s’inviter dans un univers terrien, encré dans la nature sauvage, élémentaire et secrète du monde et des humains, de manière subtile et vraisemblable. On y trouve effectivement « ce qui compte », un réseau d’entraide, des marginaux hauts en couleur et incroyablement attachants, l’explicable et l’inexplicable, la science et la magie, les forces et les faiblesses, l’humour, la poésie, l’amour, la folie et la liberté. Un énorme coup de cœur !

Le récit de Stone Junction commence le 15 mars 1966, jour de la naissance de son personnage principal, Daniel Pearse, né d’une mère de 16 ans pupille dans un foyer de jeunes filles, et d’un père inconnu. Mais alors que tous les ingrédients d’un drame social classique se mettent en place, l’auteur nous dresse le portrait d’une mère adolescente bien loin des stéréotypes d’usage : si Annalee est tombée si jeune enceinte, c’est parce qu’elle a aimé plusieurs hommes, qu’elle a couché avec eux, et qu’elle a aimé ça. Tout simplement. Le jour de la naissance de son fils, elle s’enfuit avec lui et se fait prendre en stop par Smiling Jack, le « camionneur chantant », qui va prendre la jeune fugitive et son bébé sous son aile, les hébergeant gracieusement dans un vieux ranch gagné aux cartes. En échange, Annalee est chargée de « planquer » occasionnellement quelques membres de l’AMO, l’Alliance des magiciens et outlaws, une société secrète de marginaux séditieux définie en ces termes : « une alliance historique de criminels, d’inadaptés, d’anarchistes, de chamans, de mystiques de la terre, de romanichels, de magiciens, de scientifiques fêlés, de rêveurs et autres individus sociologiquement marginaux ».

Déscolarisé, Daniel va grandir auprès de sa mère, une femme libre et débrouillarde, habile et romantique, qui va apprendre à son fils à s’épanouir auprès d’une nature riche et sauvage, à s’instruire et s’exprimer librement, à être curieux et malin. Ici, la marginalité est dépeinte avec humanité et authenticité, loin des représentations de bonheur capitaliste et conditionné, loin des pressions de compétition, de réussite, de profit. Au contraire, les valeurs mises en avant relèvent de l’entraide, du partage, de la générosité, de l’ingéniosité, de la curiosité, de la spiritualité, dans de grands espaces sauvages, arides ou glacés, dans une nature abondante et hospitalière. Daniel grandira aussi auprès des membres de l’AMO, rencontrant tour à tour des personnages hauts en couleurs, comme l’austère Wild Bill, le désopilant Mott Stocker et la chimiste Tante Charmaine, l’accueillant Bad Bobby Sloane, le redoutable Willie the Clic ou encore Volta, ancien prestidigitateur à la tête de l’AMO… Daniel sera initié à la médiatisation et aux drogues, au crochetage, au poker, à l’art du déguisement et à l’invisibilité. Ces apprentissages lui permettront de projeter le vol d’un énigmatique diamant sphérique, mais aussi de chercher des réponses à de nombreuses questions, notamment concernant la tragédie qui a prématurément emporté sa mère.

Roman initiatique, roman d’aventures, roman d’espionnage, mais surtout, roman de chevalerie moderne, Stone Junction apparaît comme une réécriture du cycle arthurien et de la quête du Graal, avec un Volta-Arthur vieillissant, une table ronde en forme d’étoile, des néo-chevaliers aux pouvoirs atypiques, des objets magiques et un Daniel-Galaad, le plus jeune de tous et le seul à pouvoir regarder à l’intérieur du Graal. Dans ce récit palpitant, Jim Dodge dépeint un idéal existentiel à mille lieues des modèles sociauxmodernes, s’inscrivant dans la contre-culture américaine, alors sur son déclin au moment de l’écriture du roman, prônant un retour vers la nature, la terre et l’essence de chaque chose, posant un regard animiste sur le monde, à la manière des Amérindiens ou de Jim Harrison. Il en découle une spiritualité certaine et un rapport au monde élémentaire, avec la terre, l’air, l’eau, le feu, auxquels l’auteur consacre chaque chapitre, éléments traités non pas selon leur antagonisme, mais selon leur complémentarité. Il en résulte le récit d’une vie dans la lumière et dans l’ombre, dans la vérité et dans les secrets, solaire et lunaire.

L’enfance chaleureuse et lumineuse laisse ainsi place à l’ombre, aux doutes, aux incertitudes, avec de nombreuses références à la Lune qui amène avec elle tout un réseau thématique et symbolique : la nuit, la magie, la folie, le surnaturel. La dimension fantastique du récit, bien que spectaculaire, s’avère finalement discrète, le propos étant ailleurs. On observe effectivement un glissement tout en finesse vers des éléments surnaturels, comme le résultat d’une science occulte, parfaitement vraisemblable. Ainsi, la terre dans sa dimension la plus triviale coexiste avec une forme de mysticisme, le naturel avec le surnaturel, l’authenticité avec le romanesque. Cette jonction d’antagonismes engendre une errance métaphysique, soulevant des questions existentielles inattendues et nous entrainant vers une fin déstabilisante, d’une beauté certaine, pour peu qu’on se donne la peine de glisser avec le personnage vers ce surnaturel miraculeux et de s’abstraire des lois rationnelles et physiques qui prévalent dans notre diégèse.

Car il s’agit d’un roman ! « Ce livre est une œuvre de fiction.
DE FICTION.
Pensez le contraire à vos risques et périls », ainsi nous met en garde l’auteur, avec amusement, en guise de prologue ! Le roman est un genre littéraire mal défini, un genre ouvert, dans lequel on peut finalement tout se permettre, même si la plupart se contente de reproduire notre diégèse. Jim Dodge se permet alors de jouer avec notre horizon d’attente, nos réflexes conditionnés de lecture, il mélange les genres, les tons, se nourrit d’un intertexte varié, oscille entre une narration de l’action et une narration de la contemplation, entre efficacité et poésie, entre rythme et pause, insère des éléments déterminants inopinément, met en scène une galerie de personnages carnavalesques, clowns navigant dans un monde aux limites incomprises, à la fois rocambolesques et criants de vérité, à la fois êtres d’encre et êtres humains ! Ces personnages insurgés participent à cette ode à la liberté que nous chante Jim Dodge, un petit air contestataire qui trouve son écho dans la démarche même de l’écrivain et ses partis pris radicaux. Parce que cette ode à la liberté va de paire avec celle à la différence, à la marginalité, à la révolte, et surtout, une ode à la folie.

Anne

Stone Junction, Jim Dodge, traduit par Nicolas Richard, Super 8 Éditions, 2017, 22€

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