Lumikko de Pasi Ilmari Jääskeläinen

Pasi Ilmari Jääskeläinen est un auteur de littérature fantastique parmi les plus fameux de Finlande dont la réputation commence à s’étendre peu à peu au-delà des frontières de son pays. Lumikko, son premier roman publié en Finlande en 2006, est paru l’année dernière aux Éditions de l’Ogre – qui, semble-t-il, sont en train de devenir maîtresses dans l’art de dégotter des textes aussi inventifs que fascinants – dans la traduction française de Martin Carayol. J’ai découvert ce roman car cette jeune maison d’édition commence sérieusement à me faire de l’œil et je me penche de plus en plus sur son catalogue plus qu’alléchant. Lumikko est sorti en poche récemment, le premier poche des Éditions de l’Ogre, aux Éditions 10/18 (tant qu’à faire !), aussi, me suis-je laissée tenter par ce qui m’avait tout l’air d’un bon polar aux accents fantastiques autour des thèmes de l’écriture et de la lecture. Et évidemment, ce texte est bien plus qu’un bon polar aux accents fantastiques autour des thèmes de l’écriture et de la lecture ! Il s’agit davantage d’un roman jouant avec les codes génériques littéraires, confrontant la mythologie pittoresque finnoise à une mythologie plus moderne mais tout aussi fantasmagorique, sinon fantasmé : celle de l’écrivain·e, mais aussi de son lectorat que l’auteur décline avec une ironie aussi inattendue que délectable. Une très agréable surprise !

Lumikko est le nom d’une écrivaine superstar de la littérature jeunesse, Laura Lumikko, autrice de la série de romans à succès du Bourg-aux-Monstres qui reprend les figures traditionnelles de la mythologie finnoise. Le récit se déroule dans le village où Laura Lumikko vit, une petite bourgade finlandaise pittoresque, avec ses statues de trolls et de lutins, enorgueillie du succès international d’une de ses habitantes, mais aussi de 9 autres écrivaines et écrivains à succès. Comment une si petite commune peut-elle abriter tant de talents ? Grâce à Laura Lumikko, évidemment ! En plus d’être la brillante autrice pour la jeunesse que tout le monde adule, elle est aussi une excellente faiseuse d’écrivaines et d’écrivains, fondatrice de la Société littéraire de Jäniksenselkä. Cette société comporte depuis des années 9 membres, recrutés dans l’enfance, devenus alors d’éminentes personnalités littéraires. Laura Lumikko a promis de former 10 écrivain·e·s, le dixième talent prometteur n’ayant pas encore été découvert.

C’est dans ce contexte littéraire que nous allons suivre le parcours d’Ella Milana, une jeune enseignante de lettres vacataire, autrice d’un mémoire sur l’œuvre de Laura Lumikko, mais aussi d’une nouvelle publiée dans le journal communal, en remplacement dans le village de Jäniksenselkä, hébergée par ses parents. Plusieurs éléments viennent perturber la vie de cette jeune femme, à commencer par la découverte d’anomalies dans un livre emprunté à la bibliothèque locale : certains passages de Crime et Châtiment de Dostoïevski sont en effet modifiés, réécrits. À cette étrangeté éditoriale s’ajoute un grand chambardement dans la vie d’Ella : Laura Lumikko a aimé sa nouvelle et souhaite faire d’Ella le dixième membre de la Société littéraire de Jäniksenselkä ! S’ensuit un nouveau coup de théâtre : le soir de l’intronisation de notre héroïne qui accueille tout le gratin communal, Laura Lumikko disparaît, au sens propre du terme, sous les yeux de l’assistance. Ella intègre néanmoins la Société littéraire, sans pouvoir prétendre à la formation de Laura Lumikko, mais accédant aux étranges rituels du groupe pour enquêter sur les nombreux secrets qui entourent l’écrivaine disparue.

Car si l’enquête est l’élément indissociable du polar, on peut dire ici que Pasi Ilmari Jääskeläinen s’amuse à en abuser, l’intrigue principale se subdivisant en quantités d’enjeux mettant en jeu, justement, les codes de différents genres littéraires. Ainsi, notre personnage principal sera amené à enquêter sur différents éléments, de la disparition de Laura Lumikko (qui est étonnement très vite évincée) à la source d’inspiration des autres membres de la Société, en passant par un énigmatique ancien dixième membre de la même Société, et une foule d’étrangetés secondaires comme la multiplicité de chiens errants dans le village, une étrange menace dans les jardins, de loufoques cartographes mythologiques ou encore une voiture abandonnée au fond des bois. Un peu trop de mystères dans ce roman pour un faire un polar totalement honnête ! Et pour cause ! Le propos du texte est bien autre : toute cette effervescence narrative est surtout l’occasion de questionner la figure de l’écrivain·e aujourd’hui, de la décliner sous toutes ses facettes, des caprices de diva à la question du plagiat, en passant par l’amateurisme, le syndrome de l’imposteur ou encore l’acte d’écrire en lui-même.

Différents genres littéraires sont représentés, chacun des membres de la Société ayant sa spécialité, ces mêmes genres que Pasi Ilmari Jääskeläinen s’amuse à mêler, brouillant les pistes et déjouant malicieusement l’horizon d’attente de ses propres lecteurs et lectrices. Ce roman polymorphe est ainsi à la fois initiatique, intimiste, fantastique, policier, thriller psychologique, etc. Aussi, est-il bourré de fausses pistes qui viennent également interroger le statut du lecteur et de la lectrice. Le lectorat se voit d’ailleurs décliné de manière quasi-sociologique, du grand public aux fans inconditionnels, en passant par les universitaires ou encore le lecteur et la lectrice extradiégétiques (c’est-à-dire nous autres qui lisons Lumikko). La « peste des livres », élément fantastique dans le roman, est d’ailleurs selon moi une métaphore de l’acte de lecture qui influe sur le sens originel du texte, comme autant de bactéries venant altérer l’intention première de l’auteur ou de l’autrice.

En questionnant ainsi les différents acteurs et actrices de la littérature, Pasi Ilmari Jääskeläinen fait un parallèle intéressant entre deux mythologies. D’une part, il fait la part belle à la mythologie finnoise, avec le Bourg-aux-Monstres de Laura Lumikko, mais aussi l’autre bourg-aux-monstres, avec son décor carte-postale et ses personnages retors : la commune de Jäniksenselkä et ses jardins décorés de statues de trolls ou de gnomes ! Il s’agit d’un terrain fertile pour un imaginaire merveilleux, mais aussi inquiétant, quand la nuit tombe sur ces créatures de pierre qui se parent d’ombres menaçantes. D’ailleurs, la narration joue avec les nerfs des lecteurs et des lectrices, beaucoup d’épisodes étant narrés à la nuit tombée, derrière les fenêtres (mal) fermées d’un village pas si innocent, théâtre d’oppressantes comédies. D’autre part, Pasi Ilmari Jääskeläinen nous parle de la figure de l’écrivain·e à succès, figure adulée, auréolée, sinon déifiée, intouchable et pleinement fantasmée. De la même manière, l’auteur casse ici ce mythe moderne, montrant l’envers du décor et s’interrogeant sur la pertinence des apports biographiques pour expliquer l’œuvre. Inversement, il interroge la pertinence de juger une personne en fonction seulement de son œuvre.

Outre l’intérêt de ces questionnements, la lecture de Lumikko m’a parue particulièrement addictive. Ce roman est très dense et la narration y est vive et rythmée. La plume de Pasi Ilmari Jääskeläinen est simple mais bigrement efficace (donc pas si simple que ça !). J’ai pris énormément de plaisir à lire ce roman très prenant que j’ai dévoré en quelques jours. C’est une lecture très réjouissante ! La multiplication des genres, des enjeux et des intrigues du roman, pourtant d’une fluidité remarquable, est un moyen pour l’auteur de nous balloter dans tous les sens sans jamais nous perdre : la lecture se fait tour à tour curieuse, oppressante, amusée, haletante, inquiétante… L’épilogue clôt le roman comme un condensé de la complexité générique de l’ensemble du texte, mêlant différents genres dans un style devenu ludique –le jeu est un élément diégétique et extradiégétique essentiel au roman – et rocambolesque, un style digne des meilleurs romans de littérature jeunesse dont Laura Lumikko s’est faite l’ambassadrice fictive, avec une vraie bonne chute à la Roald Dahl ! Absolument jubilatoire !

Anne

Lumikko, Pasi Ilmari Jääskeläinen, traduit par Martin Carayol, Éditions de l’Ogre, 2016, 25€, 9.99€ pour la version numérique

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9 commentaires

  1. J’ai déjà lu plusieurs livres de cette maison d’édition et je les ai jusqu’ici tous appréciés, mais je ne sais pas pourquoi j’avais laissé celui-ci de côté. En tout cas tu me donnes envie de m’y intéresser…

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, c’est une maison d’édition qu’il faut suivre de prêt, avec une ligne éditoriale très intéressante. C’est le 3e livre publié par l’Ogre que je lis, et je crois que je suis en train de tomber amoureuse 🙂 J’espère que Lumikko te plaira, c’est un excellent roman !

      Aimé par 2 personnes

      1. Ils ont traduit un auteur roumain classique, enfin mort, et je te conseille vraiment ce livre. Désolé je ne me souviens plus du nom de l’auteur ou bien du titre, je te laisse chercher 🙂

        Aimé par 1 personne

    1. Tout à fait, particulier et intéressant. Je m’attendais à un petit polar bien mené et j’ai été agréablement surprise par le propos du roman, tant et si bien qu’une fois ma lecture finie, j’aurais bien lu encore quelques pages pour rester dans cette drôle de ville de Jäniksenselkä ! Une chouette lecture 🙂

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