Love de Toni Morrison

Avec Love, paru en 2004, Toni Morrison nous parle d’amour. Et comme c’est Toni Morrison, elle nous parle d’une haine à la fois terrible et magnifique entre deux femmes, tout aussi terribles et magnifiques. Love met en scène une petite communauté dans la ville de Silk, station balnéaire agonisante, hantée par le souvenir de feu Bill Cosey, patriarche à la tête d’un hôtel renommé et d’une petite fortune. Dans ce roman, l’autrice afro-américaine décline une nouvelle fois les grands thèmes de son œuvre, mettant en parallèle les fantômes d’histoires individuelles pris dans les méandres de la grande Histoire, ici la période du mouvement des droits civiques luttant pour l’abolition de la ségrégation aux États-Unis. Un récit en miettes, comme ses deux personnages principaux, que le lecteur va devoir reconstituer comme un puzzle afin de découvrir ses fantômes et sa vérité. Une lecture éprouvante, comme toujours avec la Grande Toni, mais d’une rare puissance.

Le récit s’ouvre sur l’arrivé à Silk d’une femme à la beauté, et surtout à la jeunesse, arrogantes. Elle déambule dans les rues glacées de la commune, exhibant des jambes parfaites, mises en valeur par une mini-jupe et des bottes qu’elle ne quittera jamais – enfin presque. Elle cherche la maison des « dames Cosey », figures emblématiques de cette station balnéaire, héritières incertaines du charismatique Bill Cosey, ancien propriétaire de l’hôtel qui a été le plus prisé de la ville avant de sombrer dans un inéluctable déclin. Arrivée dans leur demeure, belle et imposante, elle rencontre au sous-sol Christine, au second étage Heed qui l’embauche en tant que dame de compagnie. C’est ainsi que Junior entre au service de ces deux femmes qui se haïssent profondément, deux femmes affublées d’une aura mystérieuse : si les deux ont le même âge, l’une est la petite-fille de Bill Cosey alors que l’autre est sa veuve. Une anomalie effroyable dont le récit va, par touches succinctes, décousues, brisées, nous révéler tous les secrets.

Comme beaucoup de romans de Toni Morrison, il s’agit d’un récit choral, porté par les voix entremêlées de nombreux personnages, tous témoins de quelques parcelles de la triste histoire de Christine et Heed. Au lecteur de rassembler les pièces du puzzle, à travers ces points de vue différents et des réminiscences brumeuses et incomplètes, des employés de Bill Cosey comme Vida ou L. aux intéressées elles-mêmes, en passant par son ami Sandler, employé à la conserverie locale. La chronologie est de ce fait en miettes, aussi dévastée que les « dames Cosey », anciennes amies d’enfance détruites par les adultes qui auraient dû les préserver. Le personnage de Junior vient alors perturber toute cette petite communauté, incarnant une jeunesse insolente, mais aussi faisant lien entre le passé et le présent, entre les morts et les vivants.

Passé et présent, morts et vivants s’entremêlent en effet dans ce récit qui met en parallèle l’histoire individuelle avec l’histoire collective. Avec pour toile de fond la fin de la période ségrégationniste aux États-Unis et la période de révolte incarnée par le Mouvement des droits civiques, Toni Morrison rappelle des événements et des noms marquants de l’histoire américaine, de Martin Luther King à Malcom X, en passant par le militant Medgar Evers et les nombreuses organisations de lutte pour les droits civiques, mentionnant des événements marquants de cette période, comme l’affaire Emmett Till, cet adolescent noir assassiné pour avoir parlé à une femme blanche. C’est le moment de saluer le remarquable travail de traduction et d’annotation de la traductrice Anne Wicke qui rend ce texte difficile et ces mentions précises de l’histoire des États-Unis parfaitement limpides. Alors que le pays connait une vague libératrice, Silk et l’hôtel de Bill Cosey sont toujours hantés par le spectre de l’esclavagisme et de la ségrégation, avec un patriarche enivré de pouvoir qui assoit sa domination sur les femmes qui l’entourent, de manière particulièrement monstrueuse, par le biais de violences insidieuses, rampantes comme le mal qui guide cet immonde et immoral salopard sûr de son bon droit.

Pour Christine et Heed, le présent n’existe pas : elles vivent sur les ruines du passé, un hôtel à l’abandon et des rancunes vivaces. La figure du fantôme apparaît de diverses façons. D’une part, le récit est hanté de fantômes métaphoriques, ceux des atrocités de l’Histoire, nous l’avons déjà vu, mais aussi celui des souvenirs, des amertumes, des haines, tenaces et inexorables, des vivants. Le spectre de Bill Cosey, cet homme puissant, charismatique et pervers, pèse également sur l’ensemble de la communauté, guidant les qu’en-dira-t-on des témoins, maintenant une haine intransigeante entre sa petite-fille et sa veuve, comme une ombre maléfique. D’autre part, ce roman s’inscrit également dans le réalisme-magique chère à l’autrice qui met en scène de vrais fantômes, des morts qui encore parlent et fredonnent, sinon chantent. Une voix d’outre-tombe encercle le récit et le ponctue, une voix d’abord sibylline, puis peu à peu lumineuse, elle devient sage et surtout vraie, porteuse de vérité. Cette voix est celle de L., dont le nom sombre mystérieusement dans l’oubli, L. qui a tout vu, en retrait, et qui s’est faite oublier dans l’ombre pour exercer en toute discrétion sa bienveillance, dans ce monde perverti. Et puis, il y a Junior, qui porte en elle la jeunesse, le renouveau, l’élan, Junior qui vit et aime furieusement, Junior qui fait le lien entre la vie et la mort, entre les vivantes et le mort, Junior qui va confronter Christine et Heed, pour le meilleur et pour le pire. Ce personnage est très ambigu, ni bon ni mauvais, ni bénéfique ni maléfique, ni ancien ni moderne, ni plein ni vide. Elle incarne une sorte de médium, ressentant les fantômes avec force, subissant l’emprise de « l’Homme » qui hante les lieux, subissant l’amour.

Étrange titre, d’ailleurs, que ce Love ! Un titre presque paradoxal pour un roman qui décline toutes les horreurs que l’amour inspire, et qui témoigne de l’amour dans son état le plus terrible, le plus ultime : la haine. Cette « haine si pure, si solennelle qu’elle en paraît belle, presque sacrée ». Ce n’est pas l’histoire de Bill Cosey que nous conte Toni Morrison, ce monstre dont l’intériorité nous est seulement dévoilée aux travers les terrifiantes confidences qu’il fait, intouchable, à son ami Sandler. Toni Morrison nous raconte les ravages qui a fait, les fruits de sa violence. À travers le fantôme de cet homme qui, en dépit de sa monstruosité, a su lui aussi aimer, mépriser, détester, Toni Morrison nous livre le portrait de plusieurs femmes seules et anéanties. Un roman bouleversant, porté par une narration chaotique, empreinte de secrets, de flous, de blessures. Un récit sombre et obscur, qui trouve sa lumière dans la vérité et le chant, une musicalité hachée, improvisée comme une partition jazz, faite de variations comme autant de points de vue pour un texte polyphonique profondément humain, et donc insaisissable.

Anne

Love, Toni Morrison, traduit par Anne Wicke, Éditions 10/18, 2008, 8.10€

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