Avez-vous déjà lu… le premier « livre-jeu » ?

Les « livres-jeux », aussi appelés « livres dont vous êtes le héros », ont connu leur apogée dans les années 1980 pour sombrer dans l’oubli la décennie suivante. Il s’agit de romans interactifs où le lecteur, tel un joueur de jeu de rôle, incarne le personnage principal du récit. Il influe directement sur la trame de l’histoire en faisant des choix personnels qui orientent le déroulé de son aventure. Le principe de ce type de roman est simple, il reprend la structure d’une arborescence : à la fin de chaque paragraphe, tous numérotés, le lecteur choisit la direction que prendra l’histoire parmi plusieurs possibilités ; il est ainsi invité à se rendre à tel ou tel paragraphe pour lire la suite de son aventure. Chaque paragraphe représente ainsi un embranchement, et les choix du héros autant de branches permettant au lecteur de construire sa propre version de l’histoire.

Ces romans naissent en Grande-Bretagne et sont pour la plupart édités dans la célèbre collection Fighting Fantasy. En France, ces livres sont édités chez Folio Junior, dans la collection « Un livre dont vous êtes le héros », parmi lesquels nous pouvons citer, pour les plus célèbres, Le Sorcier de la montagne de Feu de Steve Jackson et Ian Livingstone (également fondateurs de la collection Fighting Fantasy) Le Labyrinthe de la Mort de Ian Livingstone, ou encore Le Loup solitaire de Joe Denver. Ces romans s’inspirent principalement de la littérature fantastique ou heroic fantasy. Mais bien avant que ces livres-jeux remportent un si franc succès dans les années 1980, il est un bien surprenant précurseur qui mis en œuvre la première histoire « à votre façon »…

L’idée d’un livre permettant plusieurs lectures a été en tout premier lieu mentionnée en 1944 par l’auteur argentin Jorge Luis Borges, dans le recueil de nouvelles Fictions. Il est en effet question dans « Le Jardin aux sentiers qui bifurquent » d’un livre-labyrinthe fictif, dépourvu de sens si on le lit dans l’ordre des paragraphes mais qui recèle un sens caché si le lecteur trouve le bon ordre. À lui de se perdre dans les méandres des paragraphes pour découvrir cette œuvre dédaléenne. Il est également question dans « Examen de l’œuvre d’Herbert Quain », d’un livre, encore fictif, intitulé Avril mars et écrit par un auteur tout aussi fictif, Herbert Quain, qui possède neuf incipits différents.

Mais le tout premier récit permettant à son lecteur de choisir entre plusieurs possibilités le déroulé de l’histoire n’est écrit qu’en 1967, par un auteur français, oulipien évidemment : il s’agit du désopilant Raymond Queneau et de son ludique Conte à votre façon ! Ce conte est simple et court – il ne comporte que 21 paragraphes – et raconte l’histoire de trois petits pois de manière particulièrement fraîche et réjouissante, offrant tout un panel de déclinaisons ! Il ne s’agit pas à proprement parler d’un « livre dont vous êtes le héros » dans la mesure où le lecteur n’incarne pas l’un des petits pois, mais plutôt d’un « livre dont vous être le narrateur », ou, encore plus exaltant, d’un « livre dont vous être l’auteur ».

Je vous quitte donc en vous laissant vous amusez à façonner un conte à votre façon avec le texte intégral de Queneau ci-dessous !

UN CONTE A VOTRE FACON

1-Désirez-vous connaître l’histoire des trois alertes petits pois ?
Si oui, passez à 4.
Si non, passez à 2.

2-Préférez-vous celle des trois minces grands échalas ?
Si oui, passez à 16.
Si non, passez à 3.

3-Préférez-vous celle des trois moyens médiocres arbustes ?
Si oui, passez à 17.
Si non, passez à 21.

4-Il y avait une fois trois petits pois vêtus de vert qui dormaient gentiment dans leur cosse. Leur visage bien rond respirait par les trous de leurs narines et l’on entendait leur ronflement doux et harmonieux.
Si vous préférez une autre description, passez à 9.
Si celle-ci vous convient, passez à 5.

5-Ils ne rêvaient pas. Ces petits êtres en effet ne rêvent jamais.
Si vous préférez qu’ils rêvent passez à 6.
Si non, passez à 7.

6-Ils rêvaient. Ces petits être en effet rêvent toujours et leurs nuits sécrètent des songes charmants.
Si vous désirez connaître ces songes, passez à 11.
Si vous n’y tenez pas, vous passez à 7.

7-Leurs pieds mignons trempaient dans de chaudes chaussettes et ils portaient au lit des gants de velours noir.
Si vous préférez des gants d’une autre couleur, passez à 8.
Si cette couleur vous convient, passez à 10.

8-Ils portaient au lit des gants de velours bleu.
Si vous préférez des gants d’une autre couleur, passez à 7.
Si cette couleur vous convient, passez à 10.

9-Il y avait une fois trois petits pois qui roulaient leur bosse sur les grands chemins. Le soir venu, fatigués et las, ils s’endormirent très rapidement.
Si vous désirez connaître la suite, passez à 5.
Si non, passez à 21.

10-Tous les trois faisaient le même rêve, ils s’aimaient en effet tendrement et, en bons fiers trumeaux, songeaient toujours semblablement.
Si vous désirez connaître leur rêve, passez à 11.
Si non, passez à 12.

11-Ils rêvaient qu’ils allaient chercher leur soupe à la cantine populaire et qu’en ouvrant leur gamelle, ils découvraient que c’était de la soupe d’ers. D’horreur, ils s’éveillent.
Si vous voulez savoir pourquoi ils s’éveillent d’horreur, consulter le Larousse au mot « ers » et n’en parlons plus.
Si vous jugez inutile d’approfondir la question, passez à 12.

12-Opopoï ! S’écrient-ils en ouvrant les yeux. Opopoï ! Quel songe avons-nous enfanté là ? Mauvais présage dit le premier. Oui-da dit le second, c’est bien vrai, me voilà triste. Ne vous troublez pas ainsi, dit le troisième qui était le plus futé, il ne s’agit pas de s’émouvoir, mais de comprendre, bref, je m’en vais vous analyser ça.
Si vous désirez connaître tout de suite l’interprétation de ce songe,
Passez à 15.
Si vous souhaitez au contraire connaître les réactions des deux autres, passez à 13.

13-Tu nous la bailles belle, dit le premier. Depuis quand sais-tu analyser les songes ? Oui, depuis quand, ajouta le second ?
Si vous désirez aussi savoir depuis quand, passez à 14.
Si non, passez à 14 tout de même car vous ne le saurez pas plus.

14-Depuis quand ? s’écria le troisième. Est-ce que je sais moi ! Le fait est que je pratique la chose. Vous allez voir !
Si vous voulez aussi voir, passez à 15.
Si non, passez également à 15, car vous ne verrez rien.

15-Eh bien ! voyons, dirent ses frères. Votre ironie ne me plaît pas, répliqua l’autre, et vous ne saurez rien. D’ailleurs au cours de cette conversation d’un ton assez vif, votre sentiment d’horreur ne s’est-il pas estompé ? effacé même ? Alors à quoi bon remuer le bourbier de votre inconscient de papilionacées ? Allons plutôt nous laver à la fontaine et saluer ce gai matin dans l’hygiène et la sainte euphorie ! Aussitôt dit, aussitôt fait : les voilà qui se glissent hors de leur cosse, se laissent doucement rouler sur le sol et puis au petit trot gagnent joyeusement le théâtre de leurs ablutions.
Si vous désirez savoir ce qui se passe sur le théâtre de leurs ablutions, passez à 16.
Si vous ne le désirez pas, vous passez à 21.

16-Trois grands échalas les regardaient faire.
Si les trois grands échalas vous déplaisent, passez à 21.
S’ils vous conviennent, passez à 18.

17-Trois moyens médiocres arbustes les regardaient faire.
Si les trois moyens médiocres arbustes vous déplaisent, passez à 21.
S’ils vous conviennent, passez à 18.

18-Se voyant ainsi zyeutés, les trois alertes petits pois qui étaient fort pudiques s’ensauvèrent.
Si vous désirez savoir ce qu’ils firent ensuite, passez à 19.
Si vous ne le désirez pas, vous passez à 21.

19-Ils coururent bien fort pour regagner leur cosse et, refermant celle-ci derrière eux, s’y endormirent de nouveau.
Si vous désirez connaître la suite, passez à 20.
Si vous ne le désirez pas, vous passez à 21.

20-Il n’y a pas de suite, le conte est terminé.

21-Dans ce cas, le conte est également terminé.

Anne

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