Vernon Subutex 3 de Virginie Despentes

Avec le dernier opus de sa trilogie de la « contemporanéité », Vernon Subutex, Virginie Despentes clôt la symphonie polyphonique rock qu’elle a entamée avec maestria il y a déjà deux ans (vous pouvez jeter un œil à mes chroniques du tome 1 et du tome 2). Dans les volumes précédents, l’écrivaine dressait avec véhémence et mordant une galerie de portraits acérés de nos contemporains, du trader cocaïnomane à la musulmane pieuse, en passant par le fasciste aigri ou la sulfureuse ex-star du X, qui tous vont s’organiser autour d’un ancien disquaire à la rue, Vernon Subutex : ce dernier deviendra à la fin du tome 2 une sorte de « messie branleur », pour reprendre l’expression de l’auteure, « messie branleur » qui a le don de tous les faire danser dans un esprit de communion halluciné. En parallèle à cette peinture de notre société hypercontemporaine et hyperréaliste, Despentes met en place différents éléments narratifs disparates empruntés au polar, qui vont trouver leur convergence dans ce dernier volume, réglant les enjeux narratifs de cette grande fresque sociale du Paris d’aujourd’hui.

Si les premiers tomes de Vernon Subutex sont axés autour des individualités, mettant en avant les personnages et leur caractérisation et, en retrait, les éléments narratifs, le dernier tome de la trilogie fait la part belle à la communauté : au cœur de l’intrigue, on retrouve de nombreux personnages des tomes précédents regroupés autour de Subutex, comme une bande de potes ! L’amitié et ses aléas seront d’ailleurs développés, avec les coups de cœur et les coups de gueule inhérents à ce sentiment si particulier, décuplé par son aspect communautaire. En effet, au moment où nous quittions Subutex et sa bande en juin 2015, ils avaient quitté Paris et se réunissaient en camp, loin de leur confort urbain et de leurs habitudes 2.0, les membres du camp étant privés de tout moyen de communication. Un an plus tard, ces regroupements sont devenus l’occasion de rassemblements appelés « convergences », rassemblements centrés autour de Vernon Subutex, figure christique qui prend des allures de gourou, DJ qui a le don de transcender quiconque vient danser quand il mixe.

Ces « convergences » vont peu à peu se populariser de par la France, dans un réseau underground évidemment, rassemblant de plus en plus de happy few qui ont l’honneur de danser sur la musique de Vernon Subutex. Ces « convergences » vont permettre à Virginie Despentes de regrouper et ses personnages, alors éparpillés en Europe, de l’Allemagne à l’Espagne, et les différentes trames précédemment amorcées, réglant ainsi toutes les pistes narratives de la trilogie. On trouve quelques nouvelles têtes, comme Mariana, nouvelle petite-amie de Vernon, débrouillarde et connectée, Jésus, surfeur kényan d’une beauté saisissante, Solange, la gameuse radicalisée qui s’ennuie dans sa campagne, ou encore Max, l’opportuniste prêt-à-tout qui jouera un rôle non-négligeable.

Despentes parle avec justesse de la société moderne, elle l’aborde avec intransigeance, sans compromis : ses personnages sont justes, elle les met à nu, lève le voile sur leurs vices et leurs vertus, sur leurs forces et leurs faiblesses, sans jugement ni moralisation. Cette observation fine de nos contemporains est selon moi l’un des points forts de la trilogie Vernon Subutex, l’autre étant l’écriture de Despentes, son rythme, sa musicalité violente, son énergie crue. Je suis profondément admirative de la plume électrique et électrisante de cette écrivaine, écorchée vive, qui peint au couteau une société malade : elle abordera cette maladie sociale et ses tentatives de remèdes, les inégalités, la misère, la solitude, la détresse, le mal-être, et puis l’espoir, la solidarité, la communauté. Elle parle de Nuit Debout, mais aussi des attentats à Charlie Hebdo, au Bataclan, des blessures de tout un pays : il était difficile de faire l’impasse sur cette facette de notre société et Despentes aborde ses sujets avec intelligence et pertinence.

C’est pourquoi j’ai été déconcertée par la conclusion de cette fresque et des facilités narratives qui viennent mettre un point final à l’intrigue principale. Il semble que les personnages de Solange et Max, nouveaux venus dans le panorama social de l’univers subutexien, sont en fait des personnages-fonctions, comme on en trouve dans les fictions formatées, qui viendront dénouer un scénario qui finit par piétiner. Et c’est fort dommage ! En effet, si Despentes dépeint encore dans ce volume une société parfaitement ancrée dans le réel, elle écrit aussi un polar, avec son grand méchant redoutable et revanchard. Cette adhésion générique au roman noir engendre parfois l’usage de certaines ficelles qui peuvent s’avérer des cordes grossières, aussi quelques intrigues s’essoufflent, et j’ai trouvé certains choix narratifs trop faciles, trop évidents. J’avoue que j’ai été particulièrement dépitée devant la représentation de la « gameuse » qui serait un tireur d’élite de génie sous prétexte qu’elle explose les kevins à « Call of » ! Je sais bien qu’il s’agit surtout de montrer du doigt l’émergence du radicalisme rural et de la montée du FN dans nos campagnes. Mais accabler une nouvelle fois les-jeux-vidéo-qui-rendraient-violents, même ironiquement, non ! Pas de la part d’un esprit aussi fin ! Ce n’est pas vraisemblable, et j’ai trouvé que cette facilité narrative tranchait vraiment avec l’hyperréalisme du reste du récit.

De même, j’ai été assez déconcertée par la dimension fantastique apportée par touches discrètes, certes, mais aussi relativement improbables, en arrière-plan. L’élément fantastique est en lien avec le magnétisme inexplicable qui s’exerce sur les danseurs pendant les convergences, magnétisme expliqué par les ondes créées par Alex Bleach, célèbre chanteur de rock décédé, dont les bandes sont à l’origine des événements contés dans les trois romans. Ces ondes trouvent leur explication dans l’épilogue de la trilogie, épilogue qui prend des allures de récit d’anticipation, partant dans un délire mystico-politico-musical à la Dantec dans ses mauvais jours, révélant l’avenir des convergences et de la musique en elle-même, ultime acte de résistance, symbole de la liberté. Je ne suis pas certaine que la musique avait besoin de cet épilogue incongru pour trouver un hommage, la plume de Despentes, empreinte d’une musicalité survoltée et brute, y contribuant largement !

Bien que la trilogie Vernon Subutex s’achève pour moi sur une note peu enthousiaste, force est de reconnaître que j’ai dévoré ce troisième tome comme les deux autres, happée par le rythme électrique d’une écriture remarquable. Quel style ! Vraiment ! Virginie Despentes est une écrivaine que j’adore lire, assurément : elle signe ici une œuvre magistrale, profondément humaine, orchestrée avec intelligence et empathie, sans complaisance ni condescendance. Si le troisième tome me convainc moins que les deux autres, il est la dernière pierre essentielle d’un édifice dense, d’une polyphonie discordante, entre sordide et sublime, d’une chronique des temps ultramodernes, avec son lot de noirceurs, de tragédies, d’excès, d’infamies, d’espoirs et de désillusions. Aussi, je ne peux que vous conseiller de découvrir l’ensemble de la trilogie, une œuvre remarquable, un propos affuté, une ode sauvage à la liberté.

Anne

Vernon Subutex 3, Virginie Despentes, Grasset, 2017, 19.90€ (14.90€ pour la version numérique)

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