De sang-froid de Truman Capote

Avec De sang-froid, paru aux États-Unis en 1966, Truman Capote signe le premier ouvrage de narrative non-fiction, genre qui deviendra très populaire outre-Atlantique et qui commence à faire son apparition en France. J’ai découvert récemment ce genre hybride, qui s’inspire du journalisme d’investigation dans le fond et du roman dans la forme, avec Tokyo Vice de Jack Adelstein, texte qui m’a tenue en haleine plusieurs jours ; aussi, j’ai souhaité découvrir le récit considéré comme le pionnier du genre, et par la même, comme un roman-culte auréolé du titre de chef-d’œuvre : De sang-froid de Truman Capote. Et force est de reconnaître qu’avec ce texte, l’auteur réussit un véritable tour de force, impressionnant par sa précision documentaire, captivant par sa narration…

La narrative non-fiction s’inspire d’un fait divers, l’affaire Clutter, qui s’est déroulé dans le village de Holcomb, au Kansas, en 1959 : Truman Capote tombe sur un article relatant le meurtre de quatre membres de la famille Clutter dans leur maison, crime perpétré sans mobile apparent par deux petites frappes, Perry Smith et Dick Hickock. Il décide alors d’écrire un ouvrage relatant avec précision cette histoire, du dernier jour des victimes à celui de l’exécution des coupables. Pour cela, l’écrivain américain se lance dans un laborieux reportage qui durera 6 ans, se rendant à Holcomb afin de consulter les documents de l’enquête et de recueillir divers témoignages des habitants, des autorités locales, mais aussi des deux criminels qu’il interrogera dans leur cellule ! Le texte de Capote paraîtra dans un premier temps sous la forme d’un feuilleton dans le New Yorker, en 1965, puis, en volume l’année suivante, rencontrant immédiatement un succès formidable.

Il en résulte la toute première narrative non-fiction. Ce genre emprunte au journalisme le titanesque travail d’investigation engagé par l’auteur qui relate avec une minutie vertigineuse les éléments de cette affaire : de la dernière journée de chaque victime, en passant par la découverte des corps, par l’enquête qui piétine et les nombreux témoignages recueillis, la fuite des assassins et leur arrestation, sans oublier leur procès, leur condamnation et enfin, et c’est sur cet élément que l’ensemble du suspens repose, le mobile du quadruple meurtre ! En effet, contrairement au roman policier classique, le suspens ici ne repose ni sur le déroulé de l’enquête ni sur l’identité des coupables qui sont clairement identifiés dès le premier chapitre de l’ouvrage, par une construction parallèle faisant le lien entre les victimes et leurs bourreaux : dans ce chapitre, nous est contée la vieille du meurtre du point de vue de chacun des acteurs du drame. En termes de narration, De sang-froid renferme de nombreuses techniques empruntées au roman, ce qui lui donne d’ailleurs des allures indéniables de polar, si ce n’est que le texte raconte une histoire vraie de bout en bout. Le texte se lit d’ailleurs comme un roman, une narration chronologique avec ellipse, le meurtre en lui-même qui ne sera décrit qu’à la fin, soulageant enfin le lecteur de ses nombreuses interrogations, mais aussi avec de nombreux dialogues reconstitués apportant un dynamisme certain à l’ensemble.

Le roman est culte car, outre son caractère de pionnier, c’est un cas d’école, parfait du début à la fin. Le texte est composé de quatre parties égales, quatre chapitres suivant la chronologie de l’enquête : une mise en contexte avec la présentation des lieux et des personnages (victimes et assassins), l’enquête et ses difficultés avec la présentation des principaux enquêteurs, la traque et l’arrestation des assassins qui permet enfin une reconstitution du crime, et pour finir, l’emprisonnement des suspects, leur procès et leur mise à mort. Afin de retranscrire toute cette affaire, Truman Capote convoque de nombreux personnages secondaires, comme les habitants de Holcomb, les proches des victimes, mais aussi des assassins et des policiers en charge de l’enquête, sans oublier les nombreux acteurs du système judiciaires, juge, avocats, experts, psychiatres et médecins, journalistes, etc. Il en résulte un texte fourmillant de détails sur les lieux, les ambiances, les personnages, évidemment plus vrais que nature ! L’affaire en elle-même est alors prétexte à des représentations secondaires, comme le traumatisme de toute une communauté, celle de Holcomb, apeurée et méfiante depuis la tragédie, alors qu’elle était jusqu’alors ouverte et tranquille.

De sang-froid se lie comme un polar bien ficelé, en raison d’une narration et d’un sujet parfaitement maîtrisés, donnant au texte un aspect crédible, vraisemblable, humanisant profondément ses personnages. Et pour cause ! Ces personnages sont de vrais gens, non-manichéens par essence, avec leurs vices et leurs vertus ! Dans cette optique, le texte de Capote prend des allures de roman noir mettant sur un pied d’égalité, dans le traitement narratif, les bons et les méchants, sans volonté de jugement ou de moralisation. En raison de ce parti-pris journalistique, cette volonté de neutralité, l’ensemble du récit est absolument factuel, jamais Capote ne se fait juge des personnages ou des faits qu’il rapporte. Pour cela, il utilise une narration à la 3e personne, avec narrateur omniscient : il rend effectivement compte des pensées et ressentis des personnages, en s’appuyant sur de nombreux témoignages, des lettres, etc. Cependant, en dépit de cette volonté de neutralité, Capote insiste sur les lacunes du système judiciaire et pénitencier du Kansas, ainsi que sur les inégalités sociales américaines. Il ne s’agit pas de juger, mais de montrer, de questionner : à chaque lecteur d’émettre ses propres opinions.

Alvin Dewey

De cette manière, il existe autant de lectures de De sang-froid que ce livre a pu avoir de lecteurs, chacun y apportant son propre jugement par rapport à ses propres convictions. Il existe un scandale qui, récemment, à remis au cause la probité de l’écrivain : plusieurs impairs auraient été commis par l’enquêteur principal, impairs volontairement omis par Capote qui au contraire aurait forcé le trait héroïque du personnage en échange de quelques laissez-passer (ce qui a permis notamment à Capote de s’entretenir avec les deux inculpés). Alvin Dewey, l’enquêteur en question, est devenu l’un des policiers les plus célèbres et les plus respectés du Kansas, cependant, le portrait que Capote reste assez nuancé : c’est effectivement lui qui résout l’enquête, mais il est aussi montré sous un angle moins héroïque, avec ses doutes, ses déceptions, ses découragements, mais aussi son soulagement exalté au moment de l’arrestation des suspects. Capote montre comment cette enquête l’a obsédé, mettant en valeur l’investissement des enquêteurs, certes.

Dick Hickock et Perry Smith

Mais personnellement, j’ai été plus sensible au traitement que l’écrivain a réservé aux deux assassins, les humanisant de la même manière qu’il l’a fait avec les enquêteurs, mettant à contribution l’empathie des lecteurs à leur égard. J’ai trouvé que l’auteur concentrait réellement son propos autour de ces deux figures singulières, tantôt violentes et instables, tantôt drôles et touchantes : il a énormément axé son discours autour de la psychologie des assassins, deux jeunes marginaux, remontant dans leur passé et dépeignant leurs blessures personnelles, familiales et sociales, tentant d’expliquer ce qui les a poussés à ce quadruple meurtre au-delà de l’émotion générale suscitée par leur crime. Il mettra d’ailleurs en lumière les conclusions d’un expert psychiatre dans le dernier chapitre du livre. Aussi, si le texte se dit « factuel », Capote choisit de tourner les projecteurs vers des aspects discutables, sinon condamnables du système américain, notamment les systèmes judiciaire et pénitencier, questionnant implicitement certaines lacunes juridiques, la dureté des conditions des prisonniers, ou encore la pertinence de la peine de mort : il rappelle effectivement que mettre à mort des assassins, c’est aussi mettre à mort des vrais humains, des fils, des frères, des amis, des êtres faits de forces et de faiblesse. Aussi, on peut s’interroger sur la portée du titre, le sang-froid renvoyant davantage à la froideur et à l’aplomb qu’il aura fallu pour envoyer au gibet deux jeunes hommes impétueux et volcaniques.

Bien que ce texte soit très classique dans sa forme, il est remarquable par le travail d’investigation colossal fourni par l’auteur, mais aussi par son travail littéraire, son dynamisme et les effets de suspens de sa narration qui tiennent le lecteur en haleine du début à la fin du récit. De plus, la minutie du propos permet de rendre compte d’un univers complexe, montrant les turpitudes et les failles dissimulées derrière les fenêtres fermées d’une Amérique paranoïaque et violente, balayant des ambiances américaines rudes, froides, sèches ou poisseuses, du Mexique à l’Alaska, en passant par les couloirs des prisons du Kansas. L’affaire Clutter y est observée au microscope, avec son lot d’enjeux et d’implications socioculturelles, s’éloignant du rapport entre dégoût et fascination que le roman noir réserve habituellement à la figure du meurtrier pour témoigner de la complexité de l’humanité. Un chef-d’œuvre, à n’en pas douter : dès les premières pages, le lecteur est sensible au charisme du texte et sait qu’il a entre les mains une grande œuvre. Il suffit alors de se laisser happer par ce récit intelligent et obsédant, portrait glaçant d’une Amérique sombre et malade.

Je vous invite à lire également la chronique de Lola, du blog À l’horizon des mots, qui m’a fait découvrir la narrative non-fiction et m’a donné très envie de continuer l’exploration de ce genre hybride avec De sang-froid.

Anne

De sang-froid, Truman Capote, traduit par Raymond Girard, Folio, 1972, 9.30€

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2 réflexions sur “De sang-froid de Truman Capote

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