En lisant Ulysse – Chapitre 9 : Charybde et Scylla

Neuvième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Charybde et Scylla ». Leopold Bloom entre dans une bibliothèque, où Stephen Dedalus se lance dans des démonstrations de haute volée à propos de Shakespeare. L’occasion pour moi d’évoquer l’épaisseur d’une feuille de papier qui peut séparer un homme de la folie…

La peste et le choléra

Charybde et Scylla sont deux monstres marins, deux périls également mortels, au milieu desquels Ulysse devait mener son bateau en prenant garde de ne pas s’approcher de l’un ou de l’autre. Une sorte de numéro de funambule pour marin aventureux… Charybde et Scylla, ou la peste et le choléra, selon la formule plus courante en ce moment.

Du temps a passé entre ce chapitre et le précédent. Beaucoup plus que ce que mon programme initial d’un chapitre par semaine prévoyait ! La vie s’est engouffrée, à grands fracas, nous accaparant entièrement, Anne et moi.

Et puis il y a eu l’entre-deux tours de la présidentielle, avec ses injonctions, ses refus, et la formule à l’emporte-pièce, répétée jusqu’à la nausée, comme si de nausée nous manquions, assimilant les deux candidats à « la peste et au choléra ». Dire que j’étais stressé est un doux euphémisme, et je ne décolérais pas contre ceux qui mettaient les deux candidats au même niveau. Après tout, j’avais bien voté pour Chirac en 2002 sans pour autant adhérer à son programme, comme une immense majorité de Français, et nous y avons bien survécu. Je ne suis pas sûr que nous aurions pu nous remettre si aisément du fascisme. Assimiler le libéralisme le plus aveuglement déchaîné, qui augmente les inégalités et qui provoque la montée des populismes, au point culminant du populisme, qui entretient la peur, la haine et le rejet violent de toute forme de différence me paraît être une erreur inexcusable. Comme l’a parfaitement résumé un internaute, nous avons eu le choix « entre la peste et le choléra et Macron. »

A chacun d’entre nous, désormais que l’écueil est évité, de s’engager pour défendre la solidarité, la culture, et l’ouverture vers les autres, ne serait-ce que pour préparer un monde agréable à vivre pour mes deux filles.

Merci pour elles.

Le fantôme de Shakespeare

Dans ce chapitre, donc, Leopold Bloom reste en retrait alors que l’attention se focalise sur le jeune Stephen Dedalus. Celui-ci se lance dans une grande discussion à propos de Shakespeare, au cours de laquelle il tente d’expliquer son œuvre au regard de sa vie, et plus particulièrement de deux événements précis : la mort de son fils Hamnet et les infidélités de sa femme, Ann Shakespeare, née Hathaway. Très franchement, les passages sur la personnalité de Mme Shakespeare m’ennuient un peu, mais ce que Joyce fait dire à Stephen à propos d’Hamnet est passionnant…

Document d’archive consignant la date de l’enterrement d’Hamnet

Hamnet, seul fils de William Shakespeare, est mort à l’âge de 11 ans. Dedalus fait bien sûr un lien entre lui et le jeune prince danois inventé par l’auteur presque cinquante ans plus tard. Hamnet/Hamlet… On se rappelle qu’au début de la pièce, le fantôme du père d’Hamlet vient à sa rencontre pour lui dévoiler la vérité sur sa mort : il a été assassiné par Claudius, qui a aussi eu une relation adultère avec la reine. Ce qui amène Dedalus à se demander : « Qui est le roi Hamlet ? »

– La pièce commence. Dans l’ombre, un acteur s’avance, affublé d’une cotte de mailles dont quelque joyeux luron de la cour s’est débarrassé, un bel homme, à la voix de basse. C’est le fantôme, le roi, un roi qui n’est pas roi, et l’acteur est Shakespeare, qui a étudié Hamlet toutes les années de sa vie qui ne furent pas vanité, pour pouvoir jouer le rôle du spectre. Il adresse la parole à Burbage, le jeune acteur qui lui fait face, ayant traversé la nuée de l’outre-tombe, l’interpellant d’un nom :

Hamlet, je suis l’esprit de ton père.

lui enjoignant de l’écouter. C’est à un fils qu’il parle, le fils de son âme, le prince, le jeune Hamlet, et à son fils selon la chair. Hamnet Shakespeare, qui est mort à Stratford afin que son homonyme puisse vivre à jamais.

Shakespeare n’aurait donc pas seulement écrit cette pièce pour rendre hommage à son fils à travers un (quasi) homonyme, mais il a inversé les rôles : c’est lui-même qui endosse le costume du mort, alors que son fils revient à la vie pour se venger ! L’infidélité de la reine Gertrude faisant alors écho à celle d’Ann Shakespeare… Le théâtre est vu ici comme le lieu de tous les possibles, se faisant à la fois miroir de la vie mais aussi renversement de la réalité : un monde un peu à part, existant uniquement le temps de la durée de la pièce, mais dont le récit peut reprendre depuis le début, comme si rien ne s’était passé entre temps, à chaque représentation. On peut imaginer William Shakespeare, chaque soir, annonçant solennellement à un interlocuteur bien vivant « Hamlet, je suis l’esprit de ton père« , et, chaque soir, le temps d’une courte scène, trouvant peut-être un bref réconfort lorsqu’une disposition d’esprit particulière lui permettait de faire comme s’il croyait vraiment à ce qui était en train de se passer sur les planches. Faire comme si son fils était vivant. Faire comme si lui-même était vraiment mort et n’était plus qu’un pur esprit, capable de dialoguer avec lui. Faire en sorte qu’ Hamnet « puisse vivre à jamais » sous les traits d’Hamlet.

Réaction de Russell devant cette explication de Dedalus :

– Mais fouiner ainsi dans la vie privée d’un grand homme, commença Russell avec impatience. (…) Ça n’a d’intérêt que pour le registre paroissial. Je veux dire, nous avons les œuvres. Je veux dire, lorsque nous lisons la poésie du Roi Lear, que nous importe la manière dont le poète vivait ? Vivre, les serviteurs peuvent faire cela pour nous, a dit Villiers de l’Isle. Regarder par le trou de la serrure, s’introduire dans la loge, en quête du ragot du jour, l’intempérance du poète, les dettes du poète. Nous avons Le Roi Lear : et il est immortel.

La question est difficile : jusqu’à quel point expliquer l’œuvre par la vie de son auteur ? A partir de quel moment cesse-t-on de commenter l’œuvre pour tomber dans les ragots, dans le dévoilement de la vie intime de l’auteur ? Margaret Atwood pense que « S’intéresser à un écrivain parce qu’on aime son livre, c’est comme s’intéresser aux canards parce qu’on aime le foie gras. » Certes, cela a un côté absurde… D’un autre côté, considérer une œuvre comme étant indépendante de tout contexte est tout aussi absurde…

Deux écueils, également périlleux. Charybde et Scylla.

Dans le chapitre suivant, Haines dira à Buck Mulligan : « Shakespeare est le terrain de chasse favori de tous les esprits quelque peu déséquilibrés. » Puisque cet article est l’occasion d’évoquer le fragile équilibre entre deux écueils, impossible de ne pas parler de déséquilibres…

« L’épaisseur d’une feuille de papier me sépare de la folie…« 

J’aime beaucoup ce portrait de James Joyce : la ligne de l’horizon, visible au bout du champ, penche vers la gauche au lieu d’être horizontale ; l’auteur est pris en plongée, légèrement décadré ; le bandeau qu’il portait suite aux opérations de ses yeux lui barre le crâne ; il est en tenue décontractée ; il est assis, les mains sur les oreilles et les yeux fermés, comme s’il cherchait à se couper du monde ; les trois personnages du fond, non identifiables, semblent former une famille, ou du moins un groupe de personnes vivant en harmonie dans un cadre bucolique et oisif, et ils sont placés à la hauteur du crâne de Joyce ; par terre, l’herbe coupée d’un champ donne une impression de désordre, comme s’ils s’agissait d’herbes folles. Sur cette photographie, je lis deux histoires : Joyce se coupe du monde, ne voit pas le cadre harmonieux et paisible qui l’entoure, et est plongé dans une méditation que je ne peux m’empêcher de deviner douloureuse, à cause de son bandeau, de son visage fermé et du cadrage déséquilibré. Deuxième lecture : Joyce est dans la même situation de méditation douloureuse, mais au lieu de se couper tout à fait du monde, il pense à une famille, peut-être la sienne, qui semble en tous cas sortir se son crâne sur cette photo et représenter ses pensées presque à la manière des phylactères de bande dessinée.

Parmi les écueils souvent mentionnés à propos des livres de Joyce, ceux qui reviennent le plus souvent sont la complexité poussée à l’extrême de ses livres, son hermétisme, voire sa folie… Et encore, Ulysse n’est rien comparé à Finnegans Wake, voyez par exemple la première phrase de ce roman (traduite en « français » par Philippe Lavergne) :

erre-revie, pass’Evant notre Adame, d’erre rive en rêvière, nous recourante via Vico par chaise percée de recirculation vers Howth Castle et Environs.

Oui, la première phrase de Finnegans Wake commence sans majuscule. Oui, c’est comme ça, et il y a une raison bien précise. Et oui, elle est a priori illisible… Joyce, écrivain fou ? Certes, sa prose est malmenée au point d’être difficilement compréhensible, et c’est d’ailleurs une sorte de plaisir masochiste que j’éprouve à simplement décrypter certains passages pour y retrouver les informations essentielles qu’un auteur plus conventionnel, pour ne pas dire plus sain d’esprit, s’obligerait à rendre d’emblée évidentes. D’ailleurs, bien d’autres que moi se prêtent à ce jeu, et parfois de manière tout à fait réjouissante.

Cela dit, si certains passages m’ennuient à force d’hermétisme, j’y découvre toujours des pépites qui à elles seules valent l’effort de lecture. Ainsi, je trouve tout à fait admirable cette phrase décrivant l’attitude empressée de Monsieur Lyster à retrouver le père Dineen, car, si elle comprend de nombreuses erreurs syntaxiques, elle est pourtant absolument parfaite :

– Monsieur Lyster ! Le père Dineen veut…
– Oh! Le père Dineen ! Tout de suite.
De suite vite crissant de suite de suite il fut de suite parti.

Tiens, on fait même des T-shirts avec cette citation. C’est fou, non ?

La folie de la syntaxe au profit de l’expressivité. Ou, comme le dit Joyce à travers Stephen Dedalus dans ce chapitre, « un homme de génie ne fait pas d’erreurs. Ses erreurs sont volitionnelles et sont les portails de la découverte. »

Folie de la syntaxe, ou génie de l’écriture ?

Joyce a paraît-il un jour déclaré : « l’épaisseur d’une feuille de papier me sépare de la folie…« 

Bien sûr, cette phrase peut être entendue de deux manières différentes : soit Joyce sait qu’il est presque fou, peut-être au point de s’identifier à sa fille, qui souffrait réellement de graves problèmes mentaux, soit cette phrase est à prendre dans un sens moins littéral. Peut-être Joyce met-il à distance sa folie latente en la couchant sur le papier : c’est alors « l’épaisseur d’une feuille de papier » qui dresse une frontière ténue, mais bien nette, entre lui et la folie, c’est l’écriture qui, rendue folle, lui permet de conserver sa raison.

Pour un lecteur, c’est également cette épaisseur particulièrement ténue d’une feuille de papier qui le sépare de la folie que l’auteur y a couché. En somme, la folie d‘Ulysse est à la même distance de nous qu’elle ne l’était pour Joyce. Lorsqu’un lecteur trouve un livre qui l’obsède au point de le suivre pendant des années, ce livre en dit autant sur son auteur que sur son lecteur, sans jamais cependant appartenir tout à fait à l’un ou à l’autre…

Ulysse devait guider son bateau entre deux écueils, sans s’approcher de l’un ou de l’autre. Ulysse poursuit son existence de chef-d’œuvre, entre son auteur et ses lecteurs successifs, en prenant soin de toujours laisser une distance entre eux, ne serait-ce que celle d’une feuille de papier…

Ulysse, livre fou ? En tous cas, une folie de façade qui cache des trésors d’intelligence et de beauté. Joyce, écrivain fou ? Je ne saurais me prononcer sur ce sujet, car j’avoue ne pas vraiment m’intéresser à sa biographie. Et moi, suis-je totalement sain d’esprit ? Si je veux être un tant soit peu honnête, les œuvres qui me fascinent parlent toutes d’obsession, de vertige, de folie… En faire un inventaire raisonné ne ferait qu’attester de la perte de ma raison, aussi me contenterais-je de me rapporter à ce poème de Baudelaire, auquel je m’identifie en partie :

« La Voix »

Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait :  » La Terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
Te faire un appétit d’une égale grosseur.  »
Et l’autre :  » Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu !  »
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis :  » Oui ! douce voix !  » C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit :  » Garde tes songes :
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! « 

Baudelaire avait semble-t-il choisi de suivre pleinement la voie des rêveurs et des fous, au détriment de celle de la raison et de la sagesse. D’un tempérament plus prudent, j’essaie de cheminer quelque part au milieu…

Louis.

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