Soie d’Alessandro Baricco et Rébecca Dautremer

J’ai dernièrement découvert la plume d’Alessandro Baricco, auteur contemporain italien, à travers son « histoire », Soie, publiée dans un très bel ouvrage par les Éditions Tishina, spécialisées dans les romans illustrés pour adultes. Si je n’ai pas du tout été conquise par ce récit, force est de reconnaître que j’ai été, par contre, particulièrement sensible au remarquable travail des Éditions de Tishina ainsi qu’aux superbes illustrations signées Rébecca Dautremer. Le principe du roman illustré ajoute ici une valeur ajoutée indéniable au texte, le sublimant pleinement. Dans cette chronique, je vais donc concentrer mon propos autour de la beauté du livre et non de l’œuvre littéraire qu’elle contient, œuvre sur laquelle, je n’ai finalement pas grand-chose à dire tant elle m’a parue aussi facile qu’insignifiante.

Alessandro Baricco parle de son texte Soie en termes d’ « histoire » et non de roman. Effectivement, le style est dépouillé, le récit va à l’essentiel et le propos est pour le moins concis, sinon expéditif : c’est la énième histoire d’un homme marié qui trompe sa femme parce qu’il croyait que l’herbe était plus verte ailleurs… Rien de bien nouveau ou de bien excitant… Soie nous conte donc l’histoire d’Hervé Joncour, trentenaire qui vit au XIXe siècle à Lavilledieu en France avec sa femme. Son métier est pour le moins original : il achète en Afrique des vers à soie qu’il revend aux sériciculteurs locaux. L’intérêt du roman réside selon moi dans le travail documentaire apporté à cette branche peu commune de l’élevage, que j’ai trouvé intéressant et dont j’ignorais tout. Mais revenons à notre « histoire ». Les élevages de vers à soie locaux sont menacés de la pébrine (maladie des vers à soie) et Hervé Joncour fera plusieurs voyages au Japon pour ramener à ses clients des œufs sains. Ces voyages seront l’occasion d’une rencontre avec une culture autre, exotique et fascinante, qui connaîtra les affres de la guerre civile : notre héro y fera la rencontre d’une jeune femme mystérieuse et troublante avec laquelle il n’échangera que des regards brûlants, mais sera initié à une sensualité inédite et obsédante.

Si le style de l’auteur, élégamment traduit par Françoise Brun, est poétique et marqué par quelques images aussi délicates que la soie, le propos en lui-même n’a pas grand intérêt : les mentions du Japon du XIXe siècle recèlent quantités de clichés aussi grossiers qu’accablants : l’Orient mystérieux et impitoyable, l’exotisme précieux et chatoyant du Japon… Avec pour toile de fond ces stéréotypes orientaux, on découvre une énième histoire d’amour platonique, de désirs inassouvies, d’herbe plus verte… Bref, si Alessandro Baricco écrit dans un style agréable, il semblerait qu’il n’est pas grand-chose à dire et, si j’avais lu ce roman dans une autre édition, je l’aurais sans doute abandonné et oublié très rapidement… Mais l’objet-livre des Éditions Tishina est absolument magnifique !

En effet, le livre est de toute beauté. La jaquette est magnifique et se déplie en une très belle affiche d’une illustration de Rébecca Dautremer, la couverture est très douce, le titre y a été « tissé avec des fils de soie plein la tête », le grammage du papier est important : l’aspect tactile de l’ouvrage a de toute évidence été pensé pour procurer au lecteur une expérience de lecture sensorielle, sinon sensuelle. Et effectivement, l’objet est agréable à toucher, je me suis d’ailleurs surprise à la transporter de pièce en pièce pendant le temps de ma lecture alors que je n’ai absolument pas été fascinée par le texte, mais l’ouvrage est charismatique, assurément ! La mise en page est très aérée, presque aérienne, tout comme le choix de la police, large et équilibrée, le tout procurant un plaisir de lecture indéniable : je n’ai pas aimé ce roman, mais j’ai indubitablement aimé le lire, ce qui est chez moi une expérience de lecture inédite ! La maquette est signée Taï-Marc Le Thanh, auteur et graphiste qui a souvent collaboré avec l’illustratrice Rébecca Dautremer.

Rébecca Dautremer signe quant à elle les illustrations du livre qui sont d’une beauté à couper le souffle. Le choix de cette illustratrice pour Soie est presque une évidence : elle s’est effectivement distinguée par un style « japonisant », un trait précis et ciselé, ayant la particularité de travailler la gouache sur du papier aquarelle. Je suis évidemment très admirative du travail de cette artiste dont je vous ai déjà parlé dans mon article consacré aux différentes représentations du personnage d’Alice de Lewis Carroll. Rébecca Dautremer est une illustratrice qui a beaucoup travaillé dans l’édition jeunesse : si vous flânez de temps en temps dans les rayons jeunesse des librairies, certaines de ces œuvres vous ont forcément sauté aux yeux, comme Une bible ou Princesses oubliées ou inconnues, tant son style graphique est atypique et captivant !

Elle propose ici un travail d’une qualité certaine à travers de nombreuses illustrations. Pour dialoguer avec le texte, elle a choisi deux techniques picturales, deux styles graphiques très différents : d’une part, elle propose des compositions à la gouache, d’autre part, elle présente plusieurs croquis au crayon, comme des esquisses. Comme à son habitude, elle joue sur la profondeur de champs, les perspectives, les flous, les jeux d’ombres et de lumières, les textures, les couleurs ou le noir et blanc.

 

Elle propose une interprétation très forte de l’œuvre et très présente, tant en terme de quantité que de qualité : les illustrations sont très nombreuses et très charismatiques, écrasant ainsi le texte, beaucoup plus fade en raison d’un style sobre et d’une histoire insipide. Quand le texte piétine, les images explosent en couleurs et en mouvement, reprenant les motifs récurrents et signifiants du texte, comme celui des oiseaux, symbole d’harmonie dans le couple, mais aussi de liberté, utilisés par Rébecca Dautremer de manière métaphorique à plusieurs reprises, apportant un élan certain à l’ensemble de l’œuvre.

 

Contrairement à Alessandro Baricco, Rébecca Dautremer joue avec le temps, apportant comme nous l’avons vu un rythme, un entrain, une ardeur même à un texte plus timide, mais aussi des moments de pause, de langueur quand l’écrivain est quant à lui plus expéditif. La scène d’amour entre Hervé Joncour et une jeune japonaise inconnue, est un moment clé du récit, un moment assurément charnière, résumé en une phrase creuse par l’auteur : « Il l’aima pendant des heures, avec des gestes qu’il n’avait jamais faits, se laissant enseigner une lenteur qu’il ne connaissait pas ». Cette phrase est abondamment illustrée par la dessinatrice, par de nombreux croquis fugaces et érotiques, comme si elle-même enseignait la lenteur à l’écrivain, ici trop empressé, sinon trop paresseux ! Ainsi, si je trouve que le texte est en lui-même inconsistant, le dialogue avec Rébecca Dautremer le sublime assurément, et fonctionne parfaitement ! Je ne sais trop si je dois vous conseiller ce livre, tant il m’inspire des sentiments contradictoires, mais j’ai pris du plaisir à le lire, plaisir des yeux et plaisir tactile, mais aussi dans l’interprétation et la sublimation du texte par l’image. Le feuilleter serait donc insuffisant pour en saisir tout l’intérêt. À lire et à admirer, donc…

Anne

Soie, Alessandro Baricco, traduit par Françoise Brun, illustré par Rébecca Dautremer, Éditions Tishina, 2012, 27€

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4 réflexions sur “Soie d’Alessandro Baricco et Rébecca Dautremer

    • Moi non plus, je ne connaissais pas cette maison d’édition avant qu’on m’offre ce livre : on y trouve quelques travaux de Rébecca Dautremer et aussi une édition illustré du « Soleil des Scorta » de Laurent Gaudé. Je vais dorénavant la suivre car cet éditeur fait de toute évidence un très beau travail 🙂

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