Délivrances de Toni Morrison

« Ce n’est pas ma faute. » Ainsi commence Délivrances, le dernier roman de Toni Morrison paru en 2015, annonçant d’emblée le thème majeur du récit : la culpabilité, celle qui nous construit, celle qui nous détruit, celle dont on doit se libérer. Il s’agit donc des récits de multiples délivrances, bâtissant un roman très dur, violent et pessimiste. Pour cela, la grande Toni reprend les grands motifs qui ont façonné son œuvre depuis L’œil le plus bleu, principalement le racisme, l’enfance et la violence qu’elle subit, le tout porté par les voix de plusieurs personnages, majoritairement féminins. À travers une galerie de portraits, l’auteure afro-américaine fait un triste mais indéniable constat, mettant en exergue les plus grandes culpabilités qui modèlent nos existences : nous sommes coupables de nos parents et, comme ces derniers l’ont été de nous, nous seront coupables de nos enfants…

L’histoire qui nous est contée se déroule de nos jours, aux États-Unis. Nous suivons le personnage de Bride, une jeune femme sublime à la peau d’un noir intense, noirceur qu’elle a trainée comme un fardeau durant toute son enfance, qu’elle affiche aujourd’hui comme un éminent accessoire de beauté. Autour de Bride, gravitent de nombreux personnages qui seront pour la plupart narrateurs du récit : Sweetness, la mère « mulâtre » qui vit l’intense noirceur de sa fille comme une humiliation, comme sa croix, Brooklyn, la meilleure amie jalouse, hypocrite et manipulatrice, Booker, l’impénétrable et imprévisible petit-ami, Sofia, l’ex-taularde ravagée, Rain, l’enfant de la rue recueillie par une vieux couple de hippies, Queen, l’extravagante tante à la fois sorcière et bonne fée, etc. Bride croisent une foule de personnages qui s’avèreront entretenir avec l’enfance, la leur et/ou celle d’autres, un lien ambigu et douloureux, souvent particulièrement violent.

La parole est ici principalement donnée aux femmes, des femmes faillibles et combatives, souvent tourmentées, brisées, trainant nombre de fardeaux qu’elles s’efforcent de masquer, déployant pour cela des trésors d’imagination. Booker, le petit-ami de Bride, est le seul personnage masculin pleinement exploité, parce que comme ces dernières femmes, il est tourmenté, brisé et traine un terrible fardeau qu’il s’efforce de masquer au travers une personnalité discrète et taciturne. L’histoire de Bride nous est racontée au travers de nombreux sauts dans le temps, de la naissance à l’âge adulte, mais elle commence par sa rupture avec Booker qui la quitte sur une dispute a priori anodine : c’est le point de départ d’un renouveau pour la jeune femme. Vexée, humiliée, puis revancharde, elle va partir à la recherche de son ancien amant, ce qui va l’amener à quitter sa ville, son confort, son équilibre et ses refoulements.

De cette manière, Délivrances fait le récit d’une quête qui s’avérera plus profonde qu’elle n’y paraît. On suit ainsi le parcours de Bride, un parcours géographique qui lui fera quitter New-York et ses feux pour un hameau rudimentaire du nom de Whiskey. Pour cela, Bride passera par plusieurs lieux, s’enfonçant peu à peu dans les profondeurs de l’Amérique rurale, comme elle s’enfoncera peu à peu dans celles de son âme et de ses souvenirs. Car s’opère en parallèle à ce voyage géographique une plongée dans l’intériorité de Bride. Ce personnage nous est d’abord présenté par le biais de sa superficialité : la noirceur extrême de sa peau est mise en évidence, la définissant d’abord comme une honte puis, comme une fierté. En effet, Bride va mettre en valeur sa peau en portant des vêtements blancs, telle « une panthère dans la neige », jouant ainsi avec les représentations racistes, faussement mélioratives, « exotiques », de la femme animalisée pour être sublimée. Ce type de racisme est évidemment très pernicieux, et Bride a joué le jeu des Blancs pour être enfin belle et se détacher de l’image de la petite fille laide qu’elle pensait être. Elle est de plus directrice régionale dans une entreprise de cosmétiques : Bride est présentée comme un personnage superficiel, vaniteux et pour le moins futile. Elle est d’ailleurs peu attachante de prime abord. Mais sa quête de Booker va la conduire à une quête identitaire, sa quête de l’autre la pousse vers une quête d’elle-même, la rendant ainsi plus profonde, plus authentique et donc plus attachante aux yeux du lecteur.

Enfin, son voyage dans l’Amérique rurale doublée de son exploration intérieure est également mis en parallèle avec un dernier parcours, un voyage non plus spatial mais temporel. Il semblerait en effet que Bride remonte le temps en même temps qu’elle se rapproche de Booker, plongeant évidemment dans de douloureux souvenirs d’enfance, mais subissant aussi d’étranges et inexplicables changements physiques. Cette métamorphose a une portée évidemment métaphorique, en lien avec les réminiscences de Bride, mais elle est manifeste dans le roman, traitée comme un élément fantastique propre au réalisme magique qui a traversé toute l’œuvre de Toni Morrison. Le processus de délivrance passe ainsi par différentes étapes, intérieures et extérieures.

Délivrances est un roman dur à lire, non pas en raison de l’écriture très fluide et très lisible, traduite ici en français par Christine Laferrière, ni en raison d’une construction finalement assez linéaire, mais à cause d’un propos très violent sur l’enfance brisée, à travers quelques scènes insoutenables, et de nombreuses allusions à des viols d’enfants. De plus, si le roman est le récit d’expiations, de délivrances et donc d’espoir, ce dernier n’aura pas duré longtemps. L’excipit du roman, sublime, est en effet cruellement pessimiste, insistant sur le caractère inéluctable des sentiments de culpabilité qui nous assaillent, nous autres êtres humains : à jamais, nous serons coupables de nos parents, à jamais, nous serons coupables de nos enfants.

Écoute-moi. Tu es sur le point de découvrir les qualités qu’il faut, comment est le monde, comment il fonctionne et comment il change quand on est parent.
Bonne chance, et que Dieu aide l’enfant.

Le roman s’ouvre sur la plus belle dédicace du monde : « À Toi ». Toni Morrison nous dédie donc son dernier roman, à nous autres ses lecteurs, et pas n’importe lesquels : à chacun de nous, individuellement. Mais c’est aussi individuellement qu’elle nous interpelle à la toute fin de son roman, « Écoute-moi », nous mettant en garde et nous mettant face à une vérité universelle et cyclique de la parentalité : faillibles et imparfaits que nous sommes, nous allons abimer nos enfants, plus ou moins, comme nos parents nous ont abimés, plus ou moins. Cette dédicace « À Toi », si cordiale, prend alors des airs de « À ton tour », si tragique. Moi qui viens de donner naissance à mon second enfant, je fais forcément une réception très personnelle et très émotionnelle de ce texte ; j’ai simplement envie de dire ceci : Thanks Toni. I’ll do my best.

Anne

Délivrances, Toni Morrison, traduit par Christine Laferrière, 10/18, 2016, 7.10€

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