Edgar Allan Poe par Benjamin Lacombe

Benjamin Lacombe est une des figures majeures de l’illustration jeunesse contemporaine : il s’est illustré dès ses débuts, avec son projet de fin d’études, Cerise Griotte, publié chez Seuil Jeunesse en France et chez Walker Books aux États-Unis, ce qui lui a valu une consécration du New-York Times, rien que ça ! Depuis, il a signé nombre d’albums jeunesse et de BD, en tant qu’auteur et illustrateur, et expose régulièrement son travail de par le monde (je vous parle notamment de son travail sur le personnage d’Alice de Lewis Carroll dans cet article). Son style graphique est très reconnaissable, très précieux, entre gothique expressionniste et baroque foisonnant. L’influence des romantiques du XIXe, tant dans le style graphique que stylistique, ajoute à son œuvre un caractère singulier et délicat, empreint d’une noirceur mélancolique. Je suis très admirative de son travail et risque fort de vous en parler plus amplement, quand mes filles seront en âge de le lire. Depuis 2010, Benjamin Lacombe publie également des ouvrages à destination d’un public adulte, notamment Les Contes macabres qui nous intéressent, ouvrage richement illustré regroupant 8 nouvelles d’Edgar Allan Poe traduites par Charles Baudelaire.

Plus qu’un recueil de nouvelles, Les Contes macabres sont l’occasion d’une rencontre entre deux artistes qui ont plusieurs points communs : Edgar Allan Poe, figure majeure du romantisme américain, et Benjamin Lacombe, illustrateur contemporain de renom. En dépit des années les séparant, ces deux-là étaient assurément faits pour se rencontrer, comme le témoigne cette magnifique édition, publié en 2010 aux Éditions Soleil ! Cet ouvrage nous invite à un voyage dans un univers sombre, fantastique et mélancolique, tant dans le fond que la forme. Avant tout, le livre est assurément superbe et justifie pleinement son investissement, aussi bien pour les fans de Poe que pour ceux de Lacombe : textes et illustrations se répondent à merveille, jouant chacun de bizarreries inquiétantes et d’effets horrifiques assumés. Il en résulte un dialogue fascinant, Lacombe assumant de plus en plus, au fil des pages, des interprétations personnelles, empreintes de surréalisme, se libérant de l’image simplement illustrative pour proposer une lecture subjective, presque intime, des contes choisies.

Lettrine ouvrant la nouvelle Morella

Quant à l’objet en lui-même, il est très beau : un livre tout de noir, jusqu’à la tranche, rehaussé de quelques touches blanches et rouges. L’objet se veut sombre, funeste, voire mortifère. Un grand soin a été apporté à la mise en page, très aérée et confortable, avec de larges marges laissant la place à des illustrations, mise en page sublimée par une magnifique typo bien équilibrée, des lettrines et des culs-de-lampe (ornements placés en fin de nouvelle) très travaillées, une alternance fond blanc /écriture noire et fond noir/écriture blanche (ce qui est particulièrement élégant et plus confortable à la lecture que je ne l’aurais de prime abord pensé), des cadres sophistiqués, le tout reprenant l’esthétique sinistre et mortifère propres à la nouvelle fantastique telle que Poe l’a conçue, sur fond d’épouvantes et de folie. Tous ces détails donnent à cet ouvrage une dimension presque artisanale, comme une pièce qu’un ébéniste ou qu’un joaillier aurait ouvragée avec la finesse et la minutie propre à son art. Cette quantité de détails est symptomatique du style de Lacombe qui signe d’ailleurs la conception et la réalisation graphique du livre.

Cul-de-lampe qui vient clore la nouvelle Morella

Les Contes macabres regroupent 8 nouvelles d’Edgar Allan Poe, nouvelles archi-connues et traduites par Charles Baudelaire, rien que lui ! Si la traduction de Baudelaire n’est pas réputée pour sa fidélité aux textes de Poe, on lui pardonne volontiers ses libertés ! Je n’avais pas relu Poe depuis l’adolescence et, en relisant les 8 nouvelles du recueil, force est de reconnaître que la plume de Baudelaire écrase l’originale : on a clairement le sentiment de lire du Baudelaire pur et dur, tant son style est caractéristique. Les thèmes explorés par Poe ne sont pas non plus étrangers à ce sentiment de familiarité baudelairienne, les deux auteurs s’étant tous deux largement nourris de l’influence romantique : les questions du mal et de la beauté, de l’idéal inaccessible et de la fugacité du bonheur, de la mélancolie et de la violence sont largement développées par les deux auteurs. Les 8 nouvelles en question sont des classiques de la nouvelle fantastique : Bérénice, Le Chat noir, L’Île de la fée, Le Cœur révélateur, La Chute de la maison Usher, Le Portrait ovale, Morrella et Ligeia. À l’exception de L’Île de la fée, qui fait d’ailleurs exception dans l’ensemble de l’œuvre de Poe en raison de son caractère purement contemplatif, ces textes sont des nouvelles à chutes, chutes qui se veulent à la fois fantastiques et horrifiques. Pour cela, Poe s’emploie à construire un texte autour de cet effet final et saisissant, développant le cadre et les personnages autour dles thématiques récurrentes de la folie, la maladie, la mort, les ruines, la solitude, la mélancolie, le lyrisme, la noirceur… bref, les bon vieux thèmes romantiques ! On est ici en terrain connu, mais la lecture que propose Benjamin Lacombe, à travers ses nombreuses illustrations, apporte un plus indéniable à notre lecture.

Ces illustrations se nourrissent du romantisme noir de Poe et de Baudelaire, à travers des représentations stylisées des univers dépeints. Elles sont principalement en noir et blanc, parfois en sépia. La dernière nouvelle, Ligeia, donne cependant une place de choix au rouge et constitue, à mon avis, l’interprétation la plus violente et la plus métaphorique que le dessinateur fait de ces Contes macabres.

On sent également, dans les compositions de Lacombe, l’influence expressionniste, avec des perspectives déformantes, des jeux sur l’ombre et la lumière déréalisant le décor, des représentations symboliques, suscitant chez le lecteur une réception émotionnelle forte, presque dérangeante.

Cependant, cette inquiétante étrangeté est atténuée par un trait demeurant naïf, notamment dans la conception des visages, lunaires et enfantins. Si ce livre est destiné aux adultes, je pense que la cible idéal est cependant un public adolescent : en effet, les notes en fin de livre sont typiques des ouvrages pour ado, avec des notes expliquant les références culturelles présentes dans le texte et le vocabulaire soutenu. D’ailleurs, le genre même de la littérature d’épouvante s’adresse, de manière générale, aux adolescents, ce qui n’empêche pas les adultes d’apprécier comme il se doit ce beau dialogue entre Poe et Lacombe. Cependant, je ne vous cache pas que 8 nouvelles sont amplement suffisantes pour savourer de nouveau les histoires de Poe dont les chutes, avec l’âge (je parle du mien, hein ! celui du lecteur), perdent un peu de leur effet. À noter également, une biographie de Poe en fin de livre, signé Baudelaire, ce qui n’est jamais déplaisant à lire !

Anne

Les Contes macabres, Allan Edgar Poe, traduit par Charles Baudelaire, illustré par Benjamin Lacombe, Éditions Soleil, collection Métamorphose, 2010, 29.95€

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