Tokyo Vice de Jack Adelstein

Édité originellement en 2009 par les géniales éditions américaines Pantheon Books, Tokyo Vice, Un journaliste américain sur le terrain de la police japonaise de Jack Adelstein est le premier ouvrage édité par les toutes jeunes Éditions Marchialy (qui ont d’ailleurs fait un très beau travail éditorial, comme le laisse déjà supposer la couverture ci-contre). Sa traduction française, par Cyril Gay, a en effet été publiée en 2016. Il s’agit d’une narrative non-fiction, genre hybride assez populaire aux États-Unis et inventé en 1966 par Truman Capote, avec De sang froid : ce genre emprunte à la fois au journalisme d’investigation et au roman, comme ont pu le faire des auteurs comme Hunter S. Thompson, Tom Wolfe, ou encore David Foster Wallace. Tokyo Vice est la toute première narrative non-fiction que je lis, et j’ai été conquise par le style de l’auteur, percutant et littéraire, qui nous plonge dans un Japon underground empreint de noirceur, de violence et de décadence, au cœur d’enquêtes sur les yakuzas, ses figures criminelles recouvertes de tatouages tellement fascinantes par leur aura à la fois pittoresque et ultra-violente.

Le récit s’ouvre avec fracas, un tête-à-tête entre le narrateur, qui n’est autre que l’auteur lui-même, et des yakuzas. Ces derniers menacent explicitement le journaliste de mort si ce dernier s’entête à vouloir publier un article sur un des gros bonnets de la pègre japonaise. D’entrée, le ton est donné : Tokyo Vice nous parle des bas-fonds du Japon, violents et corrompus, mais aussi de la presse et de l’engagement journalistique de son auteur, qui se bat pour la vérité ! Cette dimension de vérité est d’ailleurs au cœur du récit dont le genre même, la narrative non-fiction, questionne cette notion : il s’agit de raconter des faits vrais et non plus seulement vraisemblables, comme l’impose le roman réaliste par exemple, tout en utilisant une forme purement romanesque. S’ensuit une longue analepse expliquant en détails comment ce jeune journaliste, le premier étranger à travailler dans le plus grand journal japonais, en est venu, d’enquêtes en articles, à se mettre à dos la mafia locale !

Le genre hybride de la narrative non-fiction se nourrit de nombreuses références, journalistiques et littéraires. On oscille ici entre le journalisme d’investigation, le témoignage, l’autobiographie, le roman policier, le roman noir et le roman initiatique. Jack Adelstein est journaliste et raconte son parcours professionnel, depuis son recrutement, à seulement 24 ans, au sein du journal le plus lu du Japon, le Yomiuri Shinbun, journal qu’il quittera une dizaine d’années plus tard, après l’intimidation susmentionnée des yakuzas. Plusieurs années de la vie de l’auteur-narrateur-personnage-principal nous sont ainsi contées, le mettant au cœur de l’action et de l’investigation journalistique qu’il nous raconte selon une subjectivité assumée et des techniques narratives romanesques. Il en découle une expérience de lecture assez surprenante, dans la mesure où on lit des faits vrais à la manière d’un roman dont la narration déréalise justement ces faits, en raison de sa nature générique, les mettant à distance en les rendant ainsi soutenables. Car Jack Adelstein nous livre un témoignage à la fois fort et violent, parfois terrible, de son quotidien de journaliste spécialisé dans le crime organisé.

Le polar sert de toile de fond à ce témoignage : l’auteur n’hésite pas à exposer précisément le fonctionnement de la mafia japonaise, ses gangs les plus importants, ses us et coutumes. Fait surprenant : la loi japonaise autorise la formation d’organisations criminelles, aussi, la mafia est parfaitement institutionnalisée au Japon et a une influence notoire en dépit de ses méthodes pour le moins douteuses. Mais plus qu’un ouvrage sur les yakuzas, Tokyo Vice est un texte sur le Japon et sur le journalisme. En effet, le simple fait que l’association de malfaiteurs soit légale au Japon est assez symptomatique du fossé culturel qui nous sépare, nous autres occidentaux, de ce pays. En lisant Tokyo Vice, j’ai appris énormément de choses sur le Japon, entre stupéfaction et effarement : très souvent, j’ai été interloquée par le contraste entre les codes sociaux de ce pays très hiérarchisé et patriarcal (bien plus que chez nous !) et sa face cachée, corrompue et décadente. Je suis très tentée de vous donner quelques exemples sensationnels, mais un des intérêts de ce récit est justement, pour ceux qui les ignorent, la découverte de ce contraste entre un Japon policé et un Japon polisson, pour ne pas dire complètement vicié, qui règnent dans les quartiers rouges de Tokyo où Jack Adelstein sera amené à enquêter alors qu’il doit couvrir des sujets en liens avec la brigade des mœurs.

Mais au-delà de ces « curiosités », de ces décalages culturels, Tokyo Vice est un magnifique récit sur le journalisme. Il est développé à travers la figure de Jack, journaliste débutant qui va apprendre âprement les ficelles du métier et devenir un journaliste d’investigation engagé qui sacrifie (presque) tout à son métier. L’auteur y détaille ses rapports ambivalents avec la police, les relations ambigües qu’il entretient avec les yakuzas, l’attachement très fort qu’il noue avec ses indicateurs, notamment l’Inspecteur Sekiguchi à qui il dédie son livre, son investissement total à son métier au dépend de sa famille, le travail de terrain, toujours plus dangereux, la quête du scoop et l’enquête. L’ensemble du récit suit une chronologie linéaire et relate plusieurs enquêtes en lien avec la prostitution, des trafics d’êtres humains et l’esclavage sexuel, la corruption, le crime organisé… On assiste à la naissance d’un journaliste qui va, au fil des pages et des années, se définir clairement en tant que tel et s’investir pleinement, humainement, personnellement, dans des enquêtes de plus en plus risquées.

Le style de Jack Adelstein est évidemment très accrocheur, mais est loin d’être artificiel ! Au contraire, on sent une profonde sincérité dans cette mise à nu autobiographique, ce récit prenant une dimension quasi-salvatrice pour ce journaliste qui a mis en péril sa vie et celle de ses proches. En dépit de la mise à distance opérée par les emprunts narratifs au genre romanesque, la violence du propos est papable, la plume d’Adelstein est nerveuse et acérée, empreinte d’un humour noir et salutaire, désamorçant l’horreur contée et mettant en exergue une justesse de ton et une honnêteté indéniable dans le propos. Ce récit est bien plus qu’un bon polar, la noirceur et l’enquête servant de toile de fond à un texte revenant sur un parcours existentielle, l’auteur n’hésitant pas à afficher ses maladresses de débutants et ses erreurs, dévastatrices pour certaines. Ce texte apparaît comme le témoignage courageux d’un journaliste qui se bat au nom de la vérité pure. Un propos pour le moins honorable pour un récit haletant et captivant, dont l’auteur maîtrise parfaitement la narration ! J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire, à me promener dans les bas-fonds de Tokyo et découvrir ses turpitudes, loin de l’image pittoresque que nous renvoie cette ville vibrante, ainsi que ses personnages, des gens véritables, profondément humains, nourris de leurs vices, de leurs imperfections et de leurs vertus individuelles. Une lecture palpitante et enrichissante, assurément !

C’est Lola du blog À l’horizon des mots qui m’a terriblement donné envie de me plonger dans cet ouvrage et de découvrir la narrative non-fiction : n’hésitez pas à aller lire son alléchante chronique par ici !

Anne

Tokyo Vice, Un journaliste américain sur le terrain de la police japonaise, Jack Adelstein, traduit par Cyril Gay, Éditions Marchialy, 2016, 21€, 14.99€ pour la version numérique.

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8 réflexions sur “Tokyo Vice de Jack Adelstein

  1. Tu en parles vraiment bien ! J’aime particulièrement le parallèle policé-polisson 😉 je suis ravie que Tokyo Vice t’ait plu ! Dans le même genre (et toujours chez Marchialy) je lis en ce moment Kinshasa jusqu’au cou, idem, les débuts d’un journaliste en terre inconnue.

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    • J’attends donc impatiemment ta chronique de Kinshasa jusqu’au cou ! Je pense évidemment lire d’autres narrative non-fiction, à commencer par De sang froid, que tu as également commenté sur ton blog. J’ai peu de temps à consacrer à la lecture en ce moment, mais ce genre se lit tout seul et est assez percutant pour qu’on puisse le délaisser quelques jours sans s’y perdre par la suite. Encore merci pour la découverte 🙂

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      • Avec plaisir ! Je te souhaite une bonne lecture de De sang froid. Pour la non-fiction je te conseille de te tourner vers les Editions du Sous-Sol (je n’ai lu que les rééditions des reportages de Nellie Bly chez eux mais leur catalogue est très alléchant et de qualité).

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