Culottées de Pénélope Bagieu

Respectivement parus en septembre 2016 et janvier 2017, les tomes 1 et 2 de Culottées, derniers opus de Pénélope Bagieu, reprennent les 30 portraits de femmes que l’auteure-dessinatrice a partagé avec ses lecteurs depuis plusieurs mois sur un blog dédié. Gallimard Bande Dessinée réunit ainsi en deux magnifiques volumes cette galerie de portraits féministes, à la fois pétillante, vive, fouillée, mais aussi véhémente et violente, mettant à l’honneur des destins extraordinaires de « femmes qui ne font que ce qu’elles veulent » et ce, à travers le monde et les époques.

Les deux tomes de Culottées sont de ces albums qui se dévorent, se dégustent, se grignotent, se savourent, on y retourne avec plaisir et curiosité tant Pénélope Bagieu maîtrise de mieux en mieux un sens de la narration particulièrement dynamique, le tout porté par un graphisme de plus en plus précis et abouti. Je suis cette auteure depuis plusieurs années, d’abord via son blog autobiographique tout à fait fascinant (qui n’est malheureusement plus alimenté depuis 2014), puis par ses BD (qui sont fort heureusement de plus en plus nombreuses et de plus en plus maîtrisées !), telles que la série des Joséphine, Cadavre-exquis, La Page Blanche (avec Boulet au scénario) ou encore California Dreamin’, qui m’avait particulièrement bluffé graphiquement ! Un album de Pénélope Bagieu est toujours un rendez-vous pétillant, coloré, pimpant : elle a développé un univers dit « girly » (terme que j’emploie avec des guillemets car il me paraît assez condescendent), très fringuant, très frais, ce qui n’enlève rien à l’intelligence de son propos qui s’inscrit dans un réalisme très contemporain, un propos aussi pertinent qu’astucieux, souvent empreint d’un humour fin et d’une émotion sincère. Bref, Pénélope Bagieu parle des femmes avec intelligence, au travers d’héroïnes fortes et nuancées ! Avec Culottées, elle revient, dans un propos féministe, sur les destins de trente femmes qui ont traversé l’histoire, destins qui se font tour à tour touchants, drôles, admirables, étourdissants, incroyables, choquants, insolites, émouvants.

Ces portraits s’attachent à des femmes peu connues, qui se sont toutes heurtées aux entraves patriarcales ou sociétales, et ont toutes su triompher de l’adversité, d’une manière ou d’une autre, avec un succès plus ou moins évident. Néanmoins, toutes sont des femmes déterminées et combatives, présentées ici par de courts récits biographiques extrêmement bien documentés et très dynamiques ! On découvre des histoires fascinantes, de la femme à barbe Clémentine Delait à la mécène Peggy Guggenheim, en passant par Wu Zetian, l’unique impératrice de la Chine au VIIe siècle, qui fut à l’origine de grandes avancées sociales et féministes, ou encore celui de Nzinga, l’impitoyable reine du Ndongo et du Matamba qui, au XVIIe siècle, lutta avec acharnement contre les colons portugais. Pénélope Bagieu a déniché des histoires fabuleuses et insolites, comme celle de l’italienne Giorginaa Reid qui consacra 15 ans de sa vie à aménager une côte pour sauver un phare, des histoires violentes et tragiques comme celle de l’indienne Phulan Devi qui, ancienne reine des bandits, brisée, lutta sans relâche pour défendre le droit des femmes et des basses castes de son pays, des histoires de passionnées, comme celle de la volcanologue française Katia Krafft, etc. Grosse découverte pour moi : Betty Davis, auteure-compositrice très très très cool que j’écoute en boucle depuis ma lecture de Culottées, une femme qui s’est affranchie de tout marketing pour explorer librement une musique et des textes parfaitement émancipés.

De beaux portraits jalonnent ces deux albums, sous le signe de la diversité, tant culturelle qu’historique et géographique. Quelques constantes, évidemment, font de l’ensemble un propos cohérent : il y est question de femmes qui ont été méprisées, entravées, voire humiliées, pour la simple raison qu’elles sont des femmes et, malgré les épreuves qu’elles ont dû franchir pour exister, elles ont su contourner ou profiter du système pour arriver à leur fin, choisissant des chemins détournés, des parcours pour le moins exemplaires. Ces cheminements sont traités avec une narration assez inhabituelle en BD, privilégiant les cartouches aux bulles, avec peu, voire pas de dialogues. Il en résulte de courts récits à la fois détaillés, vifs et efficaces, avec un traitement humoristique bien équilibré et délicieusement impertinent ! Pénélope Bagieu nous parle de femmes aspirant à la liberté en se libérant elle aussi des narrations stéréotypées du genre de la BD, développant un style personnel et assumé, féminin et féministe. C’est du Pénélope Bagieu pur jus, comme on l’aime !

Un mot maintenant sur les objets livres. Je suis toujours un peu frileuse à l’idée d’acheter des ouvrages dont le contenu est gratuit sur le net, d’une part parce que je ne roule pas sur l’or, d’autre part parce que je m’interroge sur la valeur ajoutée du livre papier. Ici, force est de reconnaître que les deux ouvrages, bien qu’assez onéreux (je me les suis fait offrir… au passage, merci Maman, merci Papa…), sont de très belles éditions : mise en page, qualité du papier, format, etc. De plus, et c’est là, à mon sens, toute la valeur ajoutée de ces albums sur le blog, chaque portrait est clôturé par une double page représentant en une image le parcours qui vient de nous être conté, et ces illustrations sont juste belles à tomber ! Elles sont magnifiquement composées, colorées, élégantes, dans un style que je ne saurais détailler, alors je vous en livre quelques photos, pour vous faire saliver !

Cheryl Bridges – Athlète

Nzinga – Reine du Ndongo et du Matamba

Delia Akeley – Exploratrice

Naziq al-Abid – Activiste de bonne famille

Betty Davis – Auteure-compositrice

Anne

Culottées Tome 1, Pénélope Bagieu, Gallimard Bande Dessinée, 2016, 19.50€
Culottées Tome 2, Pénélope Bagieu, Gallimard Bande Dessinée, 2017, 20.50€

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6 réflexions sur “Culottées de Pénélope Bagieu

  1. J’apprécie également beaucoup Pénélope Bagieu. J’avais un a priori, sans doute le côté « girly » 😉 et puis j’ai découvert « La page blanche » et « California Dreamin' », et cela m’a emballée !
    « Les Culottées » m’ont beaucoup plu et comme toi, j’ai été très sensible à la qualité de l’objet livre et à la beauté colorée des double pages. Tu as eu de beaux cadeaux !

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    • Quelques personnes dans mon entourage ont été surprises de me voir aimer autant Pénélope Bagieu, justement à cause de son côté « girly » et des préjugés de vacuité qu’il suppose, mais son propos a toujours été pertinent ! À vrai dire, c’est Louis qui la suivait le plus assidument à ses débuts et me l’a faite découvrir 🙂

      Aimé par 1 personne

    • C’est vrai que les livres sont un peu chers, surtout quand on n’a plus la découverte du contenu, mais les planches sont vraiment belles : l’idéal est de se les faire offrir, d’autant que ce genre d’albums se relit à l’infini !

      Aimé par 1 personne

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