En lisant Ulysse – Chapitre 8 : Les Lestrygons

Huitième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Les Lestrygons ». Il est 13 heures, et Leopold Bloom a faim. Après avoir rejeté l’idée de s’asseoir au restaurant Burton, une espèce de bouge infâme, il entre dans un bistrot à peu près correct tenu par un certain Davy Byrne. L’occasion pour moi d’évoquer l’esthétique de la dévoration…

Des ogres

Comme pour les Lotophages, Joyce fait ici une référence à un passage très bref de L’Odyssée : au début du chant X, Ulysse et ses compagnons accostent près de la citadelle de Lamos, dans la cité des Lestrygons. Deux des compagnons d’Ulysse sont envoyés en éclaireurs afin de rencontrer le roi Lestrygon, Antiphatas. Dans le palais, les éclaireurs découvrent deux choses : non seulement les Lestrygons sont des géants, mais ils sont aussi mangeurs d’hommes… Ils fuient alors cette contrée, poursuivis par ces créatures qui leur jettent des rochers, faisant un grand nombre de victimes et fracassant tous leurs bateaux, à l’exception d’un seul, qui va permettre à Ulysse et à son équipage restant de se mettre hors de portée de ces fous furieux et de poursuivre leurs aventures ailleurs.

Il aurait été bien difficile de retrouver la référence à L’Odyssée dans ce passage d’Ulysse sans l’indication que nous donne le titre du chapitre, car le lien qui les unit est assez vague : il y sera question de nourriture, et de fuite. Et d’espèces d’ogres également.

Il est 13 heures, et lorsqu’il sort des bureaux de Freeman’s journal où il travaille, Leopold Bloom a faim. Il entre alors dans un premier restaurant, chez Burton :

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Extrait du Voyage de Chihiro : les parents de la petit Chihiro se « groinfrent », transformés en cochons par un sortilège…

Le cœur battant il poussa la porte du restaurant Burton. La puanteur le saisit à la gorge, il tremblait déjà : épais jus de viande, brouet de légumes. Voyez comme se nourrissent les animaux.
Des hommes, des hommes, des hommes.
Perchés sur de hauts tabourets de bar, le chapeau en arrière, à table réclamant encore du pain à volonté, buvant à grandes lampées, engloutissant à pleine gueule des quantités de mauvaise bouffe, les yeux exorbités, essuyant leurs moustaches trempées. Un jeune homme blême au visage adipeux faisait reluire ses timbale couteau fourchette et cuiller avec sa serviette. Un nouveau bataillon de microbes. Un homme avec autour du cou un bavoir maculé de sauce engloutissait sa soupe à pleine cuiller avec force bruit de bouche. Un homme recrachait dans son assiette : un cartilage à moitié mastiqué : pas de dents pour le mamacher. Côte de mouton grillée. Finissait par l’avaler. Le regard triste de l’alcoolo. Les yeux plus gros que le ventre. Est-ce que je suis comme ça ? Se voir comme les autres nous voient. Homme affamé, homme enragé. Travaille de la mâchoire et de la dent. (…)
Odeurs d’hommes. Ça lui soulevait le cœur. Sciure à glaviots, fumée douceâtre et tiédasse de la cigarette, relent de chique, flaques de bières, pisse biéreuse de ces hommes, l’odeur de renfermé de la fermentation.
Impossible d’avaler une bouchée dans cet endroit. Le type qui aiguise son couteau et sa fourchette, pour s’envoyer tout ce qu’il a devant lui, ce vieux qui récure ses chicots. Des ruminants, petit spasme, le plein, et on remâche ce qui est remonté. Avant et après. Regardez-moi ce tableau, et puis celui-là. Ils saucent le restant de ragoût avec des mouillettes de pain. Lèche ton assiette, mon vieux ! Allons-nous en.
(…) Un serveur avec son tablier à moitié défait ramassait à grand bruit les assiettes collantes. Rock, l’huissier, debout au bar, soufflait sur le faux col de sa chope. Bien visé : elle alla faire une giclée jaune près de sa bottine. Un mangeur, couteau et fourchette dressés, les coudes sur la table, fin prêt pour le seconde service, fixait le monte-plat par dessus son carré de journal tout graisseux. Un autre lui adressait la parole la bouche pleine. Quelle oreille sympathique. Propos de table. Chlai renchontré lunchdi tans l’Unchster Bunk. Ah ? Vous m’en direz tant ?

Tout comme Ulysse, face à ce spectacle peu engageant, Bloom, un tantinet faux-cul, décide de prendre la fuite et d’aller voir ailleurs :

M. Bloom, hésitant, porta deux doigts à ses lèvres. Ses yeux semblaient dire :
– Pas ici. Je ne le vois pas.
Dehors. Je ne supporte pas les gens qui mangent salement.
Il battit en retraite.

Bloom est dégoûté par l’ambiance poisseuse, puante et sale de cette gargote infecte et bondée, où des clients repoussants se goinfrent en parlant la bouche pleine. Des anthropophages, les clients du restaurant Burton ? Pas vraiment, mais des ogres, certainement.

Esthétique de la dévoration

La nourriture est le sujet principal de ce chapitre, elle y est présentée avec toutes les variations possibles. Ce thème est parfois relié à des images inattendues, allant du très banal à l’extraordinaire, de l’intime au cosmique, de l’actuel au mythologique, en passant par l’érotisme, ou encore toutes les étapes de la digestion… A chaque fois, Joyce tente d’épuiser son sujet, ce qui pourrait avoir un côté systématique et ennuyeux : écrire tout ce qu’il y a à écrire sur la mort, le bruit, la faim… Mais à chaque fois, l’écriture est différente, les enjeux sont surprenants, et les chapitres deviennent comme des mystères à décrypter, portant en eux des réseaux complexes de références littéraires, historiques et mythologiques qui donnent aux non-événements racontés durant cette journée insignifiante une grandeur épique.

Le plus surprenant dans ce chapitre est la dimension cosmique qui est donnée à la nourriture, comme si la dévoration était inhérente au mouvement même de l’univers. Alors qu’il cherche un restaurant, Bloom se met à observer le soleil, et en vient à considérer la vie et la mort des planètes, en les reliant finalement à sa préoccupation immédiate :

On n’en saura rien. Perte de temps. Des boules de gaz qui tournent à toute allure qui se croisent et qui passent. Toujours la même chanson. Un gaz, puis un solide, puis un monde, puis froid, puis une coquille vide qui erre, un roc glacé comme ce rocher à l’ananas. La lune.

L’univers entier est vu dans son mouvement insondable (« on n’en saura rien« ), la naissance et la mort des planètes est évoquée à travers un changement d’état : les planètes passent du gazeux au solide, puis de l’apparition de la vie (« un monde« ) à la mort (« une coquille vide« )… Rien de très nouveau, sauf que Bloom compare l’état final d’une planète à un « ananas« … De deux choses l’une : soit Bloom a vraiment très faim et il se sent de taille à dévorer une planète entière, soit le fait que la fin du cycle de la vie des planètes les apparente à de la nourriture montre que ces planètes se dévorent entre elles, et que cette dévoration fait partie du mouvement même de l’univers entier.

Dévoré par le désir

Concernant les comparaisons entre les étapes de l’alimentation et l’érotisme, elles ne sont pas nouvelles en littérature : l’exemple qui reste pour moi le plus marquant se trouve dans Madame Bovary, dans lequel l’opposition des caractères de Charles et d’Emma Bovary se manifeste – entre autres – par leur rapport à l’alimentation… Charles, petit bourgeois totalement insignifiant et se satisfaisant de tout, est associé à la consommation (les bruits qu’il fait lorsqu’il mange sa soupe horripilent Emma) et à la digestion :

L’esprit tranquille, la chair contente, il s’en allait ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent encore après dîner, le goût des truffes qu’ils digèrent.

Le verbe « ruminer » (qui le relie à son nom de famille : « Bovary » / « bovin ») insiste bien sur le cycle toujours renouvelé de l’acte de manger et de la digestion : il remange ce qu’il a déjà mangé, il digère ce qu’il a déjà digéré, avec un contentement imbécile, sans attrait pour la nouveauté. Il est satisfait de ce qu’il a.

Mais Emma, l’éternelle insatisfaite, ne trouvant dans la morne réalité rien qui serait à la mesure de ses désirs, est associée à l’appétit : elle ne cesse de rêver les bonheurs qu’elle aura, retardant parfois l’instant de leur réalisation pour faire durer le plaisir et ne pas rompre le charme. Ainsi parle-t-elle à Rodolphe, son amant, de leur projet de s’enfuir ensemble pour enfin vivre leur passion librement :

Elle vivait comme perdue dans la dégustation anticipée de son bonheur prochain. C’était avec Rodolphe un éternel sujet de causeries. Elle s’appuyait sur son épaule, elle murmurait :
– Hein ? quand nous serons dans la malle-poste !… Y songes-tu ? Est-ce possible ? Il me semble qu’au moment où je sentirai la voiture s’élancer, ce sera comme si nous partions vers les nuages. Sais-tu que je compte les jours ? … Et toi ?

Et lui ? Ce gros con de Rodolphe pense juste à larguer cette énième conquête qui devient trop envahissante et qui semble avoir pris au pied de la lettre les fadaises qui lui a débitées pour coucher avec elle… Son appétit à lui est tout à fait rassasié.

Retour à Ulysse et à nos Lestrygons.

A plusieurs reprises dans ce chapitre, l’appétit est lié au désir sexuel, jusqu’à se confondre totalement dans ce très beau passage, que je vous conseille de lire avec lenteur pour en apprécier la douceur, dans lequel Bloom, en train de finir un verre de Bourgogne à la fin de son repas, repense à un moment très tendre passé en pleine nature avec Molly :

Scotchés à la vitre, deux mouches bourdonnaient, scotchées.
Le vin ardent sur son palais s’attardait une fois bu. Écrasant dans son pressoir les raisins de Bourgogne. Toute la chaleur du soleil. C’est comme une caresse furtive qui parle à ma mémoire. Au contact humide ses sens se souvenaient. Cachés sous les fougères de Howth. Au-dessous de nous la baie du ciel dormant. Pas un bruit. Le ciel. La baie pourpre à la pointe du lion. Verte à Drumleck. Vert-jaune vers Sutton. Prairies sous-marines, des lignes marron clair dans l’herbe, villes englouties. Ma veste servait d’oreiller à ses cheveux, des perce-oreilles dans les touffes de bruyère ma main sous sa nuque, tu vas tout me bouleverser. Ô quelle merveille ! Sa main amoldoucie par les onguents me touchait, me caressait : ses yeux fixés sur moi ne se détournaient pas. Allongé au-dessus d’elle, en extase, j’embrassais ses lèvres à bouche que veux-tu. Miam. Elle me mit délicatement dans la bouche du gâteau chaud à l’anis qu’elle avait mâché. Chair écœurante que sa bouche avait pétrie, aigre-douce de sa salive. Joie : je le mangeai : joie. Jeune vie, ses lèvres qui se donnaient dans une moue. Ses lèvres douces, chaudes, collantes comme des bonbons. Des fleurs ses yeux, prends-moi, des yeux consentants. Des cailloux dégringolèrent. Elle restait immobile. Une chèvre. Personne. En haut, dans les rhododendrons de Ben Howth une bique avançait d’un pas sûr, semant des raisins de Corinthe. Cachée derrière l’écran de fougères elle riait chaudement enlacée. Sauvagement je me laissai tomber sur son corps, je l’embrassai : ses yeux, ses lèvres, son cou tendu, palpitante, sa poitrine de femme remplissait sa blouse en voile de bonne sœur, les bouts épais  et tendus. Chaud, j’y allais de la langue. Elle m’embrassait. J’étais embrassé. Toute à moi, elle ébouriffait mes cheveux. Embrassée elle m’embrassait.
Moi. Et moi aujourd’hui.
Scotchées, les bouches bourdonnaient.

Ulysse est un formidable réservoir de ces passages de pure grâce dans lequel Joyce réussit plusieurs tours de force :

  • il rend compte d’un souvenir sous la forme d’un flashback, tels qu’ils seront popularisés au cinéma au cours du siècle qui vient juste de commencer : Bloom regarde distraitement deux mouches, qui n’ont aucune importance en elles-mêmes, mais l’étrangeté de la phrase qui répète a priori inutilement « scotchées » (« Scotchés à la vitre, deux mouches bourdonnaient, scotchées« ) distord l’image évoquée, qui prend un tour étrange, tout comme au cinéma, l’écran se brouille avant le fondu enchaîné qui introduit le flashback : on peut passer alors de Bloom buvant son vin à la scène vécue par un Bloom plus jeune, avant de revenir à la fin de ce souvenir à cette même image des mouches sur la vitre.
  • Les deux jeunes amants vivent leur passion dans un cadre idéal : c’est une nuit au bord de la mer (près de « la baie du ciel dormant »), et les détails les plus triviaux, notamment liés à la digestion, ne viennent pas troubler la beauté du moment : ils sont seuls, et la chèvre n’est pas un intrus (c’est « personne »), même ses crottes sont des « raisins de Corinthe », et la mention peu ragoûtante du gâteau prémaché par Molly vient renforcer la fusion des deux amants.
  • « Embrassée elle m’embrassait » : je vous mets au défi de trouver une plus belle phrase pour désigner un couple qui s’embrasse (sérieusement, si vous trouvez, manifestez-vous dans les commentaires, mais je vous préviens : je risque d’être d’assez mauvaise foi avant d’admettre raison…)
  • Avant de revenir à la réalité assez sordide de ces mouches scotchées sur la vitre, Bloom pense :  » Et moi aujourd’hui. » En trois mots, Joyce nous fait comprendre la nostalgie de son personnage, en trois mots, il nous dit que cette passion est bien lointaine, il nous rappelle que Leopold a une amante, qu’il sait que Molly a un amant, et que cette « jeune vie » est révolue…

Optimistic ?

Finalement, ce qui est décrit dans ce chapitre, c’est bien sûr davantage qu’une opposition entre deux restaurants, ou entre deux manières de manger….

Dans le restaurant de Davy Byrne, on peut manger tranquillement, seul, et les plats proposés sont alléchants, même si le serveur semble dérangé par une puce et a le nez qui coule, Bloom parvient à ne pas être dérangé par ce désagrément. On y déguste. On peut prendre son temps, et permettre aux souvenirs de se manifester librement, dans une rêverie nostalgique…

Dans le restaurant Burton, au contraire, c’est la collectivité, l’engloutissement et la dévoration malpropre des aliments, c’est la laideur et la monstruosité. On s’y bâfre. C’est une orgie de bouffe, une satisfaction immédiate des besoins corporels dans ce qu’elle a de plus repoussant, et puisque la nourriture parle aussi d’autre chose, les clients du Burton’s m’évoquent un cauchemar…

Un cauchemar de mouvements de foule, de supporters hurlants des grandes compétitions sportives, de ruées lors des soldes, comme ici à Londres lors du Black Friday qu’il aurait été dommage de ne pas importer en France…

Un personnage récurrent des tableaux de Yue Minjun, pris dans une convulsion d’hilarité, avec beaucoup trop de dents pour être tout à fait réaliste : une certaine image de la société…

Un cauchemar dans lequel la production littéraire, musicale, cinématographique ou télévisuelle qui, sans souci de qualité ni même de décence, vise nos plus bas instincts avec des recettes utilisées jusqu’à la nausée pour faire encore et toujours plus de fric, qui nous fourre sous le nez, à longueur de journée, leurs affiches et leurs slogans, les publicités et leurs débats insipides fournis dans un emballage culturel qui ne devrait pourtant tromper personne. La production culturelle vue uniquement comme une consommation de masse… Sans être particulièrement élitiste, cela me pousse plutôt à passer mon chemin, à m’éclipser tel Bloom faisant poliment demi-tour vers la sortie du Burton’s. Difficile aujourd’hui d’éviter toutes ces manifestations, mais disons que je n’ai jamais regretté de ne pas avoir la télévision, qui me semble être le média le plus emblématique de cette insulte à l’intelligence.

Un cauchemar dans lequel chacun serait en compétition avec tout les autres, dans lequel consommer serait la valeur essentielle, pour laquelle chacun serait prêt à bouffer l’autre. Dans la chanson « Optimistic » sur l’album très cauchemardesque Kid A de Radiohead, Thom Yorke chante « Big fish eat the little ones / Not my problem give me some » : les poissons s’entredévorent, les plus gros mangent les plus faibles, mais ce n’est pas mon problème, donne-m’en, je vais en manger… Une image de notre société, qui passe elle aussi par la dévoration aveugle et sans scrupules.

Un monde d’anthropophages, un monde de Lestrygons.

Louis.

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