Les Années de Virginia Woolf

Paru en 1937, Les Années sont le dernier roman que Virginia Woolf a publié de son vivant. Elle y retrace l’histoire de la famille Pargiter sur trois générations, de l’année 1880 au « temps présent », 1937. Une multitude de personnages est alors convoquée afin de faire le portrait impressionniste de cette famille issue de la bourgeoisie londonienne, portrait porté par quelques figures marquantes que le lecteur voit vieillir au fils des pages. Le lecteur découvre ainsi, par touches succinctes, par les détails du quotidien, les changements sociologiques qui s’opèrent au sein de cette famille, mais aussi et surtout, les sentiments intimes qui animent chacun de ses membres. Roman polyphonique, Les Années sont un exemple parfait de roman en monologues intérieurs initié au XXe siècle, Virginia Woolf usant et abusant avec virtuosité des fameux streams of consciousness, révélant des personnages en mal de vivre, jamais bien à leur place, présentés sans les artifices romanesques de l’intrigue ou de l’événement. Un roman où, somme toute, il ne se passe rien, rien d’autre que le temps qui passe, et c’est absolument passionnant !

Le roman s’ouvre en 1880, dans un club londonien pour messieurs. On y suit le Colonel Abel Pargiter, qui rend visite à sa maîtresse avant de retrouver son foyer à Abercorn Terrace, un quartier bourgeois de Londres. On découvre alors la famille du colonel et ses nombreux enfants : Eleonor, Milly, Delia, Martin, Morris, Rose, etc. qui attendent patiemment le retour de leur père pour le dîner qui, une fois de plus se déroulera sans leur mère souffrante, alitée à l’étage. Ce premier chapitre pose les bases narratives et esthétiques de l’œuvre, mettant en exergue des partis-pris pour le moins radicaux. Qu’observe-t-on dans ce premier chapitre ? Ce qui saute aux yeux est avant tout l’absence de trame principale, l’absence d’intrigue. Virginia Woolf prend le parti de présenter des scènes de la vie ordinaire, un quotidien routinier, alternant de longs passages descriptifs à des dialogues relevant davantage du bavardage que de la narration, dialogues entrecoupés de monologues intérieurs permettant au lecteur une percée dans l’intériorité des nombreux personnages. Autre point surprenant, on remarque rapidement l’absence de personnage central autour duquel les autres graviteraient. Ici, les nombreux protagonistes sont tous traités de la même manière, par le regard extérieur des autres et par leur intériorité. Les enjeux de ce roman ne seront pas factuels ni immédiats mais vont se développer petit à petit, dans la durée. Enfin, Londres semble jouer un rôle de premier ordre dans Les Années, la ville étant maintes fois décrites dans des tableaux à la fois vivants, dynamiques et contemplatifs. L’histoire sera assurément abordée par le biais du quotidien, du banal. Mais plus qu’une histoire, c’est la vie que va nous raconter ici Virginia Woolf.

Pour cela, l’écrivaine inscrit son roman dans une esthétique impressionniste : la vie londonienne et la vie des Pargiter qui peuplent la ville sont racontées par touches succinctes, par impressions, par petits moments anodins en apparence, des instants à la fois fugaces et éternels. Car cette surabondance de détails tend à mettre en place un foisonnement d’images dans lequel le lecteur est englobé. Le travail de la mémoire joue alors un rôle primordial : de nombreux monologues intérieurs, traités avec une justesse impressionnante, mettent en place nos accidents quotidiens de la pensée, nos pensées sorties de nulle part sinon d’associations d’idées nous étant propres, levant le voile sur un souvenir vague et incertain. Ces souvenirs qui resurgissent au cours du récit font référence à des passages précis du roman, déjà narrés, sollicitant ainsi la mémoire des personnages mais aussi du lecteur ! On atteint ici une implication du lecteur assez extraordinaire, lui faisant partager la mémoire des personnages, avec le flou et les variations personnelles qu’elle suppose. La virtuosité de Viriginia Woolf est en ce sens stupéfiante. Les Années proposent vraiment une expérience de lecture d’une profondeur admirable, d’une précision et d’une justesse formidables !

L’impressionnisme du roman naît également du parti pris radical de l’auteur de ne pas narrer les événements, de ne suivre aucune intrigue et de ne privilégier aucun destin. Néanmoins, le récit n’est pas figé, au contraire ! Il fourmille comme les rues de Londres, toujours abondants de détails vivants et mobiles. Les descriptions de la ville sont très animées, bruyantes, lumineuses. Londres est dépeinte au fils des années, mais aussi des saisons, des changements climatiques, sous la pluie ou le soleil, avec une lumière changeante, ses passants, ses scénettes, ses moyens de transports, ses ambiances, ses quartiers… De la même manière, les Pargiter, dont le lecteur découvrira au fil des années trois générations, grouillent de personnages aussi variés que singuliers. Pour accentuer l’impressionnisme de son récit, l’auteure multiplie les points de vues des personnages et par la même les monologues intérieurs et ce, de manière assez vertigineuse. Ce roman surabonde de détails, éphémères et impérissables, fugaces et durables, fluctuants et inaltérables.

Le temps est évidemment le sujet central des Années, le temps dans sa dimension de durée, mais aussi d’Histoire. Pour aborder ces deux versants temporels, Virginia Woolf axe son écriture sur le regard, extérieur et intérieur. Le regard extérieur est portée sur la famille Pargiter et Londres. La ville, comme je vous l’indiquais plus haut, subit les changements du temps, du climat et de l’Histoire. Aussi, la ville et ses modes de fonctionnement, ses transports, ses habitants, ses rues et ses quartiers changent au fils des années, des modes, des valeurs mouvantes du temps qui passe. Il sera fait mention de la Première Guerre Mondiale, lors d’un dîner mondain en sous-sol, sans domestiques, sous les bombardements. Un passage d’une force assez surprenante car il dépeint non pas les atrocités mais le quotidien de la guerre. Ces variations permettent une approche sociologique de Londres et, par la même, des personnages dont les valeurs et les mœurs sont en perpétuels changements, d’une génération sur l’autre, mais aussi au fil du vieillissement de chaque personnage.

Beaucoup de bavardages et de mondanités sont narrés dans le roman, permettant, au fil des conversations banales, de mettre en place les destins croisés des personnages : les événements, car la vie est indéniablement faites d’événements, s’ils ne sont pas explicitement narrés, apparaissent dans le détail des conversations, dans les rencontres fortuites, dans la multiplication des points de vues des personnages qui ne se limitent pas à la famille Pargiter au sens strict, mais aussi aux conjoints, amis et domestiques. Dans cette dynamique de l’abondance, tous les âges de la vie sont représentés, de l’enfance à la vieillesse, dans un traitement précis et rigoureux, qui ne sera pas sans retentir dans les propres souvenirs du lecteur ! L’enfance et ses jeux sont par exemple magnifiquement abordés dans un passage où la petite Rose se rend à l’épicerie en s’imaginant héroïne d’une grande aventure, le tout dans un registre épique nostalgique ! Le vieillissement est traité quant à lui de manière très positive, cassant avec les clichés des vieux sages ou acariâtres sans mémoire et sans passé : le dernier chapitre présente notamment les enfants du Colonel Abel Pargiter, septuagénaires pour la plupart, heureux et délivrés des contraintes sociales, libres, espiègles et enthousiastes ! Ce genre de représentation de la vieillesse fait beaucoup de bien !

Le regard extérieur permet ainsi d’évoquer l’Histoire par les petites histoires individuelles sans jamais être anodine des nombreux protagonistes. S’il n’y a aucun personnage principal, il semble néanmoins que Virginia Woolf consacre plus de texte, quantitativement parlant, à Eleonor, personnage d’emblée attachant, ce qui se confirmera au fil des ans. Son frère Edward est aussi une figure marquante de la famille, l’érudit par excellence, mais contrairement à Eleonor qui est abordée directement, Edward apparaît souvent indirectement, dans les pensées et bavardages des autres. Ainsi, le regard extérieur fonctionne dépendamment du regard intérieur mis en scène avec une virtuosité certaine par les monologues intérieurs. L’intériorité des personnages est décrite avec une justesse impressionnante tant le fil de la pensée est précis, accidenté, mouvementé, multiple. Cette intériorité laisse à voir l’enchaînement des pensées, pas toujours logique, les difficultés de concentration, la crainte de ne pas être bienvenu ou accepté ou compris, mais aussi, comme je le mentionnais plus haut, les pensées parasites et les sursauts de la mémoire : le lecteur est dans la tête des personnages, dans leur intimité et leur vie secrète. Le regard véritable des personnages est à sa portée, l’estime ou la mésestime qu’ils portent les uns sur les autres, les émotions et les sentiments vrais, et surtout, les angoisses. Car les membres de cette famille bourgeoise bien installée, avec ses rencontres mondaines et ses traditions familiales, sont tous dans l’incertitude, dans la gêne, dans la crainte de l’autre, dans la peur de ne pas être à leur place. Les accidents de la vie, pourtant quotidiens, les troublent, mettant ainsi l’accent sur les malaises de la vie, malaises que l’on tente de camoufler à tout prix pour faire bonne figure, telle est le contrat social de nos sociétés modernes.

Les Années est le texte le plus long de Virginia Woolf, un projet colossale et de longue haleine débuté en 1932. L’édition Folio propose en annexe des extraits du journal de Virginia Woolf lors de l’écriture de son roman, un document précieux et très intéressant sur la genèse de ce texte essentiel. Au final, l’auteure façonne un roman extraordinaire dans le fond : un roman sans réels personnages principaux, sans intrigue, sans événements, ces derniers étant éclipsés du récit, mentionnés seulement dans les conversations. Elle dépeint la vie, sur 57 ans, le quotidien et ses accidents, ses hasards, ses routines. Il ne se passe rien de particulier, sinon l’essentiel, la vie, la vie traversée par l’Histoire, la vie intérieure, les pensées qui filent et défilent. Et malgré cette inertie narrative, le roman est passionnant, l’écriture musicale, précise, détaillée. Rien n’est figé, malgré les apparences. Un véritable coup de maître, assurément, et une expérience de lecture touchante et véritable que quiconque aime la littérature devrait tenter un jour !

Anne

Les Années, Virginia Woolf, traduction de Germaine Delamain revue par Colette-Marie Huet, Folio, 2008, 9.30€

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