L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

oeil_plus_bleuPublié en 1970, L’Œil le plus bleu est le tout premier roman de Toni Morrison, mais également son tout premier coup d’éclat, aussi bien stylistique que narratif. Elle y amorce les jalons de ce qui est devenu une œuvre à la fois inclassable et incontournable tant le propos est bouleversant et la plume incandescente. Dans ce premier roman, Toni Morrison développe le motif de l’enfance en quatre saisons, le temps d’une année qui s’articule autour d’un drame innommable, posant brique après brique la matière première de son œuvre : l’histoire afro-américaine, le clivage féroce qui sépare l’Amérique blanche de l’Amérique noire, la servitude et le martyr des femmes, la mémoire et l’héritage culturel, la violence des relations humaines et familiales, la folie, la multiplication des points de vue, une chronologie mise à mal… Avec L’Œil le plus bleu, Toni Morrison entre avec fracas dans la littérature, abordant dans le style incisif et sensible qu’on lui connait les questions scabreuses du racisme, du viol, de la pédophilie et de l’inceste.

Le récit se déroule dans l’Amérique ségrégationniste, au début des années 1940, dans la petite ville de Lorain, dans l’Ohio. Le pitch est simple, le sujet complexe. Un prologue vient éclairer le propos du roman, rompant d’emblée avec tout suspens quant à l’histoire qui va être contée : nous sommes en automne 1941 et deux événements préoccupent deux fillettes, Claudia et sa grande sœur Frieda : leur amie Pecola va avoir le bébé de son père et les marguerites ne poussent pas. Ainsi, l’innocence est morte. Le récit va alors tenter d’expliquer, sinon pourquoi, comment une telle chose est arrivée. Pour cela, Toni Morrison va, comme elle le fera dans de nombreux autres romans, donner la parole à de nombreux personnages, comme la petite Claudia dont la narration est à la première personne, mais aussi aux autres personnages secondaires du récit, comme les parents de Pecola, les habitants de la ville, enfants et adultes, garçonnets et fillettes, hommes et femmes de classe sociales différentes, cela à la troisième personne. Cette profusion de voix donne une profondeur à la fois aux événements contés, mais permet aussi de développer une toile de fond sociologique et historique mettant en exergue les infâmes et infamants regards qu’une petite fille sent peser sur elle depuis toujours, parce qu’elle est noire.

Le roman se compose de 4 chapitres, chacun consacré à une saison, de l’automne à l’été. Les deux premières parties suivent une chronologie simple, le récit se focalisant sur Claudia et Frieda dont la famille accueille provisoirement la jeune Pecola. Les 3 fillettes nouent des liens d’amitié, mais elles appréhendent le monde avec les principes et les préjugés de leurs éducations respectives, du fond de leur quartier miséreux. La ville et son racisme est alors largement développé, exposant la suprématie idéologique de l’Amérique blanche qui s’abat dès l’enfance sur le peuple noir. Pecola est alors fascinée par une tasse décorée du portrait de Shirley Temple, avec ses boucles dorées et, surtout, surtout, ses yeux bleus. Elle rêve alors d’avoir elle aussi de beaux yeux bleus, devant lesquels personne, ni sa mère ni son père, ne pourrait faire de vilaines choses. Beaucoup de passages racontent les relations des jeunes filles noires avec les enfants blancs et métisses de la ville, entre jalousie, colère et incompréhension, la violence et le mépris du racisme étant dès le plus jeune âge parfaitement palpable. La beauté est alors au cœur des préoccupations des fillettes, elles-mêmes en étant prétendument dépourvues en raison de la couleur de leur peau. La question du métissage est également abordée, comme une forme de purification progressive mettant en avant l’inexorable et soi-disant supériorité des gens plus « clairs » sur ceux plus « sombres ».

Outre cette violence quotidienne du racisme, il émane paradoxalement de ces deux premiers chapitres une fraicheur propre à l’enfance, une naïveté et une innocence pas complètement entachées par la société, avec des passages à portée universelle (le retour de l’école, le marchand de bonbons et le marchand de glaces, les conflits et les rivalités, les injustices, les amitiés et la fraternité, les questionnements sur la sexualité…). Les deux dernières parties viennent rompre avec cette candeur, le printemps 1941 ne se résumant qu’en un seul et ignoble événement, ce moment charnière qui vient rompre définitivement avec le temps de l’enfance. La chronologie devient alors moins lisible, les personnages tardent à être identifiés par le lecteur : afin d’expliquer le viol que va subir Pecola, Toni Morrison s’autorise quels sauts dans le temps, revenant en détails sur l’enfance de Pauline et Cholly, les parents de Pecola, narrant les cruautés qu’eux-mêmes ont subies toute leur vie au point de devenir les êtres épouvantables dont l’auteure nous dresse l’impitoyable portrait. Le traitement du viol, incestueux et pédophile, est particulièrement insoutenable : l’événement est narré du point de vue du père, entre tendresse et haine pour sa fille, imposant au lecteur d’assister à cette scène comme s’il était à la place d’un violeur. Autant dire que cette lecture est pour le moins abrupte et inconfortable ! Le roman s’achève alors vers un épilogue terrible, accablant pour tous les protagonistes du roman, et d’une tristesse poignante.

Autant dire qu’avec ce premier roman, Toni Morrison vient secouer la littérature américaine, donnant la parole aux laissés-pour-compte, permettant aux lecteurs de vivre de l’intérieur les violences du racisme, la peur et le dégoût inspirés par l’Amérique ségrégationniste, ainsi que la dépréciation de soi et ce, dès les premiers âges de la vie. Cette violence contamine tout dans le roman, aussi bien les personnages que l’écriture qui se distingue dès ce premier récit par des choix narratifs et stylistiques déjà radicaux et inattendus, retranscrits en français par Jean Guiloineau, encore lui ! Je commence, après m’être attaquée à quelques romans de Toni Morrison, à me familiariser avec cette plume si singulière, mais chaque texte semble dicté par un parti pris stylistique catégorique, toujours légitime et déconcertant, portant avec grâce et bouillonnement un propos toujours véhément. Dans L’Œil le plus bleu, la ségrégation dans la diégèse épargne l’écriture qui, elle, ne fait aucune discrimination, donnant aussi à voir l’intériorité des êtres les plus vils, les plus méprisables, sans jamais tomber ni dans une facilité manichéenne ni dans un pathos complaisant. Au contraire, tous les personnages sont traités avec justesse, malheureusement pour le lecteur qui voit se dresser sous ses yeux bouleversés, parfois indignés, une galerie de portraits plus vrais que nature, d’hommes et de femmes avec leurs forces et leurs faiblesses, aussi abjectes soit-elles. Ce premier roman voit naître une grande écrivaine, déjà remarquable par la conviction de ses partis-pris dont il faut saluer l’audace et le courage.

Anne

L’Œil le plus bleu, Toni Morrison, traduit par Jean Guiloineau, 10/18, 2008, 7.10€

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4 réflexions sur “L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

    • Merci pour ton commentaire 🙂 Effectivement, Toni Morrison aborde des thèmes très durs, ce qui rend la lecture de certains romans très éprouvante. Avec Beloved, récit d’une mère infanticide, L’Œil le plus bleu est, selon moi, un de ses romans les plus choquants, bien qu’ailleurs, elle ait aussi associé la violence au monde de l’enfance. Néanmoins, au-delà de cette violence, Toni Morrison ne tombe jamais dans la facilité du sensationnel et traite ces sujets avec perspicacité et justesse. C’est assurément une littérature qui secoue intelligemment le lecteur, et donc, une littérature indispensable, me semble-t-il.

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