En lisant Ulysse – Chapitre 7 : Eole

Septième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Éole ». Leopold Bloom se rend à son travail, dans les bureaux du Freeman’s journal. L’occasion pour moi d’évoquer une anthologie du bruit…

L’homme libre

C’est la vie qui frappe le lecteur en plein fouet dès les premières lignes de ce chapitre : finies les considérations macabres, Bloom a quitté le cimetière pour la ville et sa vie foisonnante et bruyante, et la prose de Joyce reprend ce foisonnement et ce bruit :

Devant la colonne Nelson les trams ralentissaient, aiguillaient, changeaient de trolley, partaient pour Blackrock, Kingstown et Dalkey, Clonskea, Rathgar et Terenure, Palmerston park et upper Rathmines, Sandymount Green, Rathmines, Ringsend et Sandymount Tower, Harold’s Cross. Le contrôleur enroué de la Dublin United Tramway Company les lançait en beuglant :
– Rathar et Terenure !
– Allons-y, Sandymount Green !
A droite et à gauche parallèles tintant sonnant un tram à impériale et un tram simple quittaient leur terminus, déviaient vers leur ligne, glissaient parallèles.
– En route, Palmerston Park !

Tout dans ce chapitre est bruyant, musical même, grâce entre autres aux accumulations, aux mots-valise exprimant le mouvement et le bruit, et aux procédés de reprises et de variations de certains passages, telle l’évocation de ces haquetiers (des charretiers) :

Lourdbottés des haquetiers roulaient des tonneaux tonitruboulants hors des entrepôts de Prince et les laissaient tomber sur le haquet de la brasserie. Sur le haquet de la brasserie tombaient des tonneaux tonitruboulants que des haquetiers lourdbottés roulaient hors des entrepôts de Prince.

Tandis que les tonneaux de Guinness tonitruboulent, Bloom se rend à son lieu de travail, le Freeman’s journal, où il est publicitaire. Il passe d’abord à l’imprimerie, remplie de « cylindres cliquetant » et de « machines cliquet[ant] en troisquatre », c’est à dire dans une mesure en 3/4, comme si elles jouaient une partition de musique industrielle qui sera inventée plus d’une cinquantaine d’années plus tard…

Bloom donne ses instructions au prote, le chef d’atelier de l’imprimerie, puis va dans les bureaux du Freeman’s journal, où il y retrouve un bon nombre de journalistes (ainsi que Stephen Dedalus), qui se lancent dans des démonstrations d’éloquence d’autant plus vides de sens qu’ils parlent tous en même temps, s’interrompant, reprenant le cours d’une histoire commencée puis arrêtée plusieurs pages auparavant, pour à nouveau être interrompus par d’autres discours eux-mêmes interrompus puis repris, tandis que Bloom se démène, passe des appels téléphoniques et court pour essayer de faire aboutir un contrat d’annonce…

Le Freeman’s journal : le journal de l’homme libre, où Bloom est libéré du cimetière silencieux et des pensées macabres, pour revenir au vacarme, où le bruit n’a pas besoin d’être porteur de sens puisqu’il est par lui-même la preuve de la vie.

Alchimie du bruit

Ce chapitre est tout entier dédié à la parole et au bruit : le tintement des trams, le tonitruboulement des tonneaux de bière, le vacarme des rotatives de l’imprimerie qui couvre les paroles ; le bruit des paroles qui couvre les paroles ; les personnages s’époumonent, et leurs mots sont portés par le vent.

Ulysse-Eole_Joyce

Les parodies de titres d’articles s’invitent dans la prose

C’est Éole, le dieu du vent, qui donne son nom au chapitre et qui s’invite ici en s’engouffrant dans les locaux du journal, soufflant les mots imprimés sur les pages des journaux qui semblent voler dans la pièce et se mêler aux paroles des personnages. Paroles et écritures mêlées, au point de se confondre : les dialogues sont entrecoupés de titres, caricatures absurdes d’écriture journalistique, alors que les articles – et le journalisme en général – sont renvoyés à un bavardage insignifiant. Du vent que tout cela…

La littérature est vue comme un bruit, qui est, comme nous l’avons vu, une preuve de vie. Mais peut-être ce son porte-t-il en lui-même autre chose car le bruit, pour peu qu’on lui prête une oreille bienveillante et curieuse, a une musicalité propre… On peut ainsi penser à Finnegans Wake, dernier roman de Joyce à l’écriture si particulière, et à son célèbre « bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronn-tonnerroonntuonnthunntrovarrhounawnskawntoohoohoordenenthurnuk ! » : un mélange de mots de différentes langues pour dire le tonnerre en un mot qui dépasse ces langues en en créant une autre, qui est le tonnerre en elle-même. Une alchimie du verbe, au cours de laquelle il faut cesser de chercher ce que la phrase signifie pour accéder à ce qu’elle charrie – bruit et musique, non-sens et idée, inextricablement mêlés dans une écriture qui n’est pas tout à fait un mot ni tout à fait un son et qui nous fait entendre le bruit d’un cataclysme textuel… Mais je préfère mettre Finnegans Wake de côté, ce roman que Joyce a mis dix-sept ans (!) à écrire nous emmènerait bien trop loin, et j’ai déjà fort à faire avec Ulysse

Anthologie personnelle du bruit

Lorsque j’ai relu ce chapitre pour préparer l’article, il m’a tout d’abord paru difficile de trouver dans les éléments évoqués des résonances avec mon histoire personnelle, jusqu’à ce que l’idée de réfléchir sur la place du bruit dans ma vie vienne s’imposer. Voici donc une petite anthologie personnelle du bruit :

  • J’aimais le bruit des discussions lorsque, enfant, lors des longs trajets de nuit en voiture, bercé par le ronronnement du moteur et par le défilement régulier des lumières nocturnes à travers les vitres, je commençais à m’endormir, et que les voix de mes parents et de la radio semblaient se détacher de leur raison d’être initiale et se mélanger pour mener une existence autonome et acquérir le tour étrange qu’ont certains rêves.
  • Je suis plutôt porté sur le silence : peu loquace, voire mutique en certaines occasions, les bavardages incessants de la télévision par exemple m’exaspèrent. Ce sont des bruits qui empêchent de penser, qui n’ont d’autre but, lorsqu’ils sont mêlés à des montages d’images rapides, à captiver le spectateur pour vendre leur temps de cerveau disponible à des industriels.
  • Rester naturellement silencieux aux côtés de quelqu’un me semble être la preuve la plus évidente d’une profonde amitié.
  • Le bruit des discussions empêche chez moi toute prise de parole audible : il m’est impossible de prendre la parole lorsque tout le monde parle en même temps, autant qu’il m’est impossible de comprendre le contenu de ces conversations. Ce ne sont plus des paroles, mais du bruit de gens qui parlent.
  • Lors de ma première année d’enseignement, au collège, j’ai souffert d’avoir été un prof « bordélisé » : je ne connaissais rien aux adolescents, rien à la gestion de classe, et je n’arrivais pas à mettre correctement mes élèves au travail. Résultat : bavardages, provocations et sentiment d’injustice de certains élèves qui étaient punis alors que d’autres continuaient à agir dans l’impunité. Depuis, j’ai appris à éviter ces dérives, mais encore aujourd’hui, dès que des élèves bavardent, je n’entends plus rien du contenu des discussions, et la classe cesse d’être un ensemble d’individus auquel il est possible de parler pour devenir une masse compacte dans laquelle les élèves deviennent indifférenciés. Si les prises de parole ne sont pas ordonnées, la classe m’échappe totalement.
  • Pourtant, j’aime la musique qui fait du bruit : le free-jazz, le rock, le métal, le punk, le noise, et certaines musiques bruitistes me fascinent. J’aime les saxophones qui hurlent, les voix rauques et les guitares saturées, les batteurs qui se démènent et la main gauche de McCoy Tyner qui martèle son piano dans des rythmes syncopés et des harmonies improbables… Il y a un vertige, une transe propre au bruit en musique, un moment au cours duquel la musique cesse d’être belle pour devenir une énergie brute qui emporte l’auditeur bien plus loin qu’une musique uniquement harmonieuse ne pourrait le faire. Il existe aussi des moments où les bruits (dans la musique dite concrète ou bruitiste), arrangés subtilement, peuvent former une harmonie, souvent hypnotique, qui, lorsque la musique cesse et qu’on l’a encore dans la tête, donne à notre environnement sonore un nouvel aspect, esthétique et parfois onirique.
  • Silence is sexy d’Einstürzende Neubauten est l’un des très rares morceaux de musique à mettre en valeur le silence : ils font entendre le grésillement d’une cigarette lorsque le chanteur en prend une bouffée, et le rythme de départ est donné par le frottement régulier d’un morceau de tissu de soie. La cigarette, la soie, le silence, puis, peu à peu, le bruit s’invite jusqu’à dominer l’espace sonore et à tuer le silence. Une histoire d’amour désabusé…
  • Cette joyeuse famille italienne chez laquelle j’ai été hébergé le temps d’un voyage scolaire, qui laissait toute la journée la radio allumée à haut volume, qui mettait la télévision encore plus fort pour couvrir le bruit de la radio, et qui criait pour se faire entendre dans ce vacarme était un film de Fellini à elle seule.
  • Durant les premiers jours suivant sa naissance, les cris de ma fille m’ont hypnotisé à un tel point que, mon cerveau épuisé baignant dans l’endorphine produite par l’exaltation du moment, je les entendais partout où elle n’était pas : dans les cris des mouettes, ou dans les bruits de la ville, au point de me retourner brusquement en pleine rue, seul, ayant cru l’entendre alors qu’un bus ou un vélo faisait crisser ses freins.
  • peinture rupestre préhistorique, Patagonie, Argentine.

    Ces peintures rupestres, pour peu qu’on s’imagine poser notre main au même endroit que l’homme préhistorique a choisi pour y laisser son empreinte, rendent les origines de l’humanité incroyablement présentes.

    Ses cris encore, ont provoqué en moi un sentiment d’urgence jusqu’alors inconnu, m’ont révélé une part de moi-même jusqu’alors en sommeil, très ancienne, archaïque même, remontant au plus loin dans l’histoire des hommes : jamais les hommes préhistoriques ne m’ont paru aussi proches qu’à ce moment-là, je les imaginais étant mes frères, comme si la naissance de ma fille m’avait pleinement fait entrer dans l’histoire de l’humanité, en rendant intensément présente l’histoire qui avait cours à partir de l’aube des hommes et qui venait se concrétiser dans le petit lit où dort ma fille.

Louis.

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