La Maison des épreuves de Jason Hrivnak

maison_epreuves_hrivnakPremier roman, si tant est qu’il s’agisse bien d’un roman, du canadien Jason Hrivnak, La Maison des épreuves est une curiosité littéraire. Publié outre-Atlantique en 2009, cet ouvrage est paru tout récemment en France, aux Éditions de l’Ogre, dans la traduction française de Claro, nous permettant de découvrir un texte pour le moins déconcertant, empreint d’une noirceur cauchemardesque, poussant dans ses retranchements les plus sombres les limites de la narration. On sort à la fois intrigué et marqué de cette lecture laborieuse et fascinante, perplexe quant à notre ressenti, comme au sortir d’un rêve inquiétant et absurde. Une lecture expérimentale assurément troublante…

Le roman se compose d’une « introduction » qui fait office de prologue mettant en scène la genèse de La Maison des épreuves, suivie de 3 « sections » optant pour une narration fragmentée, listant une série d’épreuves à la fois étranges, cruelles et cauchemardesques. L’introduction est narrée à la première personne, par un narrateur présenté comme l’auteur des 3 sections composant la suite du texte. Ce narrateur, non-nommé, évoque avec douleur le souvenir de Fiona, amie d’enfance qui s’est suicidée dans leur ancienne école. Il raconte leur rencontre, la naissance de leur amitié, leurs jeux les amenant peu à peu à se marginaliser. Pour se distraire, les deux compères inventent des épreuves à la fois violentes et cruelles qu’ils s’imaginent infliger aux gens qu’ils côtoient, s’inventant ainsi un monde fictif pour le moins préoccupant. Puis, les amis sont amenés à se séparer suite au départ de Fiona : leur relation se poursuit de manière épistolaire, Fiona étant la plus assidue des deux, contant à son ami ses pérégrinations antisociales. De son côté, le narrateur choisit une voix plus conventionnelle, mais s’isole du monde, découvrant les affres de la migraine et des hallucinations. Il apprend alors le suicide de son amie et décide de lui écrire La Maison des épreuves, récit mettant en scène le monde imaginaire que les deux amis ont bâti lors de leurs jeux d’enfant, comme un remède qui aurait pu la sauver en la révélant à elle-même.

Si cette introduction suit une narration classique, avec un narrateur et des personnages facilement identifiables, un fil conducteur lisible et rationnel, une chronologie claire, la suite du texte prend une direction toute autre ! En effet, les 3 sections qui composent la suite du roman apparaissent sous la forme de paragraphes numérotés mettant chacun en scène une situation précise, souvent improbable, abracadabrante ou surréaliste, présentée de manière très factuelle, sans détours stylistiques ou psychologiques. Ces paragraphes présentent une amorce d’histoire, les prémices d’un événement autour d’une épreuve dont le dénouement n’est jamais explicité : il apparaît sous la forme de questions permettant au lecteur d’y apporter la réponse qu’il souhaite, s’il souhaite évidemment y répondre. Dans la première section, des réponses à choix multiples sont présentées, comme une sorte de mode d’emploi du roman. Pour vous donner un exemple concret, voici la première proposition de la section 1 :

L’enfance. Vous marchez dans la campagne, vous rencontrez un cavalier noir sur la route. Il vous défie et vous propose un tournoi de traits d’esprit. Votre intelligence est vive, affûtée par le calcul mental et la lecture précoce, mais le cavalier est assuré de sa victoire. Il dit qu’il existe un sujet sur lequel les jeunes filles s’estiment expertes mais qu’aucune, en vérité, n’est qualifiée pour l’aborder. C’est sur ce sujet qu’il compte vous poser des énigmes. À quoi le cavalier fait-il allusion ?
A. La musique.
B. La beauté.
C. L’amour.
D. La mort.

La narration est alors majoritairement à la deuxième personne, parfois masculine, souvent féminine, mais aussi à la première personne. Finalement, ces épreuves ne sont pas seulement destinées à Fiona : chaque texte semble au contraire s’adresser directement au lecteur, comme dans un test psychologique, bien qu’il se réfère à un personnage, souvent difficilement identifiable. Le lecteur est d’ailleurs au cœur de cette expérience, sinon cette expérimentation littéraire, dans la mesure où le dénouement des nombreuses histoires contées dépend de son bon vouloir, bien que l’auteur oriente insidieusement les réponses (c’est l’auteur, après tout !). Ce parti-pris narratif est sans conteste l’aspect le plus abrupt et le plus radical de ce roman qui pousse les limites de la narration dans ses retranchements, proposant ainsi une expérience de lecture unique et troublante, mais aussi décourageante et difficile. De prime abord, cette construction est rebutante, mais peu à peu, on se laisse happer dans les méandres de ce labyrinthe textuel, curieux de savoir où tout cela nous mène.

La dimension psychanalytique, douloureusement mise en abyme par le procédé incluant le lecteur à cette expérimentation littéraire, est sans doute le thème central de cette œuvre qui m’a rappelé à bien des égards l’univers lynchien, empreint d’une inquiétante étrangeté, sinon d’une terrifiante monstruosité ! Je pense, mais peut-être me trompé-je, que les 3 sections reprennent les thèmes, majeurs et mineurs, évoqués dans l’introduction en les passant par le filtre du rêve et du cauchemar. Ce procédé me rappelle vraiment celui employé, là encore à mon humble avis, dans Mulholland Drive de David Lynch, dont l’épilogue vient éclairer le reste du film comme si nous venions d’assister à un dernier rêve. Ce filtre onirique donne aux histoires contées une saveur nébuleuse : parfois conte noir, roman gothique, nouvelle fantastique, poésie surréaliste, récit d’anticipation, d’épouvante, d’horreur ou même intimiste… L’auteur décline les genres et registres de la noirceur dans un style littéraire et minimaliste, dépourvu de toutes émotions et de toute empathie, multipliant les références littéraires, telles que Ballard, Kafka, Poe, Danielewski, Pynchon ou encore Burroughs…

Les différents textes qui composent les 3 sections, de prime abord indépendants, filent des liens, menus et équivoques, entre eux, autour d’éléments singuliers et récurrents. On retrouve ainsi, déclinés sous plusieurs formes, le thème de l’épreuve, évidemment, mais aussi ceux de la mort, du suicide, de la violence, de la magie, du mysticisme, des hallucinations, de l’enfance, des cauchemars et des rêves, du sommeil, de la monstruosité, des malformations, de la sexualité, de la peur, de l’amour… bref, des thèmes comme des promesses d’heures d’exégèse psychanalytiques ! Car assurément, le roman de Jason Hrivnak, comme un jeu de pistes macabres, invite à de nombreuses relectures et à l’analyse, sinon à la psychanalyse ! Rapidement, la lecture se focalise sur une trame assez lisible, liant plusieurs subdivisions de sections par l’évocation d’un personnage féminin que, semble-t-il, nous suivons tout au long de sa vie, sans doute un double de Fiona qui aurait survécu, sans cesse poursuivie par son ami d’enfance imaginaire, un être aux yeux améthyste. Ce personnage féminin sera amené à pénétrer à plusieurs reprises dans la maison des épreuves, une étrange bâtisse où chaque pièce est un test, une épreuve surréaliste qui doit se dérouler sous la surveillance d’un examinateur. Quantité de ramifications viennent alors se greffer à cette trame, donnant naissance à un univers aussi obsédant, aussi absurde et aussi incohérent qu’un rêve.

Au final, La Maison des épreuves est une succession de tableaux, d’images incongrues et oniriques, comme autant de rêves vagues et inquiétants que la mémoire nous laisse au réveil. Mais ici, il s’agit bien des rêves de quelqu’un d’autre que nous-mêmes, comme si ce roman était une plongée intime et cruelle dans le subconscient d’un étranger ou d’une étrangère. L’unicité de ce subconscient donne alors une logique diégétique à ce texte, de sa genèse à sa fin apocalyptique, une logique nébuleuse et tordue, certes, mais palpable par le réseau d’analogies mis en place, nous laissant l’impression tenace d’un texte étrange, sombre et malsain. Une lecture que je conseille à tous les curieux prêts à se lancer dans une expérience de lecture ardue et saisissante, nous laissant dans un flou non pas frustrant mais nécessaire et, par la même, poétisé.

Anne

La Maison des épreuves, Jason Hrivnak, traduit par Claro, Éditions de l’Ogre, 2017, 19€, 9.99€ pour l’édition numérique

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