Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon

Chroniquer Pynchon, voilà un périlleux exercice que je n’imaginais pas si intimidant. En effet, Pynchon, c’est un peu mon auteur fétiche, découvert il y a une douzaine d’années à travers ses premiers romans (V., Vente à la criée du lot 49 et L’Arc-en-ciel de la gravité) : jamais je n’avais lu quelque chose de semblable et ce fut pour moi un véritable choc esthétique. J’ai d’ailleurs travaillé sur Pynchon lors de travaux universitaires sur le postmodernisme, cet auteur en étant une figure incontournable. Aussi, Vente à la criée du lot 49 n’est pas vraiment une découverte pour moi : je le lis et le relis depuis des années, mais cette fois-ci, j’ai décidé de le chroniquer ! Je sais, chroniquer sur mon petit blog un tel monument de la littérature est parfaitement vain, mais j’ai très envie de me prêter à l’exercice, de me dégager des mes réflexes académiques pour produire un texte plus personnel sur ce roman remarquable en plusieurs points. C’est donc parti pour la chronique la plus aventureuse que j’ai eu à écrire.

Car Thomas Pynchon a la réputation d’être effectivement l’une des pierres angulaires du postmodernisme américain, un auteur de génie, à la fois très érudit et populaire, une plume foisonnante, précise et labyrinthique, au discours savant et complexe sur l’Amérique et son histoire. Bref, tout a été dit sur Pynchon dont l’œuvre a été disséquée par quelques happy few pynchoniens et des universitaires BIEN plus qualifiés que moi, bien que j’ai lu un certain nombre d’ouvrages critiques sur cet écrivain et pondu moi-même un petit mémoire de littérature comparée, notamment sur Gravity’s Rainbow. Tout a été dit, donc, mais je vais ici me concentrer ce qu’a été ma dernière lecture de Vente à la criée du lot 49, cette réception précise, en laissant de côté un nombre incalculable d’éléments d’analyse (ce qui est très frustrant) et en tentant, humblement évidemment, de donner envie de lire du Pynchon à ceux qui n’ont pas encore osé s’y frotter.

pynchon_vente_criee_lot49Vente à la criée du lot 49 est le deuxième roman de Pynchon, écrit en 1965 et publié en 1966 ; c’est aussi le premier roman que j’ai lu de cet auteur : j’ai d’abord été tentée de lire son ouvrage le plus court (environ 200 pages) pensant que la lecture en serait plus aisée que les pavés dont il a accouché depuis ! J’ai été, évidemment, mal avisée, car la lecture de ce court roman n’est pas aussi simple que la minceur de sa tranche laisse supposer. En effet, Vente à la criée du lot 49 est un roman d’une densité notoire, fourmillant de détails conséquents, au rythme nerveux, à la prose aussi alambiquée que l’intrigue. Son personnage principal s’appelle d’Œdipa Maas, sans doute le nom féminin le plus formidable de l’histoire de la littérature ! Œdipa est une jeune femme de 28 ans, elle vit en Californie avec son mari Mucho Maas, un DJ pour qui elle s’inquiète car il couche avec des mineures, elle va à des réunions Tupperware, boit des coups avec ses copines, fait pousser des herbes aromatiques dans son jardin, fait la cuisine et lit des magazines. Œdipa, c’est un peu Rapunzel qui s’ennuie dans sa tour circulaire, jusqu’au jour où elle apprend que Pierce Inverarity, magnat de l’immobilier et ancien amant, l’a désignée pour être son exécutrice testamentaire. Elle prend alors la route, direction San Narciso, pour s’acquitter de sa tâche.

Or, l’exécution dudit testament va de pair avec la libération d’Œdipa qui, quittant le foyer marital, se lance dans une enquête des plus improbables autour de mystérieux timbres constituant un lot dans le testament d’Inverarity. La jeune californienne va ainsi, de découvertes en fausses pistes, dériver dans une investigation sans fin, tentant laborieusement de faire le lien entre un trafic d’os, l’ancienne société postale de Thurn und Taxis, le réseau occulte W.A.S.T.E. (oui, oui, pour les fans de Radiohead, ça vient bien de là…), une pièce élisabéthaine parodiquement outrancière et ses différentes éditions, le mystère Tristero, l’entropie dans la physique et la communication, le démon de Maxwell, un réseau d’amoureux anonymes, le symbole d’un cor postal se multipliant à outrance, et j’en passe. Pour cela, elle sera amenée à rencontrer quantité de personnages aussi fantasques que carnavalesques, comme les fameux membres du groupe les Paranoids, des avocats, des experts et enseignants-chercheurs en tous genres, philatélistes, savants, physiciens, littéraires, des acteurs de théâtre, des paumés, des piliers de comptoir, des libraires, des vendeurs d’armes, des vieux marins, des clochards, etc. Il émane de cette foule de personnages, de cette prolifération d’enjeux, une impression de joyeux désordre savamment orchestré par une prose tout aussi tortueuse que la narration. Car l’écriture de Pynchon est très complexe mais aussi très précise : chaque mot semble avoir une raison d’être et si, par malheur, votre esprit vagabonde ne serait-ce que quelques secondes lors de votre lecture, vous risquez d’être encore plus perdu que vous ne devriez l’être ! Il faut évidemment saluer l’incroyable travail de Michel Doury, lui-même écrivain et traducteur de nombreux ouvrages de Pynchon : il a retranscrit avec brio la prose si particulière de Pynchon, ce qui, à mon humble avis, relève de l’exploit.

Cette profusion stylistique et narrative contribue à perdre et Œdipa Mass et le lecteur dans un récit labyrinthique parfaitement maîtrisé. Car l’enquête que mène notre jeune héroïne, motivée par sa curiosité assumée et un désir de délivrance tacite, ne ressemble en rien à celles des polars ou des romans policiers. Œdipa suit de nombreuses pistes, mais en délaisse beaucoup, atterrit dans des impasses, se laisse souvent distraire, perd le fil et se fie souvent au hasard. Nombre d’indices sont révélés par des concours de circonstance suspects, les événements s’enchaînent sans logique : c’est ici que certains thèmes chers à Pynchon trouvent un terreau fertile, laissant place à la paranoïa et à un supposé complot. Mais cette absence de cohérence devient également le terrain d’un enjeu bien plus intéressant que les mystères eux-mêmes, à savoir Œdipa elle-même, ses aspirations, ses inquiétudes, sa paranoïa croissante, son désespoir grossissant, ses angoisses, son mal-être, son aveuglement, bref, sa traversée du désert. Car nommer son personnage Œdipa laisse présager tout un réseau d’analyses et d’analogies avec son plus célèbre homonyme masculin, son mythe et son approche psychanalytique… Et cette jeune femme, assimilée d’entrée à une princesse de conte de fées, va passer par différentes étapes identitaires tout au long de son enquête, l’action laissant de plus en plus place à la langueur, au lyrisme même. L’errance d’Œdipa dans les rues nocturnes de San Fransisco, à la recherche du fameux cor postal, au milieu des marginaux et des paumés, est sans doute le plus beau passage du roman ! Le récit s’achèvera d’ailleurs sans que grand-chose ne soit résolu, même l’obsession d’Œdipa et son énergie à continuer inlassablement à chercher, sinon à se chercher.

Ce qu’il faut retenir de ce roman, outre les innombrables possibilités analytiques qu’il recèle et que je me refuse d’énumérer ici, c’est l’expérience de lecture, assez unique en son genre, qu’il propose. Dès les premières pages, l’image très puissante du circuit imprimé, associée aux cartes routières des villes américaines, amène avec elle celle du labyrinthe. C’est une véritable expérience labyrinthique que propose Pynchon avec ce roman, sinon ses romans de manière générale. Bien que j’ai lu à maintes reprises Vente à la criée du lot 49, je vis toujours la même expérience consistant à me perdre littéralement dans la prose de Pynchon/Doury, dans l’enquête et la quête d’Œdipa, dans la multiplication des réseaux diégétiques et extradiégétiques de l’œuvre, dans l’abondance et ses échos, la surenchère, l’errance et ses résonances. Bref, j’ai beau connaître ce roman, je m’y perds systématiquement, continuant néanmoins d’avancer, hypnotisée par l’écriture dédaléenne, fascinée par le rythme à la fois hystérique et apaisant ! À noter d’ailleurs que cette hystérie est propice à de nombreuses scènes parfaitement désopilantes, ce qui m’a rappelé que l’humour d’un texte contribue, d’une certaine manière, à en faire une œuvre totale. J’ai peut-être l’air d’en faire des caisses, d’en rajouter, mais non ! Lire Pynchon c’est réellement prendre du plaisir à se sortir d’un labyrinthe par un chemin qu’on n’aurait jamais penser emprunter, même la énième fois qu’on le prend !

Anne

Vente à la criée du lot 49, Thomas Pynchon, traduit par Michel Doury, Points, 2000, 6.50€

Publicités

7 réflexions sur “Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon

  1. Ta lecture labyrinthique me rappelle, celle, très intense de « L’emploi du temps » de Butor, que j’aimais, puis détestais, puis aimais de nouveau, puis détestais… Une sacrée expérience. Maintenant, j’ai envie de découvrir cet auteur !

    Aimé par 1 personne

    • En lisant du Pynchon, il ne faut surtout pas s’attendre à lire du Butor : c’est deux-là, c’est un peu le jour et la nuit en matière de littérature ! Le Nouveau Roman et le postmodernisme sont aux antipodes l’un de l’autre : peut-être aimeras-tu donc Pynchon sans jamais le détester 🙂

      J'aime

      • Je l’espère alors. Je ne m’attends pas à comparer les deux styles, bien entendu, c’est plutôt en terme d’expérience de lecture « déroutante » que je parle 😉

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s