Glow de Ned Beauman

glow_beaumanNed Beauman, jeune prodige de la littérature contemporaine anglo-saxonne, signe avec son dernier opus, Glow, un roman psychédélique et jubilatoire dans la lignée des premiers romans de Thomas Pynchon. Tout juste paru aux éditions Joëlle Losfeld dans la traduction française de Catherine Richard-Mas, Glow met en scène 15 jours d’une enquête rocambolesque et complexe, menée par un jeune héros pynchonien, un peu paumé dans un complot d’une envergure croissante, tissant des liens alambiqués entre une société minière, d’étranges enlèvements dans des fourgonnettes blanches, la communauté birmane de Londres, une nouvelle drogue, le glow, une radio pirate et des renards errants dans la ville… Avec un style foisonnant, Ned Beauman reprend les grands thèmes postmodernes anglo-saxons, dans un thriller où complot et paranoïa font écho à des délires chimiques et à une profusion d’informations neuroscientifiques. Une lecture parfaitement enthousiasmante !

Le postmodernisme en littérature amène avec lui un retour significatif à la trame narrative, à l’histoire qui, depuis les années 1960, est redevenue palpitante, aventureuse. Glow s’inscrit parfaitement dans cette tradition, le récit étant submergé d’éléments narratifs saisissants, de coups de théâtre et de rebondissements, de scènes d’action, d’infiltration, d’espionnage, d’enquête, de courses poursuites, de trahison, etc. Bref, on est ici dans un thriller passionnant qui préfère à la noirceur des polars un aspect carnavalesque qui n’est pas sans rappeler les premiers romans du génial Thomas Pynchon (V., Vente à la criée du lot 49, L’Arc-en-ciel de la gravité, etc.). Dans cette lignée, Ned Beauman place son intrigue dans le Londres de 2010, époque plus contemporaine où les fêtes undergrounds sont les rave parties, où le LSD a laissé place à la MDMA et le rock alternative, aux différentes musiques électroniques.

Le personnage principal du roman, Raf, est un jeune homme de 22 ans, adepte des raves et consommateurs d’ectasy qui a la particularité d’être atteint du très méconnu syndrome hypernycthéméral, un trouble du rythme circadien : pour faire simple, le rythme biologique de Raf ne se base par sur des cycles de 24 heures, mais de 25 heures, ce qui a pour conséquence de décaler tous les jours d’une heure sa période de sommeil, et donc d’éveil. Cette particularité annonce ici l’importance des neurosciences qui vont prendre place dans le récit. En effet, le texte est truffé d’informations, à la fois savantes et limpides, sur le fonctionnement de notre cerveau, le sommeil, les psychotropes, la neurochimie, etc. Ces éléments sont inhérents aux caractéristiques de notre personnage principal, mais aussi au thème central du roman, le glow, une nouvelle drogue psychotrope qui a la particularité pour qui en consomme de sublimer sa perception de la lumière.

Mais revenons à notre intrigue. Compte tenu de ce syndrome hypernycthéméral, Raf s’est peu à peu marginalisé, ne pouvant s’adapter aux « heures de bureau ». Il vivote en travaillant en freelance en tant que programmeur peu talentueux et en promenant Rose, la Staffordshire Bull Terrier que son ami Theo a installé sur le toit d’un immeuble pour protéger des voleurs l’antenne de sa radio pirate, Myth FM. Raf ne vit néanmoins pas dans un isolement social, étant ami avec le désopilant Isaac, personnage extravagant dont les fantasques lubies m’ont valu quelques fous rires mémorables ! Le récit commence en pleine rave party, dans une laverie. Raf est fasciné par une jeune femme américano-birmane, Cherish, à qui il donne sa dose de glow. Cette rencontre constitue le premier rouage d’une machinerie impressionnante dans laquelle Raf va être embarqué à son insu.

Il retrouvera en effet Cherish dans une situation des plus inquiétantes, alors que deux hommes tentent de la faire monter de force dans une camionnette blanche étonnamment silencieuse. Après des retrouvailles torrides, Cherish disparaît de nouveau et Raf se lance dans une enquête qui prendra au fil des jours des proportions extravagantes, liant la terrible société minière Lacebark au glow. L’enquête amènera notre personnage à des rencontres hautes en couleurs, croisant des protagonistes aussi rocambolesques que louches, se mettant dans des situations aussi improbables que dangereuses. Le texte fourmille d’informations insolites, donnant à l’ensemble une aura d’étrangeté singulière, une impression de bizarrerie à la fois fascinante et dérangeante. J’ai appris beaucoup de choses dans ce roman, notamment l’existence de créatures étonnantes, comme la taupe étoilée, seul mammifère pourvu de tentacules, ou encore le rat-taupe nu qui vit dans des colonies fonctionnant socialement comme celles des abeilles. Le thème du cycle circadien est également exploré par le biais végétal, les fleurs jouant un rôle de premier ordre dans le récit, à travers l’évocation de la horologium florae, une horloge florale inventée par le naturaliste Carl Von Linné, s’appuyant sur les heures d’ouverture et de fermeture de plusieurs variétés de fleurs. Ingénieux, n’est-ce pas ?

horloge_florale_linne

Horloge florale de Linné

Peu à peu, Raf va découvrir les rouages d’un complot baroque, si tant est qu’il y ait complot, le rendant de plus en plus méfiant, sinon complètement paranoïaque : néanmoins, dans la diégèse du roman, la paranoïa est assimilée à la perspicacité, ce qui est particulièrement caractéristique des romans pynchoniens. Cette paranoïa s’accompagne des thèmes chers aux postmodernes de la duplicité et de la remise en question systématique de l’authenticité : on retrouve dans Glow le motif récurrent du faux, du factice, démultiplié par les « faux vrais », les « faux faux » et les « vrais faux », et ce, à différentes échelles. Les thèmes du décor, de la figuration, de la lumière artificielle et de l’hallucination sont alors largement exploités dans l’intrigue, brouillant les pistes dans un jeu intertextuel malmenant joyeusement aussi bien Raf que le lecteur lui-même !

Le récit est linéaire, il reprend jour après jour les éléments d’enquête que Raf découvre, jouant petit à petit sur la crédulité du personnage principal, et par la même du lecteur qui découvre au compte goutte les enjeux d’une affaire fort complexe. Il est entièrement narré du point de vue de Raf, enquêteur qui se retrouve malgré lui embarqué dans une aventure mettant sa vie en danger, mais sans que la tension devienne oppressante pour le lecteur. Finalement, on a affaire à un univers presque cartoonesque, carnavalesque : dans cette diégèse, les personnages ne prennent pas peur, ils détalent comme des lapins ! La narration laisse finalement peu de place à la noirceur et se concentre sur l’action, le tout sur un rythme propre aux musiques électroniques de rave, un rythme expéditif, immédiat, propice à un désordre entropique. Au final, Glow est un roman parfaitement halluciné, au style foisonnant et dense, qui propose différents niveaux de lectures : on peut y trouver tous les attraits d’un thriller réjouissant, grouillant de références multiples, questionnant aussi en filigrane notre rapport au monde, au réel et à sa duplicité, interrogeant les éléments neurochimiques qui nous permettent de percevoir et conceptualiser ce monde.

Anne

Glow, Ned Beauman, traduit par Catherine Richard-Mas, Joëlle Losfeld Éditions, 2017, 22€

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