En lisant Ulysse – Chapitre 6 : Hadès

Sixième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Hadès ». Leopold Bloom se rend à l’enterrement d’une de ses connaissances, Paddy Dignam. L’occasion pour moi d’en finir avec la mort en littérature…

Une marche funèbre

Le dieu des enfers Hadès donne le ton du chapitre : Leopold Bloom se rend à l’enterrement de Paddy Dignam, en compagnie de Matin Cunningham, Simon Dedalus (le père de Stephen) et M. Power. Pendant que « la voiture tanguait [et que ces] quatre bustes ballotaient de concert », le lecteur suit leurs dialogues entrecoupés par les monologues intérieurs de Bloom qui, comme à son habitude, laisse son esprit aller et venir au gré des associations d’idées. Plus grave que d’habitude, il est préoccupé par des idées morbides, associées à des futilités quotidiennes et des souvenirs érotiques, le tout ne donnant pas pour autant un chapitre scandaleux, mais au contraire un épisode très juste et très fin sur le deuil, loin des grandes envolées élégiaques des compositeurs romantiques qui me tenaient lieu de référence lorsque, naïf, j’essayais de me représenter un deuil personnel avant d’en avoir fait l’expérience.

Ainsi, la marche funèbre de la troisième symphonie de Beethoven (dite « Héroïque ») me semblait alors l’évocation la plus expressive du profond désespoir que l’on pouvait ressentir face à un deuil. Aujourd’hui, si je trouve toujours ce morceau tout à fait sublime (surtout lorsque qu’il est dirigé par Wilhelm Furtwängler : écoutez à partir de 7’45 !), je sais qu’il est trop beau pour être tout à fait honnête. Il n’y a pas de sublime dans la mort.

Comment exprimer au mieux les sentiments contradictoires qui nous gouvernent lorsque nous sommes en deuil puisque la célébration romantique de la tristesse est un mensonge ? Comment parvenir à la plus grande justesse possible en évitant les écueils de la grandeur du désespoir ou de la désinvolture cynique ? Comme souvent, la réponse est dans Ulysse.

Au début de son trajet jusqu’au cimetière, Bloom pense au savon, acheté dans le chapitre précédent, qui est dans sa poche et qui le gêne, mais qu’il n’ose déplacer, de peur de paraître trop trivial dans ce moment solennel. Le chapitre commence donc par une gêne, très futile, mais qui préfigure un malaise plus grand qui va très vite s’installer. Il aperçoit ensuite, par la fenêtre du tramway, Stephen Dedalus, et son père, Simon Dedalus, qui fait la route avec Bloom, en profite pour dire tout le mal qu’il pense du « gredin de Mulligan » qui l’accompagne habituellement. Tout en écoutant Dedalus parler des mauvaises fréquentations de son fils, Bloom se souvient du sien, Rudy, mort en bas âge,

[Simon Dedalus] criait à en couvrir le tapage des roues.
– Je ne supporterais pas que son bâtard de neveu fourvoie mon fils. Le fils d’un fanfreluchier. Qui vendait du ruban chez mon cousin, Peter Paul M’Swiney. Pas question.
Il se tut. De sa moustache tout hérissée le regard de M. Bloom se porta sur le visage lisse de M. Power, puis sur les yeux et la barbe de Martin Cunningham, tous agités, sévères, par les secousses. Homme braillard, entêté. Plein de son fils. Il a raison. Quelque chose à transmettre. Si mon petit Rudy avait vécu. Le voir grandir. Entendre sa voix dans la maison. En train de marcher à côté de Molly dans son complet d’Eton. Mon fils. Moi dans ses yeux. Étonnante sensation ce serait. Issu de moi. Question de chance.

avant de se remémorer la promesse faite à un agonisant de s’occuper de son vieux chien Athos, lequel se laissera mourir par la suite,

Pauvre vieil Athos ! Sois gentil avec Athos, Leopold, c’est mon dernier vœu. Que ta volonté soit faite. Nous leur obéissons eux dans la tombe. Gribouillis d’agonisant. A pris ça trop à cœur, s’est laissé aller. Une bête tranquille. Comme le sont en général les chiens des vieux bonhommes.

chaque nouveau deuil charriant avec lui les deuils précédents, ravivant leur douleur. C’est sans doute en cela que l’image mythologique des enfers reste pertinente : aller au cimetière, c’est aller au pays des morts, et c’est devoir accepter que les images plus ou moins nettes des souvenirs de nos défunts se joignent à celle du nouveau venu, rappelant à chacun notre condition de mortels, ces fantômes nous accompagnant le long de notre marche funèbre.

Bloom ouvre le journal et parcourt les avis de décès, puis s’attache à penser à tout autre chose, à des futilités, comme les mécanismes d’aiguillage du tramway, ses ongles, un concert, avant que l’image du corps de sa femme ne vienne enfin s’imposer à lui, et lui donne un air « ravi ». Je suppose qu’on peut expliquer cet instant de bonheur par le fait que cette image mentale vienne le ravir, au sens figuré comme au sens propre, c’est-à-dire qu’elle vienne l’enlever à ses ruminations morbides.

Dans le tramway, la discussion se poursuit et Bloom, « pris soudain d’une grande volubilité », lui qui reste en général assez discret, raconte une histoire plaisante qui est arrivée à un certain Ruben J. et à son fils, qui avait tenté de se noyer par dépit amoureux. Son père avait alors demandé de l’aide à un batelier, qui le repêcha « par le fond des culottes » : « et Reuben J. (…) s’est fendu d’un florin qu’il a remis au batelier en échange de la vie de son fils. » Comme dans le chapitre précédent où tout avait un rapport plus ou moins direct avec les Lotophages, cette histoire qui rend M. Power tout à fait hilare peut aussi être lue comme une parodie burlesque du mythe de Charon, le passeur qui amenait sur sa barque les âmes des défunts en se faisant rétribuer d’une pièce, une obole. Ces deux histoires présentent un passeur faisant le lien entre le monde des vivants et celui des morts : menant les mortels aux enfers en traversant le fleuve Styx avec sa barque dans le cas de Charron ; ramenant dans le monde des vivants un homme ayant voulu se noyer en le repêchant dans sa barque dans le cas du batelier. Avec, pour chacun, une pièce pour leur travail. La même image, en négatif. Inconsciemment, Bloom fait une référence aux mythes mortuaires antiques, alors même qu’il voulait aborder un autre sujet. Une histoire légère chargée du poids du tragique de la condition humaine.

Donc, rien n’y fait, Bloom ne parvient pas à penser à autre chose qu’à la mort de Paddy Dignam, « le plus correct petit homme qui ait jamais coiffé un chapeau. »

Les pensées de Bloom se font alors plus graves, plus douloureuses, lorsqu’il aperçoit

Des chevaux blancs avec leur plumet blanc [qui] viraient au coin de la Rotonde, au galop. Un tout petit cercueil se laissa entrapercevoir. A toute bombe vers la tombe. Une voiture de deuil. Non marié. Noire pour les personnes mariées. Pie pour les célibataires. Marronne pour les nonnes.
– C’est bien triste, dit Martin Cunningham. Un enfant.
Un visage de nain mauve et ridé comme était celui de petit Rudy. Un corps de nain, une poupée de cire molle, dans une boite en bois doublée de blanc. Le mutuelle inhumation paie. Un penny la semaine pour un bout de gazon. Notre. Petit. Poupon. Bébé. Ne voulait rien dire. Erreur de la nature. S’il est solide il tient de la mère. S’il ne l’est pas, du père. Plus de chance la prochaine fois.
– Pauvre petite chose, dit M. Dedalus. Au moins ça ne souffre plus.

ce cortège d’un enfant décédé entraînant avec lui le souvenir de son propre fils, puis celui de son père, suicidé :

On est sans pitié pour ça ici comme pour l’infanticide. Pas d’obsèques religieuses.L’usage voulait qu’avec un épieu on transperce le cœur dans la tombe. Comme s’il n’était pas déjà brisé. (…)
L’après-midi de l’enquête. L’étiquette rouge de la bouteille sur la table. La chambre de l’hôtel avec ses vues de chasse. Il faisait étouffant. Les rayons de soleil à travers les lames des stores vénitiens. Les oreilles de l’officier de police, énormes, plantées de touffes de poils. Le garçon d’étage faisant sa déposition. D’abord j’avais cru qu’il était endormi. Puis j’ai remarqué ces espèces de raies jaunes sur son visage. Avait glissé au pied du lit. Diagnostic : surdose. Mort accidentelle. La lettre. Pour mon fils Leopold.
Ne plus souffrir. Ne plus se réveiller. A la fosse.

Le suicide, renvoyé à son absurdité puisqu’en lieu et place d’une absence de souffrance, la mise à mort tue aussi la conscience qui aurait dû profiter de cette paix. C’est sans doute pour cela que Nietzsche affirmait que « la pensée du suicide est une puissante consolation. Elle aide à bien passer plus d’une mauvaise nuit » : tant que le suicide reste un fantasme, il est compréhensible ; c’est le passage à l’acte qui rend le geste inexplicable, toutes les lettres d’adieu n’y faisant rien.

Des corps, jetés dans le Néant. L’absurdité ultime.

Dans le tramway, le paysage défile : des « jardins sinistres », et « des sinistres demeures ». La maison où un certain Childs a été assassiné, sans doute par son frère. Comme si, dans ce fait divers, s’était rejoué un meurtre biblique.

La mort : la maladie, le suicide, l’accident, le meurtre. Depuis la nuit des temps, pour la nuit du temps.

Un cimetière

Ils arrivent enfin au cimetière :

ile-des-morts-bocklin

L’île des morts, Böcklin, 1880

Les hautes grilles du cimetière de Prospect se déplacèrent en un long frisson devant leurs yeux. Des peupliers noirs, des formes blanches, espacées. Puis des formes plus serrées, des ombres blanches qui se multiplient entre les arbres, une houle de formes blanches et de ruines muettes, dressant dans l’air leurs gestes vains.

Un décor fantomatique, étrangement maritime, où les formes du réel s’estompent dans ce qui est déjà un signe du néant à venir.

Vient ensuite la cérémonie, au cours de laquelle Bloom se concentre sur des détails triviaux : la veuve Dignam va-t-elle se remarier?  De quel côté est la tête dans le cercueil ? Et les gaz des tombeaux ? Etc…

Encore une fois, avec son personnage plus rabelaisien que romantique, Joyce met à mal l’idée d’une noblesse du désespoir, en décrivant une cérémonie funèbre pour ce qu’elle m’est très précisément apparue : un état de panique immobile, de recueillement angoissé, face au spectacle incompréhensible d’un cercueil clos exhibé au cours d’une cérémonie religieuse où je ne suis pas à ma place, seul parmi d’autres gens endeuillés, leurs visages fermés, eux aussi seuls avec tous les autres, mes pensées fusant dans tous les sens, excitées par la douleur et l’incompréhension, allant du plus grave au plus léger, du plus digne à la pire irrévérence, dans une tentative désespérée de se raccrocher à n’importe quoi, pourvu qu’il produise du sens.

Bloom échouant, bien sûr, comme nous tous. Mais étant dans cet échec profondément humain.

Joyce n’essaie pas de trouver un sens à ce qui n’en a pas, mais il réussit à dire le non-sens au plus juste. À mettre les mots à leur place, à les renvoyer à leur vanité : des mots dans l’air, inconséquents, éphémères, tels que ceux du prochain chapitre, consacré à Éole, dieu du vent.

Des conseillers d’orientation et des vampires

Depuis quelque temps déjà, je suis frappé par le fait que nos vies à tous soient profondément définies par notre condition de mortels.

C’est parce que nous savons que nos allons mourir que nous pouvons définir précisément nos actions à chaque étape de notre vie : nous savons que notre existence a un début, un milieu et une fin.

Très tôt, les jeunes enfants posent des questions sur la mort. Et très tôt, ils savent qu’ils évoluent dans la vie : ils se voient grandir avec ravissement, et chaque anniversaire est l’occasion de célébrer autant la date de leur entrée dans le monde que leurs progrès et leurs libertés nouvelles. Personnellement, j’étais suffisamment frustré d’être un enfant et pressé de grandir pour éprouver les libertés des adultes que je ne comprenais pas que l’on puisse ressentir un jour de la nostalgie pour son enfance. Non que la mienne n’ait pas été heureuse, mais j’avais hâte d’être indépendant, même si, une fois majeur, j’ai préféré faire un pas de côté et regarder la marche du monde sans y participer tout à fait, me réservant le plus longtemps possible la liberté due au détachement des contraintes du monde du travail et des responsabilités. Trouvant par là une forme de liberté, illusoire, assez peu confortable, souvent angoissante, mais une liberté tout de même. Regardant ceux-qui-arrivent-à-se-fixer-dans-le-monde-du-travail-à-moins-de-trente-ans comme des bêtes curieuses, voire avec mépris, comme s’il pouvait y avoir une quelconque indignité à accepter de s’inscrire pleinement dans la marche de la vie au lieu d’être, de toutes façons, rattrapé par elle.

On enseigne aux adolescents que leurs études au collège, au lycée et après sont un récit qu’ils doivent écrire en fonction de leurs capacités, de leurs domaines de prédilection et de leur volonté en vue de leur future vie professionnelle. Un chemin en ligne droite, dont les éventuelles bifurcations restent plutôt mal vues, ou du moins, peu évidentes à maîtriser. De toutes façons, un chemin à prendre le plus consciencieusement possible, au risque de « rater sa vie »…

Les études et formations diverses servant ensuite à confirmer ou à ouvrir des choix d’orientations pour une vie professionnelle plus ou moins évidente, plus ou moins mouvementée.

Puis, cotisant rapidement et à meilleur taux pour la retraite, en espérant pouvoir en profiter le plus possible.

only-lovers-left-alice-jarmuschMilan Kundera a écrit quelque part qu’un humain qui aurait une durée de vie supplémentaire par rapport à l’espérance de vie communément admise serait perçu par nous comme une sorte d’extraterrestre. Notre manière de vivre étant intimement liée à son chronométrage, un ajout dans ce cycle entraînerait un bouleversement radical dans la manière d’envisager notre existence.

C’est sans doute pour cela que le film Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch me fascine autant : les deux personnages principaux sont des vampires, dont l’existence se situe donc dans un entre-deux, ni tout à fait en vie ni tout à fait morts, ce qui leur confère une existence potentiellement infinie. Ils regardent passer les âges avec une sérénité, un détachement du monde, tâchant de tirer le meilleur de chaque génération, n’hésitant pas une seconde à sacrifier toutes leurs possessions, puisque, par définition, l’avenir sera toujours devant eux. Un vœu de l’esprit, absolument irréel. Mais ô combien réconfortant, le temps du visionnage…

Louis.

Publicités

2 réflexions sur “En lisant Ulysse – Chapitre 6 : Hadès

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s