Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

article353_tanguyvielArticle 353 du code pénal est le tout dernier opus de Tanguy Viel, sorti lors de la rentrée littéraire de janvier 2017, aux géniales Éditions de Minuit. Dévoré en quelques jours, l’ensemble du roman me laisse un peu perplexe, sinon hésitante quant au réel propos du texte. À première vue, Article 353 du code pénal est un polar bien ficelé, un huis clos entre un juge et un meurtrier parfaitement maîtrisé, un beau crescendo qui nous conduit à une chute déconcertante. Bref, Tanguy Viel manie à la perfection l’art du suspens et use des codes du roman noir avec brio. Néanmoins, cette fin absolument inadéquate m’a permis de mettre en lumière ce qui m’ont semblé être quelques pistes d’analyses un peu plus subtiles. Honnêtement, j’ai du mal à concevoir que Tanguy Viel n’ait écrit qu’un simple polar. Je préfère voir dans ce texte un jeu intertextuel sur la notion de fiction et de ses codes diégétiques et, surtout, un questionnement profond et légitime sur notre rapport à la justice.

Pour commencer, quelques mots sur ce fameux article 353 du code pénal qui, à moins d’être juriste ou passionné de droit, est une référence plutôt nébuleuse pour la plupart d’entre nous. Pour faire simple, cet article, cité intégralement dans le roman de Tanguy Viel, permet à un juge de condamner ou d’innocenter un accusé sans avoir à énoncer les preuves révélatrices de sa culpabilité ou de son innocence, au seul motif de son « intime conviction ». Une conception de la justice pour le moins arbitraire, non ? Choisir un tel titre me paraît ainsi assez éloquent sur le propos du texte qui questionne justice et injustice, et met en cause les procédures pénales d’usage.

Mais revenons-en à notre roman. De quoi est-il question dans Article 353 du code pénal ? Le prologue est éloquent. Lors d’une partie de pêche en mer, un homme appelé Kermeur jette à l’eau un autre homme, Lazenec, et s’enfuit avec le bateau. Kermeur est conscient que son geste, non-prémédité, n’a pas été discret et qu’il risque bientôt d’être appréhendé. Effectivement, des policiers sonnent à sa porte le lendemain matin, l’arrêtent et voici notre assassin face à un juge. Le reste du récit est la confession de Kermeur qui révèle comment il est arrivé à un tel geste. Un polar on ne peut plus classique, n’est-ce pas ? Un roman bien noir, bien ancré dans le réel, avec des effets de suspens efficaces qui m’a très rapidement rappelé l’univers des films de Claude Chabrol. Déjà, le décor provincial, en marge de l’effervescence urbaine, est typiquement chabrolien : une petite presqu’île bretonne de la rade de Brest, dans les années 1990, se prête comme toile de fond à notre histoire. Dans ce décor, un drame se noue insidieusement, derrière les volets fermés des maisons, dans une colère étouffée et dans la honte. Ce drame est une arnaque immobilière qui, au-delà du fait divers, révèle la nature humaine de plusieurs habitants de la municipalité, du maire Le Goff à notre Kermeur, régisseur du « château », en passant par le monstre de cupidité, le requin, bref, le beau salopard, immoral et inhumain, qui est à l’origine de l’escroquerie.

Tout commence 6 ans plus tôt, alors que Kermeur, ex-ouvrier à l’arsenal de Brest au chômage, ex-membre socialiste du conseil municipal, est « régisseur » du château municipal, c’est à dire qu’en échange de quelques services d’entretien dans le domaine, le maire l’autorise à vivre dans une annexe du « monument ». Autant dire qu’il est dans une situation précaire. D’ailleurs, ce brave Kermeur enchaîne désillusions sur injustices : licenciement, divorce, ticket gagnant du loto non-validé… Il vit néanmoins avec son fils de 11 ans, Erwan, alors que son ex-femme a refait sa vie. C’est alors qu’il rencontre Lazenec, promoteur immobilier dont la venue dans la commune est, selon les dires du maire, « providentielle » : il emmène effectivement avec lui l’espoir d’un renouveau économique pour la municipalité, avec le projet d’un complexe immobilier en bord de mer faisant de la presqu’île une future station balnéaire. Beaucoup, dont Kermeur, vont investir leurs économies dans ce projet qui 6 ans plus tard, en est toujours au stade de projet, Lazenec pavanant sous les yeux des investisseurs désenchantés, dépensant leur argent ostensiblement tout en continuant à leur servir les boniments d’usage. Oui, on a affaire à un bon gros salopard comme on aime à les détester dans les fictions, un de ces bons gros salopards qui vous font bouillir et malmènent votre sens de la justice et de l’éthique ! Autant dire que la suite des événements, qui enchaînent les drames dans la commune jusqu’à son ultime tragédie, vont mettre en action l’empathie du lecteur !

Cet récit nous est conté dans une narration à la première personne, en focalisation interne : il s’agit de la confession de Kermeur au juge, rapporté au style indirect libre, procédé qui permet à l’auteur de jouer sur une oralité très littéraire de l’écriture, alternant des tournures familières à des passages très poétiques, voire lyriques. Kermeur utilise de belles images, simples et puissantes, pertinentes, presque inappropriées dans la bouche d’un ex-ouvrier à l’arsenal de Brest dont on ne nous dit jamais qu’il est particulièrement lettré. Il s’agit de la plume parfaitement maîtrisé d’un écrivain et non d’un ouvrier. Alors pourquoi un tel parti pris narratif ? Pourquoi rapporter les mots de Kermeur si finalement, ils ne s’inscrivent pas dans la démarche réaliste propre au genre du polar ? Pour vous donner une idée de la poésie du texte, voici un extrait du roman choisi un peu au hasard tant l’écriture oscille systématiquement entre oralité et poésie :

Et en l’entendant ainsi dans la nuit tombée, c’était comme si les arbres noirs et plus noueux que d’habitude avaient commencé à me tomber dessus et on aurait dit que circulait entre eux une rumeur insistante, un persiflage qui serpentait dans l’air. Moi, oui, j’ai eu cette sensation qu’eux tous, les pins et les fougères et l’herbe grasse des dunes, ils détenaient un secret et chuchotaient contre moi, à côté de moi, si fiers d’habiter leur monde à eux, leur monde sans phrase ni pensée maligne. Ce jour-là, vous comprenez, j’aurais voulu être un arbre. Et il s’approchait toujours, et il continuait de balancer ses phrases affreuses dans la nuit tombante, il disait « non, Kermeur, t’es pas mieux que les autres » et après toutes ces années, c’était la première fois qu’il me tutoyait.

En ce qui concerne le personnage du juge, certains éléments narratifs m’ont également interpellée. Si le récit est la longue tirade de Kermeur se confessant, il est à plusieurs reprises interrompu par le juge : bien qu’il soit discret, le rôle du juge est primordial, car c’est évidemment de lui dont dépend le sort de l’assassin, si l’on tient compte du titre du roman et de la référence à ce fameux article 353. La fin du roman, que je ne vais bien sûr pas spoiler, me permet néanmoins de voir dans ce juge une métaphore du lecteur : il s’agit de celui qui découvre l’histoire d’un personnage finalement attachant, malmené par le destin, sujet à de nombreuses injustices, les plus intolérables étant en lien avec Lazenec. Au fur et à mesure de sa confession, les propos de Kermeur laissent deviner des émotions fortes, la colère, la honte, l’espoir, l’indignation, etc., sentiments auxquels le lecteur, empathique, est évidemment sensible. Et cette sensibilité se manifeste dans les propos du juge, partial, émotif, compatissant. Ces indices laissent à supposer que le propos de Tanguy Viel n’est finalement pas une critique sociale ou un examen approfondie de la nature humaine : il s’agirait plutôt d’un questionnement profond sur la justice, son représentant étant faillible dans sa fonction.

Car assurément, cet ouvrier meurtrier et ce juge, s’ils sont traités de manière réaliste, ne sont pas vraisemblables. Un ex-ouvrier non-lettré ne peut a priori pas parler avec une telle maîtrise poétique (oui, c’est possible que, dans la vraie vie, un poète puisse être poète sans lire de la poésie, je sais, mais c’est rare : même le Paterson de Jarmusch lit William Carlos Williams !), de même, un juge ne peut, s’il est compétent, faire preuve d’autant de partialité et d’émotivité. De plus, le texte fait plusieurs fois référence au cinéma et au théâtre. La référence au western et ses cow-boys est filée dans l’ensemble du récit et marque ici, selon moi, la justice dans ce qu’elle peut avoir de plus hollywoodienne : un salaud doit toujours mourir pour que justice soit faite à Hollywood, et les assassins deviennent des justiciers (ce qui m’exaspère toujours car la peine de mort, c’est la fin de la civilisation, n’est-ce pas ?) ! On trouve également des références au théâtre, avec le huis clos, pour commencer et sa conception classique du théâtre avec son unité de lieu, de temps et d’action. L’écrivain mentionne également explicitement le théâtre et son quatrième mur dans un passage où le juge et l’assassin ne se font plus face, mais regardent la mer, comme si un public s’y trouvait. Ce passage déréalise le récit de manière assez inattendue.

Compte tenu de tous ces éléments, je pense que le propos du texte va au-delà du simple polar (bien que cela n’enlève rien au plaisir de lecture), aussi ingénieux et maîtrisé soit-il. J’ignore si mon analyse est pertinente, et je l’avance avec quelques réserves, mais c’est en tout cas la lecture que je veux faire de ce récit, ne pouvant voir dans un roman de Tanguy Viel, de surcroît édité aux Éditions de Minuit qui se sont fait le chantre de la méta-littérature, un simple polar avec une fin « fleur bleue ». Ça, je n’y crois pas une seconde, ce serait trop décevant. J’y voit plutôt un jeu intertextuel sur la notion de fiction : en multipliant les références cinématographiques et théâtrales, Tanguy Viel nous dit, toujours à mon humble avis, que là aussi, nous sommes dans de la fiction, et la justice dans la fiction n’est pas la même que celle de la vraie vie ! Finalement, je pense que Tanguy Viel évoque la justice en interrogeant nos attentes de lecteurs/spectateurs et nos attentes de citoyens qui ne sont évidemment pas les mêmes ! Dans les fictions, on jubile de voir les salopards punis, d’une manière ou d’une autre. Mais pourrait-on vivre dans une société qui applique cette justice hollywoodienne ? Serait-ce une société probe ? Je ne pense pas.

Anne

Article 353 du code pénal, Tanguy Viel, Éditions de Minuit, 2017, 14,50€

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16 réflexions sur “Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

    • Ben oui, l’article existe bel et bien : tu peux le trouver sans problème sur le site Internet gouvernemental Legifrance, précisément, il s’agit de l’article 353 du code de procédure pénale. L’article cité dans le roman de Tanguy Viel est celui de 1958, l’histoire se déroulant dans les années 1990, avant qu’il ne soit modifié en 2011.

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    • Il faut se laisser tenter alors ! C’est très bien Tanguy Viel : je l’ai découvert il y a une dizaine d’années, avec « Cinéma », un étrange roman où Viel décrit en détails, plan par plan, le film « Sleuth » de Mankiewicz, ainsi que l’obsession monomaniaque du narrateur pour ce film. C’est très troublant et un véritable tour de force stylistique, qui se cache derrière de faux airs de simplicité. Un auteur à découvrir !

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    • Bonjour, et merci de votre intérêt. Le prochain article est en cours d’écriture, et je suis, une fois encore, très en retard. Je savais que j’aurais du mal à tenir le rythme d’un article par semaine, et en ce moment, je ne trouve pas autant de temps qu’il le faudrait pour ce projet. Je ne l’oublie néanmoins pas, et j’aurai bientôt l’occasion de parler d’Hadès… Louis.

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      • J’ai tellement votre présentation que j’ai retrouvé à Montréal La maison des feuilles…
        Pas facile à lire, et je vous admire si vous avez lu le livre…
        J’ai déjà lu Ulysse et l’édition en Folio classique donne tellement d’informations que je découvre de plus en plus ce merveilleux roman. Je vais vous suivre et j’ai bien hàte de vous lire au monologue de Molly…
        J’apprécie beaucoup que vous abordiez des livres américains, anglais, irlandais…

        Un québécois qui vous suit…

        Robert Benoit

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    • Merci pour vos compliments ; c’est un grand honneur d’être lu par des lecteurs d’un autre continent ! Certes, La Maison des feuilles n’est pas facile à lire, mais j’ai tendance à considérer certains livres comme des défis, et celui-ci a été particulièrement intéressant à relever, tant il bouscule nos lectures habituelles. Je vous souhaite de vous laisser entraîner par les histoires de Johnny Errant, de Will Navidson et de Zampano ; il me semble qu’on ne ressort pas indemne de ce genre de lecture 🙂 Tout comme pour Joyce, en fait, toutes proportions gardées… Sinon, j’ai effectivement hâte d’en arriver au formidable monologue de Molly Bloom, ne serait-ce que pour relire ce morceau d’anthologie !

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  1. Ton analyse est très intéressante, bien que je n’aie (pour l’instant, car il me fait diablement envie) pas lu le livre. J’aime particulièrement quand la littérature tend ses filets pour amener le lecteur à une interrogation sur la société et sur ses piliers à travers une représentation en miroir déformant…

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    • Je ne sais pas si cette analyse, que tu as parfaitement synthétisée, est la « bonne », mais c’est en tout cas la lecture que j’ai souhaité en faire : j’ai du mal à lire un roman chez Minuit dans m’interroger sur son caractère métalittéraire.
      Je te comprends d’être tentée : j’avais complètement zappé que Tanguy Viel sortait un nouveau roman ce mois-ci, donc dès que j’ai vu fleurir les premières chroniques dans la blogosphère, j’ai filé chez le libraire ! Je n’ai pas lu tout Tanguy Viel, mais assez pour m’y précipiter les yeux fermés 🙂

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