Anguille sous roche d’Ali Zamir

anguille-sous-rocheAnguille sous roche est le premier roman d’Ali Zamir, auteur comorien francophone de 27 ans, publié aux éditions Le Tripode lors de la rentrée littéraire de septembre 2016. Je ne suis pas assidûment les rentrées littéraires, mais force est de reconnaître que ce titre m’a tapé dans l’œil… Pourquoi ? Le pitch est des plus alléchants : dans l’Océan Indien, une jeune femme se noie et, dans ce qui semble un dernier souffle, dresse le bilan de sa courte existence, le tout dans un roman composé d’une seule et unique phrase. Ambitieux, n’est-ce pas ? Ambitieux, original, insolite et prometteur… Tellement prometteur que j’anticipe des éléments d’analyse, imaginant une lecture-asphyxie, une longue et dernière phrase, comme un dernier souffle de vie qui étouffe, un rythme haletant, une expérience suffocante. Eh bien il n’en est rien… et si mes attentes ont été mises à mal, c’est pour finalement me surprendre par un travail sur la langue bien plus profond et bien plus talentueux que ce que j’espérais. Une surprise alors, très bonne et très inattendue !

Bien qu’il soit écrit d’une seule et unique phrase, le récit se compose de paragraphes et de chapitres, le premier, sans titre, permettant une mise en place et de la trame narrative et de la langue. Car, à mon humble avis, tout l’intérêt de ce roman relève clairement du travail de l’écriture d’Ali Zamir, nourrie d’influences multiples, produisant une langue singulière, presque exotique.

La trame narrative est archiclassique et ses thèmes éculés : l’histoire tient en quelques lignes. Sans vous spoiler, disons que le récit nous narre la vie d’une lycéenne dotée d’un prénom des plus singuliers, Anguille, destinée à vivre de manière « anguilliforme » : alors qu’elle se noie, elle revient sur sa vie, de sa naissance à sa mort, en passant par ses premiers émois amoureux et les événements qui la conduiront à sa perte, revenant sur les figures marquantes de sa famille, son père Connaît-Tout, sa sœur jumelle Crotale et sa tante Tranquille. Le premier chapitre du récit s’attarde sur cette famille touchée par le malheur, mais aussi sur la ville où elle demeure, Mutsamudu, sur l’île d’Anjouan dans l’archipel des Comores, et précisément sur son quartier, Mjihari.

Cette première partie m’a semblé, je l’avoue, très laborieuse pour plusieurs raisons. Dans un premier temps, le propos m’a semblé bien creux : Anguille raconte son histoire en suivant une trame narrative principale traditionnelle, avec un retour sur ses parents, sa naissance, ses racines comoriennes et la situation socio-économique de Mutsamudu… Il y a une insistance sur des détails a priori sans importance, les pécheurs, les bœufs, la précarité de la vie quotidienne, le tout dans un rythme lent, presque languissant. Moi qui m’attendais à un texte heurté, palpitant, saccadé, essoufflé, me voilà déçue. De plus, la curiosité littéraire de cette phrase-roman me paraît artificielle : rapidement, on comprend que le texte se compose de quantité de phrases, beaucoup d’exclamatives, des interrogatives : remplacer la ponctuation forte par des virgules n’enlève rien au fait que le texte se compose d’une juxtaposition de phrases tout à fait classiques ! Le texte m’apparaît alors comme bourré de fautes typographiques, et puis c’est tout ! Enfin, l’écriture en elle-même est déroutante, la langue est bizarre, sans que j’arrive à me l’expliquer. Elle interpelle, et c’est ce qui me fait continuer, ce que j’ai été fort avisée de faire !

Car finalement, ce premier chapitre sert à poser le décor du roman, non seulement celui de l’histoire, mais surtout celui de l’écriture. D’une écriture anguilliforme. Pour reprendre les mots de Jean Ricardou qui théorisait alors du Nouveau Roman, il n’est plus question dans Anguille sous roche de « l’écriture d’une aventure », mais bel et bien de « l’aventure d’une écriture » ! Cette langue est marquée par plusieurs éléments contradictoires qui la rendent bizarre, sinon nouvelle. On y trouve une indéniable oralité, propre aux griots africains, rendant le propos vif et vivant. Les images sont également inattendues, très abstraites, plus poétiques que sémantiques. Mais surtout, cette oralité mélange différents niveaux de langue, des tournures familières, une syntaxe parfois maladroite, des grossièretés, mais aussi un vocabulaire très littéraire, des expressions vieillies et des emplois rares. J’ai cru à plusieurs reprises tomber sur des néologismes, mais non, après vérification, il s’agissait la plupart du temps d’expressions désuètes, presque anachroniques. J’ai passé un temps infini avec mon dictionnaire pendant la lecture de ce roman, ce qui ne m’est pas arrivé depuis des années, et qui m’a clairement interpellée sur ce travail de langue assez déconcertant ! Cette langue m’a rappelé des auteurs du mouvement de la négritude, comme Aimée Césaire ou Léopold Sédar Senghor : si ma langue maternelle est le français, force est de reconnaître qu’il s’agit du français métropolitain, une langue différente à bien des égard de celles qu’on utilise dans les départements français d’outre-mer ou dans les pays francophones ! C’est un réel enrichissement de redécouvrir sa propre langue en fonction de ses multiples influences culturelles. Je pense qu’Ali Zamir a exploré cette voie, renouvelant la langue française, la poussant dans ses retranchements. Au final, j’ai le sentiment que ce langage, issu de ma langue maternelle, ne m’est plus familier, s’est déréalisé, et cette mécanique est des plus troublantes, mais aussi des plus fascinantes !

Outre ce travail sur le métissage de la langue, l’écriture d’Ali Zamir est marquée par une musicalité certaine, liée à un rythme en parfait décalage avec le propos : Anguille nous conte sa vie, mais au moment où elle dresse ce bilan existentiel, elle se noie. Elle se noie. C’est ainsi totalement désarmant de suivre un récit au rythme si lent, si régulier, sans saccades, sans à-coups. Le rythme est ondoyant, le récit est un flot de paroles ondulant, harmonieux, cadencé, coulant, fluide. Anguille nous conte sa vie, et elle prend son temps, elle se permet de nombreuses digressions, interpelle son lecteur/auditeur (difficile de le définir tant l’oralité du texte est une évidence), passe du coq-à-l’âne, reprend son récit, suivant le rythme et le mouvement des vagues. On sent d’ailleurs l’influence des Vagues de Virginia Woolf et son fameux stream of consciousness, monologue intérieur porté par les flots. Et c’est là que l’usage abusif et a priori artificiel de la virgule prend tout son sens. Car dès le deuxième chapitre, le lecteur/auditeur s’est imprégné de ce rythme, de cette écriture, et l’absence de ponctuation forte participe à l’expérience de lecture « anguilliforme ». Je n’ai pas d’autre mot que celui de l’auteur pour en parler, mais lire Anguille sous roche permet une expérience unique de lecture anguilliforme. Ce principe de la phrase unique ne devrait pas marcher, mais il marche. C’est là tout le génie d’Ali Zamir : ce n’est pas tant l’exploit d’écrire un roman d’une seule phrase qui importe, c’est l’absence de ponctuation forte. L’absence de rupture. La régularité du rythme.

Alors oui, ce premier roman n’est pas parfait : l’histoire est TRÈS classique, les rebondissements rebattus, l’écriture est dure, parfois fatigante, les premières pages sont difficiles à lire, mais quel style ! Au final, quand le récit commence à vous aspirer dans ses flots, la magie opère et ça devient très compliqué de lâcher prise ! Je ne m’attendais assurément pas à un tel texte et je suis très emballée par cet auteur dont je suivrais les prochaines parutions. De plus, car cela n’enlève rien au plaisir de lecture, difficile de passer sous silence le remarquable travail éditorial des éditions Le Tripode : l’objet-livre est très agréable, belle couverture, mise en page aérée et agréable (j’aime bien les marges larges), belle typographie, format confortable. Je ne saurais trop vous conseiller de vous laisser tenter !

Anne

Anguille sous roche, Ali Zamir, Le Tripode, 2016, 19€

Publicités

2 réflexions sur “Anguille sous roche d’Ali Zamir

    • Merci Goran. Oui, il y a autant de lectures que de lecteurs d’un même livre…
      On retrouve quelques éléments du roman d’apprentissage dans Anguille sous roche, mais je ne pense pas qu’il faille le réduire à cette seule influence : traditionnellement, le roman d’apprentissage montre l’évolution d’un héros ou d’une héroïne depuis son enfance jusqu’à ce qu’il s’accomplisse après un apprentissage. Ici, Anguille n’a clairement pas le temps d’apprendre, encore moins de s’accomplir : elle meurt au sortir de l’enfance. Elle dresse effectivement un bilan et s’invente un destin « anguilliforme », histoire de donner un sens à sa courte existence. J’ai trouvé que la chaîne d’événements qui la conduisent à sa perte sont quand même éculés, sans surprise. Mais on ne peut pas tout révolutionner d’un coup, et l’écriture, et la narration !

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s