En lisant Ulysse – Chapitre 5 : Les Lotophages

Cinquième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Les Lotophages ». Leopold Bloom se promène dans Dublin en pensant à des frivolités, avant d’affronter l’enterrement du chapitre suivant. L’occasion pour moi d’évoquer le monde tel qu’il ne tourne pas rond et la littérature telle une fleur de lotus…

Les mangeurs de lotus, ou rêver la vie plutôt que la vivre

Dans le récit d’Homère, les Lotophages sont, littéralement, des « mangeurs de lotus », une fleur ou un fruit merveilleux plongeant ceux qui en mangent dans une béatitude amnésique. Dans le chant IX de L’Odyssée, les compagnons d’Ulysse, envoyés en éclaireurs sur une île inconnue, se voient offrir ce repas par les autochtones et en perdent la raison :

(…) neuf jours durant, les vents funestes m’entraînèrent
sur la mer poissonneuse; le dixième, nous débarquions
au pays des mangeurs de fleurs, les Lotophages.
On descendit à terre, on refit provision d’eau fraîche,
on mangea vite près des rapides navires.
Quand on eut apaisé la soif et l’appétit,
J’envoyai de mes compagnons pour s’informer
quels étaient les mangeurs de pain qui vivaient là;
j’en choisis deux, auxquels j’enjoignis un héraut.
Aussitôt, ils partirent se mêler aux Lotophages;
ceux-ci n’en voulaient pas à la vie de mes compagnons,
ils leur offrirent du lotus pour qu’ils en goûtent.
Mes gens, ayant goûté à ce fruit doux comme le miel,
ne voulaient plus rentrer nous informer,
mais ne rêvaient que de rester parmi ce peuple
et, gorgés de lotus, ils en oubliaient le retour…
Je dus les ramener de force, tout en pleurs,
les traîner aux vaisseaux et les attacher sous les bancs.
J’enjoignis au fidèle équipage
de monter aussitôt à bord des prompts navires,
craignant que le lotus n’égarât encore d’autres hommes.

Dans une note de bas de page de sa traduction, Philippe Jaccottet indique ceci : « le mot lotos en grec désignait toutes sortes de plantes : il est absurde de vouloir à tout prix le rapporter à une plante réelle. » Autrement dit, ce lotos, tantôt désigné comme une fleur, tantôt comme un fruit, pourrait être considéré comme la plante par excellence, de la même manière que nous désignons nos alcools les plus forts comme l’eau par excellence (l’eau-de-vie en français ; vodka « petite eau » en russe ; whisky « eau » en celtique, etc.). Deuxième hypothèse, mais qui n’exclut pas la précédente, cette plante serait à considérer comme une métaphore, un symbole du désir des hommes de vouloir se plonger dans les délices de l’oubli, de tendre un voile entre soi et la cruauté absurde du monde.

On peut comprendre les braves compagnons d’Ulysse, ballotés sur une mer périlleuse, pris dans une aventure qui n’est pas tout à fait la leur puisqu’il s’agit de celle de leur capitaine, de vouloir s’arrêter, même définitivement, sur cette île paradisiaque, aussi artificielle soit-elle. Mais pour un héros épique, et pour reprendre le verbe qu’utilise Ulysse, céder aux offrandes des Lotophages signifie s’égarer au cours de son aventure, dont l’errance est pourtant au cœur de ce voyage. Ces fleurs de lotus sont donc un égarement, un renoncement au monde tel qu’il peut être compréhensible pour des humains autant qu’il est incompréhensible pour le « divin Ulysse », qui s’empresse de ramener au bateau et à la raison ses marins fourvoyés.

La littérature a donné la part belle aux personnages qui renoncent à participer à la marche absurde du monde : le personnage anonyme d’Un Homme qui dort de Georges Perec (oui, encore lui…), Oblomov du roman éponyme d’Ivan Gontcharov, Bartleby de Bartleby le scribe d’Herman Melville, Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus, tous les personnages principaux des romans d’Albert Cossery… Mais qu’en est-il pour Leopold Bloom ? Ce petit bourgeois très ordinaire, tout à fait attaché à son confort personnel, pas vraiment en pleine crise existentielle, parfaitement intégré à la vie dublinoise de ce début de siècle, n’a rien d’un rêveur idéaliste ou d’un activiste révolutionnaire refusant le monde tel qu’il est. Pourtant, to bloom signifie en anglais « fleurir » : il a un nom idéal pour ce thème, mais à quelle espèce de lotus va-t-il bien pouvoir être confronté ?

La promenade de Bloom

Comme d’habitude dans ce livre, les liens avec l’épopée d’Homère sont souvent bien obscurs, mais ici, le titre du chapitre nous donne une vraie clé pour comprendre le propos de l’auteur. Il faut d’ailleurs signaler qu’à l’origine, les chapitres d’Ulysse n’avaient pas de titre, James Joyce ayant préféré gommer au maximum les références à L’Odyssée : les traducteurs français indiquent dans l’index du roman qu’ils utilisent « les appellations auxquelles James Joyce avait recours dans sa correspondance et dans ses notes de travail, » en redonnant les titres aux chapitres. Petite entorse à la volonté de l’auteur, donc, mais dont il serait aujourd’hui difficile de se passer pour bien appréhender certains passages.

De fait, chaque élément de ce chapitre a un rapport plus ou moins explicite avec les Lotophages…

Tout au long du chapitre, Bloom se promène, et, comme à son habitude, il laisse libre cours à son esprit. Il croise une gamine, « plantée devant les pubs pour ramener papa à la maison », s’arrête devant la vitrine de la Belfast et Oriental Tea Company et regarde avec envie ces « mélanges premier choix ». Il rêve alors des délices de l’Orient, du dolce far niente :

Ne remuant pas le petit doigt de la journée. Dorment six mois sur douze. Trop torride pour chercher querelle. Influence du climat. Léthargie. Fleurs de l’oisiveté. C’est l’air qui nourrit surtout. Azotes. Serres des jardins botaniques. Sensitives. Nénuphars. Pétales trop fatigués pour. Maladie du sommeil dans l’air. Marchent sur des feuilles de rose.

Mais, bien sûr, il s’agit de Leopold Bloom, et son évocation poétique et florale se termine ainsi :

Imagine un peu manger des tripes et du pied de veau.

Puis, il passe discrètement à la poste chercher du courrier destiné à « Henri Flower », un pseudonyme qu’il utilise pour sa maîtresse. Il sort, et tombe soudainement sur M’Coy, une connaissance un peu trop collante à son goût puisqu’à cause de son bavardage incessant, il empêche Bloom de penser à sa maîtresse et de contempler aussi franchement qu’il l’aurait voulu une jolie femme aperçue dans la rue. Il lit une publicité dans le journal :

Que serait une maison
sans les conserves Plumtree ?
Incomplète.
Avec elles, un paradis.

Il lui parle aussi de sa femme, qui va bientôt chanter l’opéra dans L’Ulster Hall  de Belfast. Enfin débarrassé de M’Coy, il lit la lettre de sa maîtresse, qui contient « une fleur jaune aux pétales aplatis. » Il se reprend à rêver de l’Orient paresseux, puis, voyant passer un train plein de wagons de bière, il imagine des flots de bière se déversant sur la ville. Arrivé devant une église, il entre et flâne à l’intérieur, méditant sur les rites chrétiens qui lui paraissent bien étranges, en tant que juif. Il regarde le prêtre donnant l’hostie et le vin de messe aux fidèles, repense à la musique sacrée, à l’encens, et considère la confession comme une emprise de plus qu’exerce l’Église sur ses fidèles…

Repentir à fleur de peau. Adorable honte. Prie à un autel. Je vous salue Marie, et sainte Marie. Fleurs, encens, les cierges qui coulent. Cache le rouge à son front. Armée du salut contrefaçon manifeste. Prostituée repentie s’adressera à l’assemblée. Comment j’ai trouvé le seigneur. Sûr qu’ils doivent avoir la tête bien sur les épaules à Rome : ils sont forts pour la mise en scène. Pas vrai qu’ils ramassent la mise en prime ?

Lorsqu’il sort de l’église, il va à la pharmacie Hamilton Long, pour y acheter de l’huile, de la teinture et du savon, tout en rêvassant sur les drogues en vente…

Assez de camelote ici pour vous chloroformer. Test : fait virer le papier tournesol du bleu au rouge. Chloroforme. Overdose de laudanum. Somnifères. Philtres d’amour.

… ou sur les délicats parfums orientaux des savons, promesses de plaisirs lascifs :

Cette eau de fleur d’oranger est si fraîche. Sentant bon ces savons, oui. Savon pure crème. Le temps d’aller prendre un bain pas loin d’ici. Hammam turc. Massage. La crasse s’accumule dans le nombril. Plus agréable si c’était une jeune fille. Je pense aussi que je. Oui je. Le faire dans le bain. Drôle d’envie que je. L’eau retourne à l’eau. Joindre l’utile à l’agréable. Dommage de ne pas voir le temps pour un massage. On se sent frais toute la journée ensuite. L’enterrement va plutôt être sinistre.

Sortant enfin de la pharmacie, il croise Bantam Lyons, qui, « l’air complètement timbré », lui demande son journal pour trouver une info à propos d’une course de chevaux.

Les fleurs d’oubli

En somme, et comme d’habitude dans Ulysse, rien que du très banal, sauf que tout ici a un rapport avec les Lotophages, depuis l’omniprésence des images florales jusqu’à l’évocation de ce qui peut, d’une manière ou d’une autre, divertir les hommes de la cruauté absurde du monde, tout comme Bloom qui essaie de se changer les idées avant un enterrement qui « va plutôt être sinistre »…

Joyce évoque donc toutes ces fleurs de lotus que sont l’alcool ou les drogues du pharmacien, les rêveries érotiques ou exotiques, la gastronomie, les publicités qui promettent le paradis au même titre que l’Église et ses rituels sacrés qui, pour Bloom, endorment les fidèles pour leur soutirer leur argent, ou encore l’opéra et les courses de chevaux…

Tous ces éléments sont traités sur un pied d’égalité : ce sont des divertissements, c’est-à-dire des détournements plus ou moins temporaires des réalités immédiates et profondes grâce auxquels l’esprit trouve une forme de repos, de bien-être et d’oubli. On reconnaît ici le côté provocateur de Joyce qui présente clairement la religion comme l’opium du peuple (ce qu’un barbu célèbre avait dit avant lui, mais pour des raisons moins littéraires), mais qui inclut aussi l’art, avec la mention de l’opéra chanté par Molly Bloom, comme une autre forme d’échappée au monde.

Alors, l’art : miroir du monde ou échappée vers l’irréel ?

Les deux, mon capitaine. La littérature, comme l’art en général, a ceci de spécifique qu’elle est un pas de côté dans le récit que nous vivons dans notre vie quotidienne. Nous sommes environnés d’histoires, et nous ne pouvons décrire et raconter ce que nous appelons la réalité qu’à travers des récits qui reprennent, même à leur insu, les structures issues des grands récits fictionnels. « La vérité a structure de fiction » affirmait Jacques Lacan, et, à son tour, toute fiction est porteuse de vérité. C’est la caractéristique essentielle de la littérature, ce « mentir-vrai » qui s’éloigne de la réalité pour mieux y revenir, qui séduit le lecteur et l’hypnotise pour le réveiller, qui embrume son esprit pour dévoiler les mystères de l’existence, qui donne une grande place aux marges pour mieux centrer son discours.

J’ai toujours aimé contempler le monde depuis les marges, autant par prédisposition naturelle que par goût. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été attiré par les détours, la rêverie, la fiction.

Alors je ne peux que considérer avec humilité les fleurs de lotus personnelles de chacun. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que dans ce chapitre, James Joyce dénonce quoi que ce soit. Certes, Leopold Bloom est provocateur, comme il l’est toujours, mais Joyce équilibre de manière très subtile les remarques de son personnage avec l’évocation de ses aspects ridicules. À chaque fois, c’est un point partout : Bloom se moque de la religion, mais Joyce se moque de Bloom. Les romans modernes montrent tous, à leur manière, des individus aux prises avec la complexité du monde, à laquelle les principes, les idées toutes faites et les jugements définitifs ne tiennent pas très longtemps ; ils décrivent tous un monde fait d’angoisses, d’incertitudes et de réponses illusoires. « Juger, c’est évidemment ne pas comprendre, puisque, si l’on comprenait, on ne pourrait plus juger », disait, paraît-il, André Malraux. Dès lors, je vois mal comment je pourrais avoir quoi que ce soit à dire sur ceux qui se servent d’autres espèces de lotus que celles que j’utilise…

D’autant plus que, comme c’est le cas pour la littérature, l’identité profonde de chacun peut se révéler à travers ce qui ne semblait pourtant qu’une simple échappée contre la lucidité et la douleur, comme un divertissement. L’idée n’est pas nouvelle…

(…) Quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde. Et cependant, qu’on s’en imagine accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point. Il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arriver et enfin de la mort et des maladies, qui sont inévitables. De sorte que s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.

De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit. (…)

Blaise Pascal, Pensées

Pour Blaise Pascal, le divertissement était à la fois une méthode universelle pour s’éloigner des angoisses de notre condition mortelle, mais dans un même temps, puisqu’elle est justement universelle et liée à nos craintes les plus profondes, cette caractéristique nous renvoie directement à ce que nous sommes alors que nous faisions tout pour nous en éloigner.

Sexe, lotus et Rock&Roll

S’il fallait choisir un seul divertissement, ma préférence pourrait aller vers celui qui me charme autant qu’il m’apporte de la lucidité : car la littérature est certes une très belle fleur de lotus, mais ce serait trop intellectualiser la chose, au détriment de la vérité. Il en est d’autres dont je ne pourrais me passer.

Des chercheurs canadiens viennent de trouver un lien entre le plaisir sexuel, celui de la drogue et celui lié à la musique : ils ont testé un médicament, la naltrexone, utilisé pour contrer la dépendance de certains toxicomanes : « Cette substance est connue pour bloquer les récepteurs aux opiacés produits naturellement (endogènes) dans le noyau accubens, une structure du cerveau impliquée dans le système de récompense lié au plaisir sexuel et aux drogues. » Le lien entre le plaisir sexuel et celui de la drogue était donc déjà bien identifié, mais les chercheurs ont découvert que ce médicament bloquait aussi les sensations de plaisir liées à la musique : les patients n’éprouvaient quasiment plus aucun plaisir à l’écoute de leur chanson préférée…

Plaisir sexuel, musical et lié aux drogues prennent donc leur source dans le même système de récompense, avec la même décharge d’opiacés naturels. « Cela renforce l’idée que la musique a été importante dans notre évolution, puisqu’elle partage un chemin avec des comportements indispensables à notre survie comme l’appétit sexuel. »

Peu importe le flacon, donc, pourvu qu’on ait l’ivresse, mais puisque le résultat est le même sur notre cerveau, autant ne pas l’abimer avec des fleurs de lotus nocives…

Alors choisissez votre fleur de lotus préférée, et enflammez-vous les uns les autres !

Louis.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s