Avez-vous déjà lu… des messages cachés dans la poésie ?

On connaît tous la correspondance grivoise qu’a prétendument entretenu le célèbre couple d’écrivains Georges Sand et Alfred de Musset : une lettre romantique cachant une invitation coquine si on ne lit qu’une ligne sur deux, une réponse lyrique cachant un acrostiche libertin… Aujourd’hui, nous savons que cette correspondance est un canular datant de la fin du XIXe siècle, non signé par nos illustres auteurs français. Néanmoins, la littérature recèle de nombreux messages cachés, dissimulés par la rhétorique, permettant à nombre de poètes d’exercer leur virtuosité stylistique. Voici un petit échantillon de nos figures de style favorites permettant de cacher des messages secrets dans des textes aux apparences faussement innocentes…

Le vers brisé

maurice_quentin_de_la_tour_portrait_voltaireLa technique du vers brisé consiste littéralement à briser en deux les vers d’un poème ou d’une strophe afin d’y découvrir un sens caché. On se retrouve ainsi avec deux textes formés d’une part par les premières hémistiches des vers du poème, d’autre par par les seconds. Autrement dit, le poème se divise en deux colonnes, chacune indépendante l’une de l’autre.

Le cas le plus fameux de vers brisés est extrait de Zadig de Voltaire. Dans ce conte philosophique, l’auteur retrace les aventures de Zadig, un jeune homme malchanceux et naïf qui sera la victime de nombreuses injustices. Dans l’extrait qui nous intéresse, notre héros est à la cour du roi de Babylone et écrit un éloge pour son souverain. Or, par un malencontreux hasard, il écrit des vers brisés fort fâcheux qui le conduiront en prison :

Par les plus grands forfaits j’ai vu troubler la terre.
Sur le trône affermi, le roi sait tout dompter.
Dans la publique paix l’amour seul fait la guerre :
C’est le seul ennemi qui soit à redouter.

Cette technique sera utilisée à des fins nobles, pour dénoncer les pouvoirs politiques en place par de nombreux auteurs, souvent anonymes. C’est par exemple le cas de la Résistance qui, lors de la Seconde Guerre mondiale, fera passer des poèmes honorant faussement l’Occupation nazie :

Aimons et admirons le chancelier Hitler !
L’Éternelle Angleterre est indigne de vivre.
Maudissons, écrasons le peuple d’outremer
Le nazi sur la terre sera seul à survivre.
Soyons donc le soutien du führer allemand
De ces navigateurs la race soit maudite.
À eux seuls appartient ce juste châtiment
La palme du vainqueur répond au vrai mérite.

La belle absente et la belle présente

georges-perecLa belle absente est une contrainte littéraire oulipienne inventée par Georges Perec, permettant de déclarer son amour à l’être aimé en toute discrétion, en masquant les lettres de son prénom dans les vers du poème. Le poème contient ainsi autant de vers que le prénom de l’être aimé contient de lettres. Chaque vers est dédié à une lettre et, comme le nom de « belle absente » l’indique, le vers doit contenir toutes les lettres de l’alphabet oulipien (un alphabet réduit qui ne contient pas les rares lettres K, W, X, Y et Z) sauf celle dédié au prénom. Voici la belle absente composée par Perec pour les 35 ans de son amoureuse Catherine Binet. Et comme c’est Perec, il a, pour l’occasion, choisi de doubler la contrainte littéraire de la belle présente en écrivant des vers de 35 lettres chacun.

Inquiet, aujourd’hui, ton pur visage flambe.
Je plonge vers toi qui déchiffre l’ombre et
la lampe jusqu’à l’obscure frange de l’hiver.
Quêtes du plomb fragile où j’avance, masque
nu, hagard, buvant ta soif jusqu’à accomplir
l’image qui s’efface, alphabet déjà évanoui.
L’étrave de ton regard est champ bref que je
dois espérer, la flèche magique, verbe jeté,
plain-chant qu’amour flambant grava jadis.

Comme vous pouvez le constater (bien que, je l’avoue, ça ne saute pas immédiatement aux yeux…), le premier vers est composé avec les lettres ABDEFGHIJLMNOPQRSTUV : il manque donc la lettre C à l’alphabet oulipien, première lettre du prénom Catherine. De la même manière, il manque au deuxième vers la lettre A, au troisième la lettre T, etc. Et en plus, c’est beau à pleurer !

Dans le même genre, Georges Perec a inventé la belle présente, une technique poétique consistant à écrire un poème avec uniquement les lettres de la personne aimée, pour une déclaration d’amour plus explicite ! Il s’est ainsi déclaré, avec beaucoup de musicalité, à une certaine Cécile :

Elle ici,
Clé celée,
Ciel lié,
Le ciel clic

Acrostiche et téléstiche

guillaume-apollinairePlus classique, l’acrostiche a été très souvent utilisé dans la poésie : il s’agit d’écrire un poème ou une strophe de sorte que, lues verticalement, les premières lettres ou les premiers mots de chaque vers forment un mot ou une phrase, composant ainsi un message caché. Il existe de nombreux acrostiches très célèbres, mais nos favoris sont évidemment ceux de Guillaume Apollinaire ! Nous avons choisi (difficilement) Adieu !, un des nombreux poèmes adressés à Louise de Coligny-Châtillon, Lou, et envoyés du front pendant la Première Guerre mondiale, avec 5 acrostiches en Lou.

Adieu !

L’amour est libre il n’est jamais soumis au sort
O Lou le mien est plus fort encor que la mort
Un cœur le mien te suit dans ton voyage au Nord

Lettres Envoie aussi des lettres ma chérie
On aime en recevoir dans notre artillerie
Une par jour au moins une au moins je t’en prie

Lentement la nuit noire est tombée à présent
On va rentrer après avoir acquis du zan
Une deux trois A toi ma vie A toi mon sang

La nuit mon cœur la nuit est très douce et très blonde
O Lou le ciel est pur aujourd’hui comme une onde
Un cœur le mien te suit jusques au bout du monde

L’heure est venue Adieu l’heure de ton départ
On va rentrer Il est neuf heures moins le quart
Une deux trois Adieu de Nîmes dans le Gard

rimbaudDans le même genre que l’acrostiche, on trouve le téléstiche qui, de la même manière, consiste à écrire des vers dont les dernières lettres ou les derniers mots, lus verticalement, forment un mot ou une expression. Plus rare dans la littérature, on en trouve cependant de savoureux. Notre préféré apparaît dans Le Châtiment de Tartuffe d’Arthur Rimbaud. Pour rappel, Tartuffe fait référence au personnage de Molière, un faux dévot qui, dernière le masque hypocrite de la religion et de la piété, abrite un être cupide et concupiscent. Cette concupiscence se trouve cachée, à la manière d’un tartuffe, dans le téléstiche de la première strophe, que je vous laisse découvrir par vous mêmes !

Le Châtiment de tartuffe

Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous
Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
Un jour qu’il s’en allait, effroyablement doux,
Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu’il s’en allait, « Oremus », – un Méchant
Le prit rudement par son oreille benoîte
Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
Sa chaste robe noire autour de sa peau moite !

Châtiment !… Ses habits étaient déboutonnés,
Et le long chapelet des péchés pardonnés
S’égrenant dans son cœur, Saint Tartufe était pâle !…

Donc, il se confessait, priait, avec un râle !
L’homme se contenta d’emporter ses rabats…
– Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !

Si vous connaissez et appréciez d’autres moyens rhétoriques de faire passer discrètement des messages cachés dans la poésie, et plus généralement dans la littérature, n’hésitez pas à nous en faire part dans les commentaires !

Anne

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