En lisant Ulysse – Chapitre 4 : Calypso

Quatrième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Calypso ». Il est 8 heures du matin, et Leopold Bloom prépare un petit-déjeuner pour sa femme et lui. L’occasion pour moi d’expliquer comment un lecteur peut s’identifier – ou non – à un personnage à la fois commun et repoussant et ce que les neurosciences nous en disent…

La structure du roman

Deuxième partie – la plus longue – de ce roman qui en compte trois. Joyce reprend ici la structure de l’Odyssée, composée elle aussi de trois parties : la « Télémachie » (récit centré sur Télémaque, qui cherche son père et voit des prétendants comploter contre lui), « l’Odyssée » (du nom grec d’Ulysse « Odysseus », qui fait le récit de ses aventures chez le roi Alcinoos qui l’a recueilli), et le « nostos » (c’est à dire « le retour » d’Ulysse à Ithaque).

Après avoir terminé la partie consacrée au jeune Dedalus-Télémaque (comment nommer cette partie, dans le roman de Joyce ? La « Dédalie » ?), les 600 pages suivantes sont consacrées au parcours de Bloom-Ulysse (« la Bloomie ? »), les trois derniers chapitres racontant son retour à la maison, passablement éméché (« l’Alcoolie » ?)

L’attachant Leopold Bloom

Dessin de Leopold Bloom par James Joyce

Dessin de Leopold Bloom par James Joyce

Qui est Leopold Bloom ? Un bourgeois entre deux âges, vendeur d’annonces publicitaires dans un journal, marié à Molly, avec laquelle ils ont eu une fille, Milly, âgée de quinze ans, et un fils, mort en bas-âge.

Bloom est un homme tout à fait ordinaire, à l’instar d’Ulysse qui s’était fait appeler « Personne » pour tromper le cyclope Polyphème, c’est un personnage assez insignifiant, un « monsieur-tout-le-monde » auquel tout le monde peut s’identifier… Il est donc à la fois unique et universel, vide de caractères extraordinaires et plein de banalité : il aime préparer le petit déjeuner à sa femme,

[Il] installa la théière sur le plateau. (…) Tout y était ? Les tartines beurrées, quatre, sucre, cuiller, sa crème. Oui. Il monta l’escalier le pouce passé dans l’anse de la théière.

a un doute sur la fidélité de celle-ci,

– (…) Une lettre pour toi.
Il déposa sa carte et sa lettre sur le dessus-de-lit de laine croisée, près de la courbe de son genou.
– Veux-tu que je relève le store ?
Remontant le store à petits coups jusqu’à mi-hauteur, il la vit du coin de l’œil qui regardait rapidement sa lettre et la glissait sous son oreiller.

prend soin de sa chatte,

– Du lait pour la minette ! dit-il.
– Mrkgnao ! se plaignit la chatte.
On dit qu’ils sont stupides. Ils comprennent ce que nous disons mieux que nous les comprenons. Elle comprend tout ce qu’elle veut. Et rancunière avec ça. Cruelle. Sa nature. Curieux que les souris ne couinent jamais. Semblent aimer ça. Me demande de quoi j’ai l’air pour elle. Aussi haut qu’une tour ? Non, elle peut sauter plus haut que ma tête.
– A peur des poulets, dit-il d’un ton moqueur. A peur des pillots-pillots. Je n’ai jamais vu une minette aussi stupide que cette minette.
– Mrkrgnao ! fit la chatte d’une voix forte.

a un esprit porté sur le calcul,

Ça irait chercher dans les combien ce qu’il gagne sur le porter en un mois ? Disons dix fûts de marchandise. Disons qu’il a eu dix pour cent de ristourne. Oh ! plus. Quinze.

regarde avec nostalgie sa fille grandir,

Il adressa un sourire plein d’affectueuse inquiétude à la fenêtre de la cuisine. Le jour où je l’ai surprise dans la rue qui se pinçait les joues pour les rendre plus roses.

a une pensée pour son fils mort peu après sa naissance…

Me souviens du matin d’été où elle est née, j’ai couru tirer du lit Mme Thornton dans Denzille Street. Une bonne vivante cette vieille dame. Elle a dû aider des tas d’enfants à venir au monde. Elle a su tout de suite que le pauvre petit Rudy ne vivrait pas. Ma foi, Dieu est bon, monsieur.  Elle a su immédiatement. Il aurait onze ans s’il avait vécu.

Le repoussant Leopold Bloom

Cela dit, la première chose qui frappe à son sujet, c’est son goût prononcé pour pour les éléments corporels les plus repoussants, qu’il s’agisse de cuisine,

Monsieur Leopold Bloom se régalait des entrailles des animaux et des volatiles. Il aimait une épaisse soupe d’abats, les gésiers au goût de noisette, un cœur farci rôti, des tranches de foie panées frites, des laitances de morue frites. Plus que tout, il aimait les rognons de mouton grillés qui lui laissaient sur le palais la saveur légèrement acidulée d’un délicat goût d’urine.

ou des mécanismes les plus triviaux de la digestion, comme lorsqu’il lit son journal, assis sur son trône :

Tranquillement, il se mit à lire en se retenant la première colonne, puis, cédant et résistant à la fois, il commença la deuxième. Arrivé au milieu, et se laissant finalement aller, il permit à ses entrailles de se soulager tranquillement tandis qu’il lisait, en lisant toujours patiemment, cette légère constipation de la veille ayant complètement disparu. Espère que ça n’est pas trop gros, ça ferait ressortir les hémorroïdes. Non, juste comme il faut. Bien. (…) Il parcourut à nouveau ce qu’il avait lu et, tout en sentant couler son eau il enviait, bonhomme, monsieur Beaufoy d’avoir écrit cela et reçu en paiement la somme de trois livres, treize shillings et six pence.

Joyce, Woolf et l’obscénité

Il y a bien sûr de la part de l’auteur une volonté d’établir un contraste très marqué avec Stephen Dedalus, dont les activités quotidiennes étaient essentiellement spirituelles, mais aussi de choquer les lecteurs de ce début de XXe siècle en faisant une parodie obscène et rabelaisienne du plus grand héros épique de l’occident.

C’est d’ailleurs à cause d’une plainte pour obscénité déposée par la très puritaine New York Society for the Suppression of Vice qu’Ulysse sera interdit de publication aux États-Unis jusqu’en 1931… Virginia Woolf elle-même, si elle avait été conquise par les premiers chapitres (elle notait dans son journal avoir été « amused, stimulated, charmed, interested »), faisait un compte-rendu final moins élogieux (« brackish » : dégoûtant)… Finalement, dans un article publié en 1925 dans le Common Reader, elle affirma que, si ce livre était « difficile et déplaisant, il était aussi « indéniablement important »…

J’avais mentionné, dans les chapitres précédents, que je me reconnaissais très nettement dans certains traits de caractère de Stephen Dedalus. Ma lecture de la suite du roman, et en particulier du parcours de Leopold Bloom, suit des mécanismes d’identification différents, car autant j’aime vraiment la littérature qui a un côté punk et n’hésite pas à choquer, bouleverser les codes littéraires, autant j’ai vraiment du mal à admettre que je puisse un jour me reconnaître dans un personnage qui se délecte de choses qui me répugnent…

Mais alors, comment se fait-il qu’Ulysse soit un de mes romans préférés, un de ceux dans lesquels je me plonge avec le plus de gourmandise si son personnage central me coupe d’emblée l’appétit ?

Neurones miroirs et empathie

La Tour, "le tricheur à l'as de carreau"

La Tour, « le tricheur à l’as de carreau »

Dans une de ses excellentes chroniques de l’émission Sur les épaules de Darwin, Jean-Claude Ameisen évoque l’existence des neurones miroirs. Intitulée « Le Monde de Je et de Tu », cette chronique commence par évoquer le charme étrange qu’exerce sur un spectateur un tableau de Georges de La Tour, dont les personnages, grâce à leurs jeux de regards, « nous attirent dans le tableau ».

Contempler un tableau. Plonger dans un tableau.
Nous y perdre. Puis revenir.
Et renaître, plus riche de ce que nous y avons vécu – une ouverture sur le monde intérieur des autres, qui nous rapproche des autres et nous permet de retisser ce lien profond, ancien, que nous avons découvert au moment de notre naissance, le lien qui nous rattache aux autres.

Jean-Claude Ameisen, scientifique, amateur d’art et de philosophie, analyse l’empathie que nous ressentons devant des personnes réelles ou des personnages d’une œuvre d’art grâce au fonctionnement de nos neurones-miroirs, en citant par exemple le primatologue et éthologue Frans de Waal :

Ces neurones sont activés quand nous réalisons une action, comme tendre la main vers un verre, mais ils sont aussi activés quand nous voyons quelqu’un faire un geste : nous réalisons alors en nous-même ce geste.
Parce que les neurones miroirs ne font pas la distinction entre nos propres comportements et ceux des autres, ils nous permettent de nous mettre à la place des autres, ils nous permettent d’être un instant dans la peau d’un autre.

Ces neurones miroirs sont en marche lorsque par exemple un enfant regarde attentivement un plus grand que lui effectuer une action qu’il n’a encore jamais réalisée : le fait de regarder lui permet de faire ces gestes par procuration, avant de se lancer lui-même pleinement dans l’action. Ou lorsqu’adultes, nous regardons un film dans lequel un personnage plonge dans l’eau en apnée : notre premier réflexe est de retenir notre respiration… Les neurones miroirs sont effectivement au cœur de toutes nos expériences artistiques, puisqu’ils nous permettent de ressentir de l’empathie pour les personnages : nous partageons leur joies, leurs peines, leurs douleurs, leurs peurs, leurs expériences. Nos œuvres nous permettent de vivre d’autres vies par procuration, et les neurosciences nous disent que ces expériences sont des apprentissages bien réels, puisqu’elles apprennent à notre cerveau à nous confronter à des situations inédites.

Pardon d’en revenir là, mais qu’en est-il pour un personnage en train de déféquer ?

Bien entendu, cette capacité extraordinaire que nous avons de nous mettre à la place des personnages est à l’origine du dégoût que nous pouvons éprouver pour certaines situations : nous sommes alors amenés à rejeter le livre, seul moyen de stopper l’action de nos neurones miroirs qui nous ont véritablement mis dans une situation dégradante.

Mais, comme je le disais plus haut, je n’ai pas rejeté Ulysse, bien au contraire ! Donc, de deux choses l’une : soit je ne suis pas si dégoûté que je voudrais le laisser paraître, soit il se passe autre chose. Laissons parler Jean-Claude Ameisen une fois encore :

"Blue poles", Jackson Pollock

Jackson Pollock

C’est en mimant en nous, inconsciemment, les mouvements de leur corps – leurs attitudes, leurs gestes, leurs expressions – (…) que nous entrons en empathie avec eux, que nous nous mettons à leur place, que nous habitons leur corps et vivons en nous les mouvements de leur âme.
Mais il y a des mouvements d’une autre nature, (…) que nous mimons aussi en nous (…) : les mouvements du pinceau. Nous traçons inconsciemment les traits que l’artiste a tracés sur la toile. Nous entrons en empathie avec le peintre, nous habitons le corps du peintre.
Et cette forme d’empathie peut aussi survenir en l’absence de tout personnage dans le tableau, devant une œuvre d’art abstraite.

Le DiShu, qui consiste à tracer des idéogrammes sur le sol avec de l'eau, révèvle que dans la calligraphie, c'est moins le message qui compte que le geste de l'artiste.

Le DiShu consiste à tracer avec de l’eau des idéogrammes sur le sol, destinés à l’évaporation. Dans la calligraphie chinoise, c’est moins le message qui compte que la beauté du geste de l’artiste, ces gestes que les spectateurs vont contempler.

Un pianiste ne peut écouter écouter un récital de piano sans que s’activent dans son cerveau les régions motrices qui contrôlent les mouvements de ses doigts – sans qu’il joue intérieurement sur un piano imaginaire la musique qu’il est en train d’entendre.

De même (…), les spectateurs d’un tableau abstrait de Jackson Pollock ressentent une sensation de participation de leur corps aux mouvements qui sont suggérés sur le tableau.
Et, que ce soit sous la forme des traits du pinceau ou des coulées de peinture, ces mouvements sont suggérés par les traces matérielles des actes créateurs de l’artiste qui a produit l’œuvre

En 1970, dans un essai intitulé S/Z, Roland Barthes écrivait : « L’enjeu du travail littéraire, (…) c’est de faire du lecteur, non plus un consommateur, mais un producteur du texte. »
Quand je lis un texte littéraire, j’écris ma lecture.

C’est le talent des grands artistes que de nous laisser nous mettre à leur place, au cœur du mouvement de leur œuvre, dans un élan paradoxal qui nous laisse entrevoir les secrets d’écriture d’un livre tout en en conservant les mystères. C’est Pollock, qui nous fait entrer dans sa transe aussi sauvage que structurée ; ce sont les calligraphes chinois qui nous invitent à une méditation sur le geste, le souffle et l’impermanence des choses ; c’est Joyce qui peut bien nous raconter ce qu’il veut – et même écrire sur du rien, de l’extrêmement banal, ou du repoussant – puisque c’est son écriture que l’on vit à travers son livre.

En changeant à chaque chapitre les règles d’écriture, en faisant mille prouesses stylistiques, en étant tour à tour amusant, repoussant, émouvant, abscons, passionnant, ennuyeux, érudit, grossier, décoiffant, Joyce nous place au cœur de son livre, dans l’œil de ce cyclone qu’est Ulysse : rarement expérience de lecture ne sera autant stimulante pour le lecteur…

« Quand je lis un texte littéraire, j’écris ma lecture. » affirme Jean-Claude Ameisen. Alors, autant choisir un écrivain comme Joyce, ouvrir Ulysse et écrire notre lecture en le lisant…

Louis.

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