En lisant Ulysse – Chapitre 3 : Protée

Troisième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Protée ». Stephen Dedalus se promène sur la plage de Sandymount Strand, laissant ses pensées se faire et se défaire au gré de ses pas dans le sable et du flux et du reflux des vagues. L’occasion pour moi d’expliquer en quoi certaines œuvres peuvent devenir des obsessions.

Protée était une divinité marine ayant le pouvoir de se transformer : la référence mythologique annonce à la fois le décor maritime du chapitre et les multiples transformations de la pensée de Stephen… Après avoir quitté son travail, Stephen marche sur la grève de Sandymount Strand, avant d’aller rejoindre ses amis au pub. Là, il laisse vagabonder son esprit, sautant indifféremment d’un sujet à l’autre, au gré des associations d’idées et de l’observation de son environnement.

Un monologue intérieur

james-joyce

James Joyce

Je ne peux m’empêcher de penser que c’est précisément ici que le roman commence véritablement, car jusqu’alors, les expérimentations formelles de James Joyce restaient bien en deçà de celles de Protée : ici, Joyce ne se contente plus de nous faire partager les pensées et les émotions de ses personnages de manière traditionnelle, c’est à dire en séparant nettement le récit des pensées. Dans ce chapitre, les éléments de pur récit sont rares, seules quelques phrases sont disséminées çà et là pour guider le lecteur, l’essentiel concerne les pensées de Stephen, évoquées avec le procédé du monologue intérieur, procédé quasiment nouveau à l’époque où Ulysse a été écrit car très peu utilisé jusqu’alors. Certes, la première occurrence de monologue intérieur remonte, paraît-il, à La Princesse de Clèves de Madame de la Fayette, mais c’est véritablement avec Joyce que ce procédé d’écriture atteindra sa pleine maturité et son effet à la fois énigmatique et hypnotique puisque, comme l’a très bien formulé le romancier Édouard Dujardin, le monologue intérieur « a pour objet d’évoquer le flux ininterrompu des pensées qui traversent l’âme du personnage au fur et à mesure qu’elles naissent sans en expliquer l’enchaînement logique » : imaginez donc un micro placé directement dans le cerveau d’un homme, y captant le mouvement chaotique de ses pensées…

Pas ou très peu de discours structuré, pas de beau style ni de développement rhétorique raffiné, pas d’histoire émouvante ou tenant le lecteur en haleine… Uniquement du chaos, des impressions fugaces, mêlées à des ébauches de réflexion mêlées à des fragments d’une chanson surgissant inopinément, mêlées à des histoires que Stephen se raconte, mêlées à des souvenirs ou des hypothèses, mêlées à des angoisses profondes, mêlées à des futilités… Un flux de conscience en face du flux et du reflux des vagues sur la plage de Sandymount Strand… Virginia Woolf utilisera d’ailleurs la même métaphore marine pour son inoubliable Les Vagues :

Penché sur ce parapet, je vois au loin le désert des eaux. Un aileron vire. Cette impression purement visuelle ne se rattache pas à un raisonnement, elle surgit comme on voit l’aileron d’un marsouin à l’horizon. Les impressions visuelles nous transmettent ainsi de brefs messages que nous découvrirons dans un temps à venir avant d’obtenir d’eux qu’ils se mettent en mots.
Virginia Woolf, Les Vagues

Chez Joyce, la prose rend également compte de ces impressions – visuelles, auditives ou tactiles, souvent à peine perceptibles – qui fusent à toute vitesse dans la tête du promeneur en se mélangeant aux ébauches de pensées protéiformes qui surgissent avant de disparaître presque aussitôt :

Brises s’ébrouant joyeuses autour de lui, brises qui le pincent et le pressent. Elles arrivent les vagues. Hippocampes à la blanche crinière, mâchant le mors, bridés par un vent radieux, coursiers de Mananaan.
Faut pas que j’oublie sa lettre à la presse. Et après ? Le Ship, midi et demi. Au fait, vas-y tout doux avec cet argent en parfait petit crétin. Certes, faut bien.
Son pas ralentit. Ici. J’y vais ou j’y vais pas chez la tante Sarah ?

Stephen marchant sur le sable, écoutant « varech et coquillages s’écraser craquant sous ses godillots », tout comme ses pensées semblent s’écraser et craquer sous cette prose. Elles suivent le bruit de ses pas sur la plage qu’il parcourt, pendant un court instant, les yeux fermés. « Crish, crac, cric, cric » : Joyce nous fait entendre le bruit de ses pensées.

Mais quelles pensées, exactement ?

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Mélancolie, E. Munch

Une brève réflexion sur le visible et son caractère mouvant. Il décide de fermer les yeux, en écoutant au lieu de voir. Très vite, des allusions au caractère fugace de la vie humaine font surface, au mystère de la naissance et à celui de la mort, à la divinité et à sa propre naissance…

Puis, sans transition, la lettre de Deavy qu’il doit remettre à un journal, une hypothétique visite à tante Sarah qu’il se raconte mettant en scène un oncle Richie haut en couleurs, puis des souvenirs de jeunesse, etc… Si ses pensées s’enchaînent rapidement, sans lien logique apparent, elles ont pourtant toutes un thème commun : celui du mystère de l’existence. Ce que Joyce nous montre, c’est une figure renouvelée du promeneur mélancolique qui interroge la mer, les hommes et les dieux, mais qui ne se complaît pas pour autant dans de grands élans lyriques romantiques. Stephen Dedalus est un mélancolique moderne.

Des obsessions

Lors de ma première lecture de ce chapitre, j’ai ressenti un frisson incroyable : en grand admirateur de Georges Perec, je tenais bien sûr son roman autobiographique W (1975) en très haute estime. J’ai découvert ce jour là qu’un des plus beaux livres de Perec avait été écrit par Stephen Dedalus, une cinquante d’années plus tôt ! Dans ce passage, Stephen repense à l’orgueil de sa jeunesse, et à ses jeunes ambitions littéraires :

Lisais deux pages de sept livres tous les soirs, hein ? J’étais jeune. Tu faisais une courbette devant la glace, t’avançais pour recueillir les applaudissements, sérieux comme un pape, très frappant ce visage. Hourra pour l’abruti du dimanche ! Rra ! Personne n’en voyait rien : tu le dis à personne. Les livres que tu allais écrire avec des lettres pour titre. Vous avez lu son F ? Oh oui, mais je préfère Q. Certes, mais W est magnifique. Ah oui, W.

L’œuvre de Perec était pour moi une obsession. J’éprouve un réel frisson d’aventurier à trouver par hasard des liens qui unissent les objets de mes monomanies successives à des œuvres que je découvre. Je me souviens parfaitement de l’époque où Anne et moi étions obsédés par La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski : chaque trouvaille qui pouvait faire un lien, même vague, avec un élément de ce roman nous plongeait dans un état d’exaltation intense. Nous étions réellement dingues de ce livre, le relisant sans cesse, le commentant, essayant de nouvelles pistes interprétatives, commentant autant La Maison des feuilles à l’aide de nos autres lectures que nous commentions toutes nos lectures à la lumière de La Maison des feuilles.

Parmi les œuvres qui m’ont à ce point obsédé, je pourrais également citer un film : Mulholland Drive, de David Lynch, et des disques : le diptyque Kid A – Amnesiac de Radiohead, ou encore les derniers enregistrements de John Coltrane…

Toujours est-il que ce jour-là, lors de la lecture de ce chapitre, alors que quelqu’un de plus sain d’esprit que moi aurait eu le plaisir d’ajouter à sa collection une nouvelle référence littéraire cachée dans un roman de Perec, j’ai eu la brève mais véritable impression de vivre l’expérience d’une épiphanie, une de ces révélations soudaines qui éclairent une partie du monde pour en révéler l’essence même, comme si finalement, le monde dans lequel je vivais était composé essentiellement des œuvres qui en témoignent, et comme si la compréhension de ces œuvres pouvait lever le mystère de la vie.

Un vrai obsédé textuel.

Louis.

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