En lisant Ulysse – Chapitre 2 : Nestor

Deuxième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Nestor ». Stephen Dedalus donne des cours d’histoire et de mathématiques, et s’entretient avec le directeur de l’école. L’occasion pour moi d’expliquer ce que l’enseignement peut enseigner à l’enseignant…

Un professeur de passage

Deuxième chapitre, changement de décor : une salle de classe.

Je dois bien dire que les sept pages (seulement sept !) durant lesquelles le cours de Stephen est raconté me fascinent : jamais ailleurs je n’ai eu l’occasion de lire un texte si juste sur le métier de professeur. Non que Joyce cherche à être exhaustif sur ce sujet, car ce chapitre est assez court, mais il est d’une justesse incroyable.

Pourtant, Stephen n’a pas de vocation pédagogique prononcée, c’est le moins qu’on puisse dire. Sa seule passion semble être Shakespeare. Il le dit d’ailleurs clairement à son employeur, M. Deasy, au milieu du chapitre :

– Je prévois, dit M. Deasy, que vous ne resterez pas longtemps ici à faire ce travail. Vous n’êtes pas fait pour enseigner à mon avis. Je me trompe peut-être.
– Plutôt fait pour apprendre, dit Stephen.
Et ici, qu’apprendre de plus ?

Un professeur de passage, un peu là par hasard, poussé surtout par la nécessité de gagner sa vie. J’aurais bien du mal à ne pas m’identifier à lui, car il est exactement tel que j’étais il y a quelques années – si tant est que j’aie tout à fait changé depuis. Partout où il va, Stephen donne l’impression de n’être que de passage : je suppose que, par identification, c’est une des raisons pour lesquelles ce personnage me plaît autant. Cependant, alors que Stephen pense n’avoir « rien à apprendre de plus » dans cette école, je trouve au contraire que son cours est riche d’enseignement – comme tous les cours le sont toujours…

L’esprit vagabond

Tout en dispensant ses cours, donc, il laisse ses pensées vagabonder. En cela aussi je me reconnais parfaitement. Cela a été une découverte qui n’a cessé de m’étonner : à quel point, alors que je donne un cours devant une classe d’élèves plus ou moins attentifs, mes paroles et mon attitude peuvent être en décalage avec mes pensées, qui parfois prennent un tour étrange, car plus je suis concentré dans mon travail, plus ces échappées peuvent être fulgurantes. Dès lors, la certitude d’être en représentation (comme on l’est au théâtre) m’est acquise : que dois-je choisir de dire, de montrer, quelle attitude adopter en telle ou telle circonstance, suivant mes objectifs pédagogiques, mes élèves, leur adhésion ou non au cours, notre degré de fatigue mutuel ? Enseigner, c’est improviser, comme un comédien le ferait. Pendant ce temps, les pensées parasites fusent, dans toutes les directions. Il suffit d’un vol d’oiseaux à travers une fenêtre, ou une attitude fugace entraperçue chez un élève pour qu’un autre monde s’ouvre à moi.

L’écriture de Joyce rend cela à merveille : intercalées entre les dialogues et les quelques passages narratifs, les pensées de Stephen surgissent brusquement, par association d’idées, avant de disparaître aussitôt d’où elles sont venues. Ainsi, le cours d’histoire lui inspire une réflexion, très brève mais très intense pour qui veut y prêter attention, sur les possibilités infinies que l’histoire rejette pour n’en choisir qu’une, et sur le vertige qui vient à nous lorsqu’on se prend à penser à quel point certains événements ponctuels ont pu changer radicalement le cours de l’Histoire : quelles autres possibilités ont-elle été rejetées ?

Si Pyrrus n’était pas tombé dans Argos sous les coups d’une mégère, ou si Jules César n’était pas mort poignardé. La pensée ne peut les congédier. Le temps les a marqués de son fer rouge et les a enchaînés dans la chambre des possibilités infinies qu’ils ont exclues. Mais étaient-elles possibles ces possibilités-là puisqu’elles n’ont jamais existé ? Ou bien la seule possibilité fut-elle celle qui arriva ?

L’enfance perdue

Fin du cours. Stephen détaille le physique ingrat d’un élève, et cette observation provoque chez lui une autre épiphanie, une révélation soudaine :

Il tendit son cahier. Le mot Opérations était écrit en tête. Au-dessous des chiffres inclinés et au bas une signature tortueuse aux boucles illisibles et un pâté. Cyril Sargent : son nom et son cachet.
– M. Deasy m’a dit de tout recommencer, et de vous le montrer, monsieur.
Stephen effleura les bords du cahier. Insignifiance.
– Avez-vous compris comment il faut les faire ? demanda-t-il.
– Du numéro onze au numéro quinze, répondit Sargent. M. Deasy m’a dit que je devais recopier celles du tableau.
– Savez-vous les faire tout seul ? demanda Stephen.
– Non, monsieur.
Laid et insignifiant : cou maigre et cheveux broussailleux et une tache d’encre, la bave d’un limaçon. (…) Tel il est tel j’étais, ces épaules fuyantes, cette gaucherie. C’est mon enfance qui se penche près de moi. Trop loin pour que ma main la touche au passage ou du bout des doigts. La mienne est loin et la sienne est secrète comme nos yeux. Des secrets, silencieux, pétrifiés, trônent dans les palais sombres de nos cœurs à tous deux : des secrets lassés de leur tyrannie : des tyrans désireux qu’on les détrône.

Stephen voit dans cet élève son enfance perdue. De telles révélations m’arrivent parfois en cours, notamment depuis la naissance de ma fille, qui m’a définitivement fait entrer dans l’âge adulte. Non que je sois particulièrement jeune, mais je n’avais encore jamais ressenti pleinement un attachement aussi irrémédiable au cours de la vie ; je ne suis devenu tout à fait mortel, tout à fait adulte, qu’à partir du moment où j’ai tenu ma fille dans mes bras. Jusque là, je flottais dans un entre-deux indéfinissable et plus ou moins confortable, entre l’adolescence tardive et l’âge adulte. Depuis, je ne peux que constater la distance infranchissable qui me sépare de mes élèves. « Tel il est tel j’étais », donc tel il est tel je ne suis plus. Oui, mais qui suis-je exactement ? J’ai mis beaucoup de temps et d’énergie pour me sentir légitime dans ce que je fais et dans ce que je suis, mais je reste toujours perplexe lorsque je surprends mon reflet dans un miroir. C’est aussi principalement la raison pour laquelle j’ai besoin de la littérature : pour pouvoir reconnaître et révéler les « secrets silencieux » qui, « lassés de leur tyrannie », sont « désireux qu’on les détrône ».

Toute littérature est un enseignement, puisqu’un livre qui ne révèle rien sur nous est une perte de temps. Tout enseignement, puisqu’il favorise l’émergence d’images et de pensées poétiques ou philosophiques, est aussi une sorte de littérature.

Louis.

Publicités

3 réflexions sur “En lisant Ulysse – Chapitre 2 : Nestor

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s