En lisant Ulysse – Chapitre 1 : Télémaque

Premier chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Télémaque ». Stephen Dedalus commence sa journée ; il discute avec ses amis, regarde la mer. L’occasion pour moi d’expliquer en quoi ce roman peut être un véritable miroir tendu à ses lecteurs…

Ouvrir Ulysse et prendre le large

On entre dans le roman Ulysse par le fils du héros grec, puisque le chapitre s’appelle « Télémaque » : serait-ce à dire que l’on pourrait avoir, avant même de commencer la lecture de ce monument réputé particulièrement hermétique, une sorte de fil d’Ariane pouvant nous guider dans ce labyrinthe textuel, une main bienveillante tendue au lecteur ? Le chemin à parcourir est réputé pour sa difficulté, mais il serait alors balisé par nos lectures antérieures, par la plus grande épopée de la civilisation occidentale, celle qui chantait les exploits d’un héros tourmenté par les dieux, et contre lesquels il n’avait que sa ruse à opposer. Le roman s’appelle Ulysse, le premier chapitre « Télémaque », nous pourrions être dans un lieu familier, rassurant.

Sauf que…

Sauf qu’il y a deux personnages principaux dans ce roman : le jeune Stephen Dedalus et Léopold Bloom, homme entre deux âges, qui pourrait être son père. Mais qui ne l’est pas. Même symboliquement. Bloom n’est pas Ulysse ; Dedalus n’est pas Télémaque. Les références mythologiques ne sont que de lointains échos, de simples points de départ pour une création littéraire ayant mis les voiles vers les rivages inexplorés de la modernité. Le fil d’Ariane est entre nos mains, mais il tombe en morceaux, inutile.

Donc ?

Donc nous sommes obligés d’entrer dans ce livre sans nos défenses habituelles de lecteurs expérimentés, tels « l’enfant amoureux d’estampes » et dont « l’univers est égal à son vaste appétit ». évoqué par Baudelaire dans son poème « Le voyage » :

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit. (…)

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums. (…)

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Le poète utilise la métaphore marine pour parler de la lecture comme un besoin d’évasion : prendre un livre ou prendre la mer, c’est se lancer dans un long voyage et, ajoute-t-il, « les vrais voyageurs » ne sont pas ceux qui voyagent pour fuir, mais pour l’ivresse du voyage, pour « bercer notre infini sur le fini des mers ».

Le voyage en mer est une métaphore de la lecture ; la mer est le miroir de l’esprit. Prendre la mer, pour Baudelaire, c’est se contempler soi-même dans le paysage. Lire un livre, c’est se lire dans ce livre.

L’Odyssée d’Homère, son héros perdu dans une mer pleine de dangers, poursuivi par un dieu vengeur, la plus grande épopée de l’Occident.

Ulysse de Joyce, ses lecteurs perdus dans un texte truffé de pièges, élaboré par un auteur facétieux, un des plus grands monuments de la littérature moderne.

Buck Mulligan et Stephen Dedalus

Le roman s’ouvre sur le gros Buck Mulligan, peu après son réveil, qui, rigolard, parodie les rituels chrétiens. Les dieux cul par-dessus tête : dès les premières lignes, le divorce entre les dieux et les hommes est consommé. Rien de divin dans ce chapitre, mais du très banal : un groupe de jeunes gens se réveille. Leur conversation passe du coq à l’âne, avec ce mélange de trivialité (« Merde et merde ! s’écria-t-il d’une voix grasse ») et de références élitistes, marques d’un snobisme tout juvénile (« Epi oinopa ponton. Ah, Dedalus, les Grecs. Il faut que je t’apprenne. Il faut que tu lises dans l’original. ») Buck Mulligan l’insouciant rigolard, taquinant Stephen Dedalus le tourmenté.

telemaque

Télémaque

« Stephen » ? Un alter ego de Joyce, qui intitula Stephen le héros un récit largement autobiographique. « Dedalus » ? Dédale, celui qui construit un labyrinthe qui est un piège fatal pour celui qui s’y aventure, et qui s’y retrouvera enfermé. Stephen Dedalus est donc le jeune homme tourmenté, hanté par une faute infamante et irréparable : ne pas voir voulu s’agenouiller et prier au chevet de sa mère mourante. Révolte contre le divin ? contre sa mère ? Rien n’est clair, pas sûr d’ailleurs que lui-même le sache vraiment ; pas sûr d’ailleurs qu’il ne confonde pas, à son insu, l’image de sa mère et celle du divin. Deux entités mortes et enterrées dans les détails les plus triviaux, entre les pitreries blasphématoires de Buck et les descriptions sordides de l’agonisante (« la bile verte et glaireuse arrachée à son foie pourrissant »).

La mort de sa mère comme la mort des dieux… Je pense simplement qu’il existe une autre piste d’interprétation : la mère de Stephen peut être une métaphore de la littérature, en ce qu’elle nourrit, élève, fait découvrir le monde au lecteur. L’écrivain moderne doit faire preuve d’une irrévérence toute particulière envers cette alma mater (mère nourricière), la tuer métaphoriquement. C’est particulièrement vrai pour le romancier, qui doit lui-même redéfinir les caractéristiques du genre qu’il a choisi, qui doit tuer ce qui a déjà été fait et dont il s’est nourri pour créer du nouveau, tant il est vrai qu’il y a autant de définitions du roman que de bons romanciers. La mort symbolique de la littérature permettant la création littéraire. Joyce n’épargnant aucun détail macabre, pour bien appuyer son propos, tout en déchargeant la faute sur son personnage.

Les dieux, la mère, la littérature : trois morts confondues en une, dont Stephen, à tort ou à raison, endosse la responsabilité, la faute irréparable car potentiellement virtuelle. Stephen, hanté par ce souvenir funeste, contemple « la mer salée comme une grande et douce mère », dans une mélancolie qui qui augmente sa confusion en mélangeant l’image de sa mère et celle du paysage.

Borgès écrivait que le comble du labyrinthe est un désert. Pas de murs, de chausse-trappes, d’impasses ou de passages secrets. Pas d’artifice. Comment en sortir ? Aller en ligne droite, en espérant que la direction choisie soit la bonne, en espérant que la fin de ce désert soit accessible avant que le malheureux voyageur tombe d’épuisement, avant qu’il perde espoir et renonce à lutter. Stephen Dedalus, contemplant ce désert que peut être la mer, prenant conscience du fait qu’il soit prisonnier d’un labyrinthe par lui-même construit. Se regardant dans un miroir tendu par Buck, étonné de voir sa propre image divisée par « une fêlure en zig-zag ». « Tel que les autres me voient ? » se demande-t-il. Pas tout à fait. La fêlure est intérieure, il ne choisit de donner un sens à ce miroir brisé que parce qu’il est lui aussi brisé.

Ou encore : ce miroir serait, affirme Stephen, « le symbole de l’art irlandais : le miroir fêlé d’une servante », c’est-à-dire l’image de l’Irlande, pays brisé entre les Irlandais nationalistes et les Anglais. Stephen porterait donc aussi en lui cette dualité, qui sera l’objet de débats dans la suite du chapitre.

« Ne passe pas ton temps à broyer du noir », lui dit Buck. « Je suis inconséquent. Laisse tomber, assez de ruminations moroses. » Facile à dire, pour Buck ! Stephen vient à peine de commencer sa journée, et son esprit est déjà encombré de tant de pensées funestes et contradictoires… Buck est l’image du jeune bourgeois, cultivé, citant les classiques et proférant des obscénités sans distinction de valeur. Pour Buck, le monde entier n’est qu’une farce grotesque. Stephen, lui, est l’homme tourmenté, préférant se taire que de parler pour ne rien dire. Pour Stephen, la littérature est une question vitale, puisqu’il y recherche un remède à ses tourments de l’âme.

Buck, gros homme léger ; Stephen, homme maigre et grave.

La mer, miroir d’infini

Un instant seul, Stephen Dedalus contemple la mer, réservoir infini de lumière et de musique, dans une dualité harmonieuse.

Venues de cet escalier des ombresylvestres traversèrent silencieusement, flottantes, la paix, matinale, se dirigeant vers la haute mer qu’il contemplait. Tout près du bord, et plus loin encore, le miroir des eaux blanchit, piétiné par le pas pressé de légères sandales. Sein blanc de la mer indécise. Ces accents entrelacés, deux par deux. Une main qui pince les cordes de harpe, mêlant leurs accords enlacés. Mots mariés, blancsvagues, miroitant sur la marée indécise.

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Margate vu de la mer, par Turner, 1835

Une image maritime apaisée, un instant de paix fragile, bientôt chassé par le tumulte de la vie quotidienne, mais qui, par la grâce du lyrisme, témoigne d’une renaissance de la littérature dans une écriture portant en elle les cicatrices de déchirures recousues tant bien que mal, illustrées par les mot-valises (« ombresylvestres » et « blancvagues ») et des contradictions unies dans un décor très complexe, puisqu’il réunit une image féminine (« sein blanc »), une image divine (j’ai du mal à ne pas voir Mercure, « l’homme aux semelles de vent » comme l’appelait Rimbaud, dans l’expression « légères sandales ») et un manifeste littéraire : Ulysse sera un roman dynamitant la vieille littérature pour mieux la sublimer, montrant au grand jour toutes les contradictions que les personnages portent en eux quotidiennement.

Roman moderne et jeux de miroirs

Quand Dieu quittait lentement la place d’où il avait dirigé l’univers et son ordre de valeurs, séparé le bien du mal et donné un sens à chaque chose, don Quichotte sortit de sa maison et il ne fut plus en mesure de reconnaître le monde. Celui-ci, en l’absence du Juge suprême, apparut subitement dans une redoutable ambiguïté ; l’unique Vérité divine se décomposa en centaines de vérités relatives que les hommes se partagèrent. Ainsi, le monde des Temps modernes naquit et le roman, son image et modèle, avec lui.
Comprendre avec Descartes l’ego pensant comme le fondement de tout, être ainsi seul en face de l’univers, c’est une attitude que Hegel, à juste titre, jugea héroïque.
Comprendre avec Cervantès le monde comme ambiguïté, avoir à affronter, au lieu d’une seule vérité absolue, un tas de vérités relatives qui se contredisent (vérités incorporées dans des ego imaginaires appelés personnages), posséder donc comme seule certitude la sagesse de l’incertitude, cela exige une force non moins grande.

Milan Kundera, L’Art du roman, 1986.

Voilà sans doute pourquoi le roman – et ce roman en particulier – me touche particulièrement : il est le témoignage de la condition si particulière de l’homme qui est « seul face à l’univers » et qui doit se frayer un chemin au milieu d’un « tas de vérités relatives qui se contredisent », des paradoxes insolubles qui forment la seule unité du monde. Joyce fait référence aux dieux pour mieux les ridiculiser et nier leur influence ; il fait référence à la plus célèbre des épopées pour mieux la dynamiter, créant ainsi un roman moderne, aux personnages non pas poursuivis par une fatalité divine, mais aux prises avec les tourments venus d’eux-mêmes, tels Dédale se retrouvant enfermé dans son propre labyrinthe.

Les voyageurs de Baudelaire « bercent leur infini sur le fini des mers » ; James Joyce invente des « mots mariés, blancsvagues, miroitant sur la marée indécise » ; Dedalus contemple « le miroir des eaux » et le miroir fêlé tendu par Buck ; Kundera voit le roman comme « l’image et le modèle », autrement dit le miroir des « Temps modernes » ; je vois la littérature comme des jeux de miroirs multiples dans lesquels je me lis.

Louis

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2 réflexions sur “En lisant Ulysse – Chapitre 1 : Télémaque

    • Merci à toi. Et effectivement, pour Ulysse, un « décodage » est nécessaire tant l’écriture est fragmentée, même si les clés de lecture sont multiples et que celles que j’ai sont loin de tout expliquer… D’ailleurs, le but de ce dossier n’était absolument pas de faire un travail exhaustif (loin de là !), mais de montrer comment un lecteur peut aimer se perdre dans ce labyrinthe…

      Aimé par 2 people

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