En lisant Ulysse – Chapitre zéro : présentation

Le monumental Ulysse de James Joyce m’a toujours fasciné, à tel point qu’il fait partie de ces rares livres qui vont me suivre toute ma vie. On a beau multiplier les lectures, découvrir de nouveaux auteurs, être enthousiasmé par de nombreux ouvrages, je pense sincèrement que les livres qui comptent réellement et durablement, ceux avec lesquels on grandit dans notre vie de lecteur, ceux qui nous accompagnent à tel point que chaque relecture est une redécouverte, ces livres-là peuvent se compter sur les doigts d’une main. Dès lors, comment retranscrire cette relation si particulière que je peux avoir avec Ulysse ? C’est le projet de cette série d’articles, intitulée En lisant Ulysse, que je vais vous présenter ici.

Depuis presque un an, j’avais envie d’expérimenter une nouvelle forme d’écriture sur le site : ni une chronique littéraire, ni un travail de recherche, ni un autoportrait, mais un peu de tout cela à la fois… J’avais dans l’idée de prendre un livre qui me fascine particulièrement et, en le relisant, de m’arrêter sur tout ce qui m’intéresse, sur les liens que je peux tisser entre cette œuvre et d’autres, sur ce qui peut accrocher mon esprit pour le faire partir vers d’autres directions, sur les résonances que ce livre produit en moi, sur, finalement, ma manière de penser et de ressentir un livre. Deux portraits se dessineront donc au cours de cette écriture : celui du livre et celui du lecteur.

Le procédé n’est pas nouveau : c’est, par exemple une des trames narratives de La Maison des feuilles, roman culte de l’auteur américain Mark Z. Danielewski : le personnage Johnny Errand est bouleversé par un manuscrit qu’il a découvert, et il décide de l’annoter. Évidemment, plus sa lecture avance, et plus les notes qu’il prend prennent de la place, jusqu’à concurrencer l’œuvre originale et à raconter sa propre histoire. Mon ambition est plus modeste, d’autant plus que je ne vais pas écrire des notes sur un manuscrit. Il s’agira simplement de dresser mon autoportrait de lecteur, à ce moment particulier de ma vie. En bref, si j’avais choisi un autre roman de Joyce, j’aurais pu intituler ce projet Portrait d’un lecteur du Portrait de l’artiste en jeune homme.

magritteJe ne sais pas très bien pourquoi Ulysse s’est tout de suite imposé à moi. Peut-être le découvrirais-je au cours de cette expérience, mais pour l’instant, je ne me vois pas choisir un autre livre. Peut-être est-ce parce que ce livre est si fragmenté : chaque chapitre est construit avec une logique d’écriture particulière, et les mots sont bien souvent eux-mêmes le résultat de collisions entre plusieurs mots (impossible d’oublier la « frênecanne » de Dedalus), ou plusieurs lettres, pour parfois ne signifier rien d’autre que le son, la musique qu’ils produisent (« Prrrouftrrprff »). Une écriture brisée et reconstruite, une œuvre aux multiples possibilités qui agit sur son lecteur comme un miroir aux multiples facettes, dont on peut être certain que quelques unes d’entre elles refléteront une image plus ou moins fidèle, plus ou moins déformée ou partielle, mais une image tout de même digne d’intérêt, du lecteur lisant ce livre. Je cherche à lire en moi en lisant ce livre.

Un problème est toutefois survenu lorsque j’ai découvert il y a quelques mois que Philippe Forest avait réalisé exactement le même projet avec Beaucoup de jours, reprenant en fait à son compte une idée que Roland Barthes n’avait pas pu mener à terme : « prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie [de soi en tant que lecteur] pendant un an ». Je savais bien que l’idée n’était pas nouvelle, mais Beaucoup de jours a pour autre inconvénient d’être consacré à… Ulysse. Quoiqu’il en soit, puisque le projet consiste à parler de sa propre manière de lire un livre, rien ne s’oppose à ce que je me lance moi aussi dans cette lecture : le résultat sera forcément différent, et pas moins légitime. On pourrait d’ailleurs tout à fait imaginer des milliers de variations sur le même sujet et le même livre, avec seulement des lecteurs différents : chaque résultat serait aussi pertinent que les autres tant qu’il serait fait avec sincérité. Toutefois, j’ai tenu à laisser un long temps d’écart entre ma lecture de Beaucoup de jours et le début de ce projet, pour oublier autant que possible ce livre de Forest. On verra par la suite si j’ai pu me détacher de cette influence possible, ou (ce qui serait peut-être tout aussi intéressant) dans quelle mesure j’ai pu retenir dans la lecture de Forest des choses qui me parlent aussi de moi.

Joyce-Ulysse_traducteurs

Ulysse, monstre romanesque et traduction titanesque…

Concernant ma contrainte temporelle, elle devrait être assez souple : je vais essayer de tenir le rythme d’un chapitre publié par semaine, en suivant le découpage des chapitres du roman. 18 chapitres, donc 18 semaines. 4 mois et deux semaines. Je ne garantis pas de tenir le rythme, et je m’excuse à l’avance pour les éventuels écarts dans ce calendrier. Je précise également que j’utilise la dernière traduction française en date, celle de 2004 (voir l’image ci-contre).

Autre point important : il ne sera pas nécessaire d’avoir lu Ulysse pour comprendre ce que je raconte. Je donnerai tous les éléments d’information nécessaires au fur et à mesure, ce qui me sera d’autant plus facile que le roman ne contient aucune véritable histoire. Ulysse suit le parcours de Léopold Bloom (et de Stephen Dedalus) dans la ville de Dublin, pendant une journée. Le matin, il se lève, la nuit, il rentre chez lui. L’essentiel n’est pas là, puisque toute l’écriture se concentre sur la vie intérieure des personnages. Autrement dit, les chapitres qui vont suivre sont ouverts à tous et garantis sans aucun spoil

Bonne lecture.

Louis.

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10 réflexions sur “En lisant Ulysse – Chapitre zéro : présentation

    • Si j’arrive à être intéressant pour ceux qui n’ont pas lu le roman, et en plus si j’arrive à leur donner envie de le (re)lire, j’aurai atteint mon objectif… On verra bien si ma fascination pour ce roman est contagieuse !

      Aimé par 1 personne

  1. C’est une très bonne idée, chaque lecteur de votre blog peut y trouver son propre intérêt. J’ai lu Ulysse (une seule fois et sans doute à ma manière) et j’ai acheté il y a deux-trois mois le livre de Forest que je n’ai pas encore commencé. Alors l’idéal pour moi, serait de vous lire simultanément avec le livre de Forest, tout en ayant en mémoire (pour ce que la mémoire fait de nos lectures) le roman de Joyce. Merci à vous de nous lancer dans cette aventure, sans doute passionnante.

    Aimé par 2 people

    • Merci pour votre intérêt ! Une lecture en parallèle Forest / Textualités est tout à fait flatteuse, bien que je craigne ne pas pouvoir soutenir la comparaison bien longtemps. Mais vous avez tout à fait raison, il s’agit bien d’une aventure de lecture (et d’écriture)…

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