Avez-vous déjà lu… un aumonyme ?

Non, je n’axe pas l’ensemble d’un article sur une fantaisie orthographique : le mot « aumonyme » existe bel et bien. « Aumonyme » est un homonyme du mot « homonyme », qui désigne le rapprochement entre deux mots dont la forme écrite ou orale est proche, mais dont le sens est différent. Précisément, «aumonyme » est l’homophone (une sous-catégorie d’homonyme) d’« homonyme », dans la mesure où ce rapprochement est oral, c’est à dire que les deux mots se prononcent de la même façon. Maintenant que nous sommes au clair avec la définition du mot « homonyme », à peu près (oui, c’est très plaisant de parler des homonymes d’« homonyme », encore plus à l’oral !), qu’en est-il de cet incongru « aumonyme » ? Et bien il s’agit d’un néologisme inventé en 1923 par un poète français, précisément d’un mot-valise construit à partir des mots « aumône », « homonyme », et qui donnera son titre à un recueil de poèmes expérimentaux et, évidemment, surréalistes !

claude-cahun-robert-desnons-1930C’est au poète surréaliste français Robert Desnos que nous devons le mot-valise « aumonyme », terme qu’il utilisera pour intituler un recueil de poèmes en 1923, L’Aumonyme, que l’on trouve aujourd’hui dans le recueil Corps et Biens publié chez Gallimard. Comme son nom l’indique, ce recueil est marqué par l’humour du poète qui se livre à de nombreux jeux de mots et des acrobaties sonores, comme le faisaient au Moyen-Âge les Grands Rhétoriqueurs ou comme le feront plus tard les OuLiPiens. Pour ce recueil, Desnos va évidemment jouer sur les homonymes, et précisément sur les homophones : il met en relation plusieurs mots ou groupe de mots selon leur proximité sonore et ce, en dépit de leur sens ou de leur référent, de la même manière que la métaphore rapproche deux images discordantes ou antinomiques. Il en résulte des poèmes savoureux, parfois drôles, souvent profonds et inattendus. Pour ce faire, Desnos va évidemment utiliser des homophones, mais aussi des contrepèteries, des approximations phoniques, des néologismes ou encore des lettres isolées, comme dans « P’Oasis », le plus fameux des aumonymes :

Nous sommes les pensées arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
Sœur Anne, ma Sainte Anne, ne vois-tu rien venir… vers Sainte Anne ?
Je vois les pensées odorer les mots.
Nous sommes les mots arborescents qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux :
De nous naissent les pensées.
Nous sommes les pensées arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
Les mots sont nos esclaves
Nous sommes
Nous sommes
Nous sommes les lettres arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
Nous n’avons pas d’esclaves.
Sœur Anne, ma sœur Anne, que vois-tu venir vers Sainte Anne ?
Je vois les Pan C
Je vois les crânes KC
Je vois les mains DCD
Je les M
Je vois les pensées BC et les femmes MÉ
et les poumons qui en ont AC de l’RLO,
poumons noyés des ponts NMI.
Mais la minute précédente est déjà trop AG.
Nous sommes les arborescences qui fleurissent
sur les déserts des jardins cérébraux.

La contrainte littéraire de l’homophonie va servir ici le poète sous différents angles. Certains poèmes de son recueil relèvent de tours linguistiques savoureux, d’une dimension ludique manifeste et d’un humour parodique qui plaira particulièrement aux athées ! En effet, si, pour construire le mot-valise « aumonyme », le terme « homonyme » nous paraît évident, je ne vous ai pas encore expliquer le pourquoi du terme « aumône ». « Aumône » est un mot assez connoté religieusement, et renvoie notamment à une offrande faite à ou aux dieux dans beaucoup de religions. La subversion du langage dont Desnos use dans son recueil va lui permettre d’émettre, entre autre, une critique de la religion catholique, avec ce célèbre poème homophone de la prière chrétienne « Notre père » :

Notre paire quiète, ô yeux !
que votre « non » soit sang (t’y fier ?)
que votre araignée rie,
que votre vol honteux soit fête (au fait)
Sur la terre (commotion). Donnez-nous, aux joues réduites,
notre pain quotidien.
Part, donnez-nous, de nos œufs foncés
comme nous part donnons
à ceux qui nous ont offensés.
Nounou laissez-nous succomber à la tentation
et d’aile ivrez nous du mal.

La dimension humoristique est ici indéniable. Mais le propos de Desnos est dans L’Aumonyme également sérieux. Il ne s’agit pas d’utiliser uniquement la contrainte littéraire pour ses attrait ludiques ou pour faire valoir une évidente virtuosité poétique ; il s’agit aussi et surtout d’interroger la création poétique et d’envisager les rapprochements phoniques qu’il exécute comme des expérimentations surréalistes, libérées des contraintes de la raison. En effet, jongler avec les homonymes permet à Desnos de rapprocher des lettres et des sons, c’est à dire de trouver des similitudes dans le monde du langage, qui est un monde psychique et mental. De cette manière, on trouve dans L’Aumonyme des poèmes qui jouent certes sur des rapprochements sonores, mais qui voient également naître des associations sémantiques inattendues, créant des images mystérieuses, étonnantes, se révélant, pourquoi pas, être des manifestations d’un subconscient libéré des bienséances sociales et poétiques. Je vous laisse avec quelques-uns de ces poèmes.

Maître des pals, ô mâle !
le mal ne rend pas ta face plus pâle ;
que les opales fassent naître dans tes malles
des cours d’eau.
Mais ils seront si courts
que les chanteurs des cours,
baissant le dos, perdront le do.
Ah ! cours, maître du mal et du pal.
Il n’y a pas de mètre pour mesurer ta vie
{ }
{ ton } ta
{ l’âme sûre de la vie { }
ni de malle pour mettre {
{ et la mesure de l’envie.

***

Plus que la nuit nue
la femme vient hanter
nos rêves pareils à Antée
antés des désirs renaissants
Nos pères ! C’est parce que vous n’aviez pas les yeux pers.
Changez vos cœurs au pair avec les dollars,
Change ton cœur, opère sans douleur.

***

Dormir.
Les sommes nocturnes révèlent
la somme des mystères des hommes.
Je vous somme, sommeils, de
m’étonner
et de tonner.

Anne

Corps et Bien, L’Aumonyme, Robert Desnos, Gallimard, 2005, 9,60€

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